Aventure Missionaire

À Takodé, affermis tes frères

Publié le 29/10/2018




Les jeunes de l’aumônerie francophone de Bangkok sont venus passer quelques jours à Takodé pour y célébrer Pâques. Ce village avait été profondément meurtri quelques mois auparavant par le décès d’un jeune couple.

 

 

Takodé est un village de mission du secteur montagnard karen de Maetan. La pente est raide jusqu’au sommet du Doy Pep- per qui culmine sur toute la région. Là-haut, une pagode dorée balayée par les vents resplendit dans le soleil ou se détache de la brume, selon que vous êtes un pèlerin du soir ou du matin. Il faut ensuite poursuivre la piste pendant quelques kilomètres encore pour arriver au village. Dans les maisons sommaires vivent des familles attachantes que nous connaissons bien et visitons régulièrement. Sur la hauteur du village, une chapelle en bois rappelle la route de l’Évangile, chemin de passion et de résurrection.

Enfant du village de Takodé, Blaija était aussi une ancienne élève de notre pensionnat karen de Ponoipou. Seule fille parmi les huit enfants du chef chrétien, elle était mariée depuis un an et était enceinte. On disait le jeune couple très amoureux. Comme dans ces maisons où vivent ensemble plusieurs générations, Blaija s’occupait de sa grand-mère malade. L’année dernière, la grand- mère a quitté cette terre. Or la nuit d’après, au terme d’un accouchement difficile que les proches ne purent maîtriser, Blaija rejoignait ses ancêtres. « Grand-mère a emporté la vie de sa petite fille », entendit-on ce jour-là dans les larmes.

Le drame

Nous sommes en octobre. C’est la fin de la saison des pluies, les pistes sont impraticables. Blaija se porte bien, elle n’a jamais vu le médecin. L’enfant naîtra, comme souvent, à la maison. On raconte que Blaija eut pourtant l’intuition de recommander le bébé à son jeune mari… Quelques heures plus tard, la soirée tourne au drame pour la jeune maman, mais l’enfant est sauf, c’est une petite fille. La montagne est sous le coup de l’émotion. Prévenus par un voisin qui a grimpé sur un sommet pour récupérer le signal de téléphone, les sœurs karens et moi-même partons à moto avec le catéchiste et quelques jeunes du village venus nous chercher. Parvenus à Takodé, nous visitons la famille et demeurons auprès d’elle. Il y a du monde dans la maison du chef chrétien où s’entassent les villageois venus prier et montrer leur compassion.

Ô désolation, la douleur de la famille ne s’arrêtera pas là. Un mois plus tard, le jeune mari, inconsolable, met fin à ses jours. C’est le désarroi chez les parents de Blaija. Très rapidement nous sommes sur place. Nous prions. La famille, ébranlée dans sa foi, cherche des réponses. Alors je place Takodé sous la double intercession de sainte Thérèse et du Père Jacques Hamel, afin que s’affermisse l’amour et que paraissent, dans la mort de Blaija et de son mari, les premiers fruits du drame : la prière, la fidélité, le soutien. Car c’est Blaija qui parle doucement quand apparaissent dans les cœurs non plus le souvenir d’une nuit sombre, mais la ferveur et la générosité de ceux qui se rassemblent pour prier et aider.

La fête de Pâques

C’est à sa mémoire et pour encourager sa famille que

j’ai proposé aux jeunes de l’aumônerie francophone de Bangkok de venir passer quelques jours à Takodé pour y célébrer Pâques en avril dernier. Cette visite fera le plus grand bien à tout le village, me disais-je…

La rencontre fut une joie et une fête exceptionnelle pour ce village perdu. Placés par groupe de deux dans les familles, les jeunes Français découvrirent l’hospitalité des Karens, leur habitat rustique, le défrichage des coteaux, les jeux et la cuisine locale, l’embellissement de la chapelle. Au pinceau et avec talent, les enfants karens se joignirent à eux pour décorer de petits vases en faïence qui ornent désormais les autels de prière que l’on trouve au mur dans chaque maison. Ces vases ont été offerts la nuit de Pâques, alors que la communauté s’était rassemblée autour du feu nouveau.

Dans ce village meurtri quelques mois auparavant, le cierge pascal a brillé toute la nuit. Dans ce village fut baptisée la petite fille. Son nom, Teresa, est inscrit dans le ciel, la forme du T s’y trouve. Marie, qui y a aussi sa constellation, la protège. Dans ce village où tant de regards furent échangés, c’est Jésus Christ et Seigneur qui posait aussi le sien et aimait. Dans ce village visité par les missionnaires, le bon grain est tombé dans la bonne terre. Dans ce village, j’ai été heureux de poursuivre le travail de mes prédécesseurs qui obéissaient au précepte du Seigneur : « affermis tes frères ! »