Aventure Missionaire

Jouer pour apprendre : une approche enthousiasmante…

Publié le 09/11/2018




Par le P. François Xavier Demont, MEP

L’école maternelle de la paroisse de Kong Noye vient de terminer sa deuxième année scolaire. Les projets sont nombreux, dans un contexte où de plus en plus de jeunes parents sont sensibilisés à l’éducation de leurs enfants.

L’ équipe enseignante de notre école maternelle, une directrice et deux institutrices, a maintenant plus d’assurance dans la relation avec les enfants et leurs parents. Cette année, pour le dernier jour de l’année scolaire, les parents et les frères et sœurs des élèves étaient invités à l’école. Les grands ont reçu leur diplôme de fin de cycle à la maternelle. J’ai été frappé par l’attention soutenue des élèves : assis et en silence pendant tout le temps de la rencontre et de la prise de parole de chacun des membres de l’équipe enseignante. En une année, les petits ont appris à s’asseoir et à écouter la maîtresse. Ils ont appris à chanter, à danser, à jouer et plus encore. Les grands étaient plus dissipés mais tout aussi attentifs.

Si la première année, en 2016, les mamans et grands-mamans étaient venues en nombre cette année, en plus des nombreuses mamans, les papas ont fait leur apparition en nombre significatif.

La présence des pères est un fait nouveau et important pour nous. Cela signifie que les jeunes parents, même pauvres, prennent au sérieux l’éducation de leurs enfants.

Le contexte social, de notre quartier

Notre école est située tout au bord de la ville de Phnom Penh. Nous sommes dans la zone dite industrielle dans le plan de développement de la ville. La majorité des familles qui habitent là étaient des paysans qui ont vendu leurs terres pour la plupart et sont très endettées. Ils sont devenus ouvriers d’usine et, avec beaucoup d’heures supplémentaires, ont un salaire de plus de 200 $ par mois. Jusqu’à présent, l’éducation des enfants n’était pas la priorité de ces familles. Et les filles, passé l’âge de 15 ans, étaient retirées de l’école et envoyées travailler à l’usine ou dans les chantiers de construction sans qu’on se soucie de leur niveau scolaire. Il suffisait de faire une carte d’identité et d’emprunter le livret de résidence d’une famille voisine ayant des enfants de plus de 18 ans pour faciliter l’embauche à l’usine avec l’âge légal nécessaire. Entre le salaire des parents et le salaire des enfants, tous contribuent à payer les dettes des emprunts aux taux d’intérêt énormes. De plus ces familles, du fait de leur faible niveau scolaire, ne savent pas gérer un budget et sont donc le plus souvent sans argent disponible avant la fin du mois en cours. En plus des problèmes liés aux emprunts d’argent il faut ajouter les jeux d’argent, l’alcoolisme et la drogue dans les familles.

Dans ces conditions, envoyer des enfants à l’école et soutenir leur assiduité est loin d’être évident. Mais l’école toute la journée est aussi une sécurité pendant que les parents sont au travail, car les enfants ne sont pas laissés seuls et vulnérables sans la surveillance d’un adulte responsable. Par ailleurs les parents comprennent mieux les frais de scolarité de leurs enfants qu’ils payent tous les mois, soit 10 $. De fait, les familles qui ne veulent pas les payer sont les plus touchées par l’alcool et les jeux d’argent. Ils sont incapables de gérer leur budget et d’assurer le suivi scolaire de leurs enfants.

Dans les villes du Cambodge et à Phnom Penh en particulier, les familles veillent à la scolarisation de leurs enfants. Les parents issus de familles nombreuses ne veulent pas beaucoup d’enfants pour des raisons économiques et de viabilité de leur famille en ville. L’éducation et un logement décent sont des objectifs importants pour les jeunes couples. Ils ne veulent plus vivre dans les conditions qu’ils ont connues avec leurs parents en ville ou à la campagne. Pour l’essentiel, ils forment la classe moyenne mais avec des différences notables selon la catégorie de leur travail et leur niveau d’éducation.

L’enseignement à l’école maternelle de Kong Noye

C’est donc dans une société cambodgienne en profond et rapide changement que l’école maternelle de Kong Noye accueille des élèves.

Nos deux institutrices ont quitté leur emploi à l’usine pour devenir professeur d’école maternelle. L’une en entrant avait le niveau de classe de seconde et l’autre de classe de terminale. La directrice, du fait de la guerre civile, n’a pu étudier que jusqu’à la classe de troisième. Cela ne les a pas empêchées de passer leur diplôme d’institutrice d’école maternelle avec de bons résultats. Les enfants les respectent car elles savent faire acte d’autorité avec calme et délicatesse. Pour la plupart, ils ont le soutien de leurs parents. Ils sont ainsi plus disponibles pour découvrir et assimiler la vie en société et à l’école et commencer à apprendre. Il est demandé à l’équipe enseignante, en plus des réunions trimestrielles à l’école avec les parents, d’aller visiter les familles pour connaître les conditions de vie des enfants et ainsi mieux comprendre le comportement des élèves en classe.

Le programme suivi par l’école maternelle est publié par le service pédagogique des écoles maternelles du ministère de l’Éducation nationale. La mise en œuvre de ce programme suppose une collaboration étroite entre la directrice et les enseignantes. La directrice aide les institutrices à préparer leurs leçons. Ensemble elles confectionnent les documents et le matériel pédagogique dont elles auront besoin. Dans ce type d’enseignement, les parents jouent un rôle important en assurant à l’enfant une vie familiale émotionnellement stable. L’enfant dans ces conditions peut profiter pleinement de l’enseignement dispensé à l’école. Jour après jour, les parents sont des témoins actifs de la croissance intellectuelle de leurs enfants ainsi que de leur socialisation.

Les nouvelles méthodes

Il existe par ailleurs différentes approches pédagogiques pour enseigner aux enfants. Actuellement au Cambodge, celle dont on parle le plus est la méthode Montessori. Elle apprend à l’enfant à être autonome et à être capable d’apprendre seul. Le gouvernement cambodgien souhaiterait la mettre en oeuvre dans toutes les maternelles publiques, mais cette méthode d’apprentissage est onéreuse : elle demande deux enseignantes par classe  et du matériel pédagogique spécifique. L’ONG Enfants et Développements et l’ONG Krousar Yoeung, du Réseau pour le Soin et le Développement de la Petite Enfance (NECCD) au Cambodge proposent une méthode d’apprentissage alternative. Elle s’inspire pour une part de la méthode Montessori mais elle s’appuie principalement sur les études récentes de la neuroscience sur la manière d’apprendre des enfants.

Cette méthode repose sur le jeu libre de l’enfant. Les chercheurs en neuroscience se sont rendu compte que lorsque l’enfant joue, son cerveau est dans un état d’hyperactivité.

Le cerveau à l’aide des sens de l’audition, de la vue et du toucher va permettre à l’enfant d’apprendre et d’assimiler très rapidement des quantités importantes d’information. Pendant ce temps d’hyperactivité, aussi appelé « enthousiasme » le cerveau de l’enfant multiplie la quantité de neurones et crée une quantité de nouvelles connexions entre ces cellules nerveuses et donc une augmentation du volume cérébral. L’enfant, dans cette méthode d’apprentissage, choisit les activités qui l’intéressent dans le temps imparti par la méthode. La présence d’adultes dans ces temps n’est pas nécessaire c’est l’enfant qui gère ce temps comme, et avec qui, il le souhaite. Durant les trois années d’école maternelle l’enfant pourra profiter de cette méthode d’apprentissage à raison d’un jour par semaine à l’école et chez lui autant qu’il le désire. Cela signifie pour les parents de passer de témoins passifs à participants actifs au développement de leurs enfants. En liens avec l’équipe enseignante de l’école maternelle ils vont devoir veiller à ce que leur enfant dispose des mêmes jeux à la maison que ceux de l’école pour continuer à jouer… Les résultats des études neuroscientifiques montrent que les enfants à la fin de l’école maternelle et qui ont profité de cette méthode savent lire, écrire et réaliser des opérations mathématiques comme s’ils venaient de terminer la troisième année d’école primaire (CE2). De plus cette étude montre que les résultats sont identiques pour tous les enfants. L’apprentissage en état d’enthousiasme permet au cerveau de n’importe quels enfants d’apprendre rapidement et facilement 1.

Voilà le défi que l’équipe enseignante de Kong Noye va essayer de relever dans les années qui viennent. C’est une méthode d’apprentissage qui va de pair avec l’enseignement habituel. C’est une méthode qui a un coût mais qui est plus facile à mettre en œuvre que la méthode Montessori. Comme nous sommes parmi les premiers à nous lancer dans cette voie, nous allons demander le parrainage des ONG proposant cette méthode. Et avec elles convaincre les parents d’investir de leur temps dans ou plutôt avec leurs enfants. Jouer c’est apprendre… c’est enthousiasmant…

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