Témoignages missionaire

La main de Dieu dans ma vocation missionnaire

Publié le 21/04/2022




Prêtre MEP, le père Balthazar Castelino revient sur son parcours sacerdotal. De l’Inde à la France, en passant par Madagascar où il a eu la grâce de vivre un riche apostolat missionnaire.
Aventure Missionnaire P. Balthazar Castelino

Ordination du père Balthazar Castelino par Mgr Mathias en 1979.

L’Inde est un pays multiculturel et multireligieux. Dans les zones rurales, catholiques, hindous et musulmans vivent ensemble, s’aidant mutuellement en cas de besoin dans leur vie sociale. Chacun essaie de vivre et de pratiquer sa religion en respectant les autres. Dans cette situation, les familles catholiques engagées deviennent le lieu de naissance des vocations. Mes parents, avec une foi et une dévotion profondes, ont élevé leurs enfants dans le respect de Dieu. À la maison, chaque jour, il y avait la prière du matin, l’Angélus à midi et la prière du soir d’une heure. En 1961, mon frère George a apporté une Prière pour les vocations distribuée à l’école pour la promotion des vocations. Elle disait notamment : « […] La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux (Lc 10, 2). Alors Seigneur, choisis dans notre famille, celui que tu veux pour travailler dans ton champ… » Ainsi, trois d’entre nous ont été choisis par Jésus pour travailler dans son champ comme prêtre et religieuses. Cette prière se poursuit jusqu’à aujourd’hui et mon neveu Roshan a été choisi pour être prêtre jésuite.

Ceci est mon témoignage personnel concernant ma vocation et mon expérience missionnaire, sur la façon dont Dieu m’a guidé à travers différentes personnes, comment il m’a porté sur les ailes d’un aigle à travers les différents moments de ma vie.

[…]

La naissance d’un apostolat missionnaire

Quelques années plus tôt, en 1978, l’évêque du diocèse de Jalpaiguri, dans le nord de l’Inde, était passé dans notre séminaire et avait parlé du grand besoin de prêtres dans son diocèse. Après cinq ans de ministère sacerdotal dans le diocèse de Chikmagalur, j’ai sérieusement envisagé d’aller à Jalpaiguri. C’était en octobre 1984, nous avons eu la rencontre des anciens étudiants au séminaire Saint-Pierre. Le père Rossignol, alors vicaire général des MEP à Paris, nous a rendu visite et a donné une conférence sur la mission ad gentes (mission auprès des non-chrétiens). Au terme de son intervention, il a lancé cet appel : « Si vous voulez être missionnaires, allez à Madagascar. Il y en a beaucoup qui veulent être chrétiens, mais il n’y a pas assez de prêtres. »

Son discours m’a incité à le rencontrer à la maison Saint-Paul — sur l’enceinte du séminaire Saint-Pierre — et à explorer la possibilité d’un apostolat missionnaire. Mon souvenir de cette rencontre est le suivant : le besoin urgent de prêtres à Madagascar, les difficultés indicibles d’être missionnaire et, une fois encore, comment le message évangélique est lié à l’appel et à la vie missionnaires, à savoir quitter sa famille, sa maison, son peuple, sa langue, sa culture, ses habitudes alimentaires et aller dans une terre étrangère, comment des personnes de cette terre deviendront des nôtres, et comment on se retrouve chez soi chez eux. Je pressentais la joie de m’y engager, et j’ai écouté cette voix intérieure qui m’y appelait. Lors de notre rencontre, le père Rossignol m’a conseillé de demander l’accord de mon évêque. Je suis retourné à Chikmagalur la nuit même, et, le lendemain, j’ai rencontré mon évêque et lui ai transmis le message du père Rossignol. Il a volontiers accepté d’envoyer une équipe de trois ou quatre prêtres, même si son propre diocèse n’avait pas assez de prêtres. Quelque temps plus tard, en février 1985, Mgr Mathias a envoyé une circulaire invitant les prêtres, qui y seraient prêts, à se rendre à Madagascar. À Pâques 1985, l’évêque a accepté d’envoyer trois d’entre nous, à savoir les pères Dorai Raj, George Varkey et moi-même. Il nous a envoyés le 5 septembre 1985, lors de la messe d’envoi à la cathédrale de Chikmagalur.

Nous sommes partis, pour Paris, le 15 septembre 1985 afin d’apprendre le français avant de partir à Madagascar, le français étant la deuxième langue de ce pays. Un après-midi, pendant mon séjour à la maison MEP, je suis entré dans la salle des Martyrs, qui n’était généralement pas ouverte au public. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la peinture du martyre de saint Pierre Borie. Je me suis demandé si je ne pourrais pas faire partie de cette Société qui a de nombreux martyrs et saints. J’appris que, pour être membre de la Société MEP, il faut être prêtre diocésain, prêt à quitter son pays à vie pour être missionnaire dans un pays d’Asie ou de l’océan Indien et que l’évêque accepte de donner ce prêtre à l’Église universelle. Puisque les MEP avaient été fondés à Paris, ils ne recevaient, jusque-là, que des prêtres diocésains français ou francophones. Mais l’assemblée générale de 1992 avait modifié les constitutions pour accepter des missionnaires d’Églises asiatiques. Nous sommes donc devenus membres des MEP en 1993.

 

1986 : début de mission à Madagascar

En 1986, nous sommes arrivés à Madagascar, qui comptait alors dix millions d’habitants et douze millions de bovins et dont la surface était plus grande que celle de la France. Un an plus tard, en 1987, Mgr Armand, alors évêque de Mahajanga, a envoyé le père George à la mission de Mandritsara qui couvrait 12 000 km2 avec plus de soixante postes de mission, le père Dorai Raj à Marovoay couvrant 10 000 km2 avec cinquante-six postes de mission, et moi à Andriba couvrant 6 000 km2 avec vingt-et-un postes de mission. À cette époque, les Indiens présents à Madagascar étaient tous des commerçants Gujarati, appelés Karana. La plupart d’entre eux étaient musulmans, et les autres hindous. Alors, pour les Malgaches, c’était incroyable de voir des missionnaires indiens qui n’étaient pas des commerçants.

Andriba était un endroit idéal pour une expérience missionnaire. Une vaste zone avec à peine 24 000 personnes et plus de 55 000 bovins, Andriba n’avait qu’une seule route, une route nationale d’une centaine de kilomètres passant du sud au nord, séparant la zone en deux, avec seulement sept postes de mission sur le bord de la route, tandis que les autres n’étaient accessibles qu’à pied.

Ma première expédition missionnaire a commencé le 31 août 1987 avec le père Henri d’Hammonville, prêtre spiritain français et directeur de mission d’Andriba. Il était missionnaire à Madagascar depuis 1959. Il avait prévu une visite en quinze jours de quatre postes de mission couvrant cent cinquante kilomètres à pied. Cela a été un défi pour moi, car il prévoyait de me présenter aux différentes communautés, qui n’avaient jamais vu de missionnaire indien auparavant. La raison de cette tournée d’introduction était que je puisse continuer à m’occuper de ces communautés par la suite, alors que lui s’occuperait du centre d’Andriba — puisqu’il avait déjà 60 ans. Mon prédécesseur, un missionnaire de 75 ans, n’avait pas visité ces postes de mission depuis plus d’un an. Après avoir parcouru quinze kilomètres, soit trois bonnes heures de marche sous le soleil brûlant, nous avons atteint Ampotaka Andrefana et y sommes restés trois jours. Le ministère habituel était de célébrer la messe, vérifier le catéchisme enseigné par les catéchistes laïcs, d’organiser des réunions de jeunes, des réunions des anciens, des réunions des comités de responsables des communautés, écouter les problèmes sociaux des gens et rechercher des solutions. Comme il n’avait pas plu depuis avril dans cette région, la source d’eau était souvent contaminée et ceux qui n’avaient pas assez de résistance tombaient malades.

Depuis Ampotaka Andrefana, nous avons marché cinq heures, soit vingt-cinq kilomètres, pour atteindre Tsaratanimbary. Nous sommes restés trois jours pour y continuer notre ministère. Nous avons ensuite parcouru dix kilomètres pour atteindre Antanimbaritsara, un grand village. Les habitants nous ont reçus avec joie ; cela faisait un an qu’ils n’avaient ni participé à une célébration eucharistique ni reçu des sacrements. Par malchance, le père Henri a eu une crise de dysenterie amibienne en raison de la consommation d’eau contaminée, et il ne m’a pas fallu longtemps pour être aussi affecté. Nous ne pouvions célébrer la messe qu’avec beaucoup de difficultés. Il n’y avait ni toilettes ni médicaments, mais les gens nous ont traités avec certaines plantes médicinales. Lorsque nous sommes partis, trois jours plus tard, nous avions perdu huit kilogrammes chacun. Nous avons ensuite dû revenir sur nos pas sur cinquante kilomètres pour rejoindre la route. Des gens généreux se rendant en voiture à la capitale, Antananarivo, nous ont amenés à Andriba, à trente kilomètres de là. Cet incident m’a appris une leçon de valeur : toujours avoir des médicaments sur moi lors de mes visites aux postes de mission, et ce non seulement pour mon usage, mais aussi pour les personnes qui m’entourent. Mon expérience lors de mon année de régence, en tant que vendeur dans une pharmacie à Bombay, était finalement une bénédiction providentielle. Cette mission médicale lors de mes visites m’a aidé à rejoindre plus de personnes, quelles que soient leurs convictions religieuses, car j’étais le seul « médecin aux pieds nus » de la région. Nous avions, en effet, trois maternités et un médecin pour trois villages en bordure de route ; mais les « sages-femmes » et le médecin ne visitaient guère les villages éloignés.

La seule possession du peuple d’Andriba était son bétail, comme à l’époque biblique. Il n’y avait pas de banques. Dans la vie de tous les jours, les gens dépendaient le plus souvent du système de troc. Pour répondre à tout besoin financier urgent ou imprévu, ils vendaient une tête de bétail. Dans une telle situation où le bétail est très prisé, le vol de bétail est assez courant. Entre novembre 1986 et mai 1987, les voleurs de bétail, de connivence avec les gendarmes, l’administration civile et les autorités judiciaires, ont emporté 8 000 bovins appartenant à des catholiques. Personne n’est venu à leur aide. Alors nous, les prêtres, avons dû intervenir en écrivant des nouvelles dans l’hebdomadaire catholique La Croix de Madagascar et en écrivant des lettres officielles au président, au ministre de l’Intérieur et au ministre de la Défense. Nous étions la seule voix des sans-voix.

[…]

Respecter les traditions des peuples

Je voudrais conclure en citant une partie des « Instructions » données par la « Propagande », au Vatican, en 1659, qui devaient guider les missionnaires MEP au cours de leur histoire. Tout en précisant les objectifs fondateurs des MEP : établir des Églises locales, former les prêtres locaux, respecter les cultures indigènes et s’abstenir de toute activité politique, les « Instructions » donnent les orientations suivantes : « Ne mettez aucun zèle, n’avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs moeurs, à moins qu’elles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter, chez les Chinois, la France, l’Espagne, l’Italie ou quelque pays d’Europe ? N’introduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d’aucun peuple, pourvu qu’ils ne soient pas détestables, mais, bien au contraire, veut qu’on les garde et les protège. Il est pour ainsi dire inscrit dans la nature de tous les hommes d’estimer, d’aimer, de mettre au-dessus de tout au monde les traditions de leur pays, et ce pays lui-même. Aussi n’y a-t-il pas de plus puissante cause d’éloignement et de haine que d’apporter des changements aux coutumes propres à une nation, principalement à celles qui ont été pratiquées aussi loin que remontent les souvenirs des anciens. Que sera-ce si, les ayant abrogées, vous cherchez à mettre à la place les moeurs de votre pays, introduites du dehors ? Ne mettez donc jamais en parallèle les usages de ces peuples avec ceux de l’Europe ; bien au contraire, empressez-vous de vous y habituer. Admirez et louez ce qui mérite la louange. » 1  C’est cette mission que vivent encore aujourd’hui les missionnaires MEP.

 

P. Balthazar Castelino

 

Intégralité de son article à retrouver dans le revue n°580, page 50.
Podcast Radio Notre-Dame : ICI

 

  1. Mgr Bernard Jacqueline, Instruction aux vicaires apostoliques des royaumes du Tonkin et de la Cochinchine, 1659, Paris, Archives des Missions Étrangères, 2008, p. 54-55. Extrait de la première édition latine de Constitutiones Apostolicae, Brevia, Decreta, Paris, Angot, 1676.

 


 

 

 


CRÉDITS

MEP