Témoignages missionaire

Maraudes à la gare de Taipei

Publié le 08/04/2022




Depuis trois ans, un petit groupe de la paroisse du Rosaire de Taipei se rend tous les mercredis soir à la gare centrale de Taipei afin d’y porter assistance aux sans-abri qui s’y réfugient.
article aventure missionnaire P. Pierre de La Bigne

Le banquet de Noël des sans-abri, après la messe

Les sans-abri sont nombreux à dormir le long des quatre côtés abrités du grand bâtiment rectangulaire de la gare de Taipei. Après une brève prière pour demander à l’Esprit saint de nous aider à reconnaître la présence du Christ dans les personnes visitées, nous nous en allons deux par deux, aux portes sud, nord, est et ouest de la gare. Le principe est simple, c’est une visite. Nous nous asseyons avec les sans-abri et nous causons ensemble un bon moment. C’est comme cela que ça a commencé il y a trois ans, alors que, devant patienter en attendant un train, je me mis à bavarder avec un vieux monsieur avenant, Chen, assis à l’entrée de la porte sud. La conversation dut être agréable pour l’un et l’autre car nous nous sommes donné rendez-vous la semaine suivante, et la semaine suivante pour celle d’après. Au fil de nos rencontres, je fis connaissance avec ses voisins de trottoir, Zhang, Zheng, etc. Je vis aussi que de nombreux groupes bouddhistes, protestants et autres venaient le soir distribuer des paniers repas, mais qu’aucun ne s’attardait pour entrer en relation. « Eh, père Lou, pourquoi tu n’es pas venu la semaine dernière ? Je t’ai attendu. » Le sourire avec lequel j’étais accueilli, c’était un appel. J’ai proposé à une religieuse de ma paroisse de venir faire ces visites avec moi. Puis une autre est venue, et quelques paroissiens se sont joints à nous. Je leur demande de venir les mains vides, sans rien d’autre à donner que leur temps et leur personne, mais, avec leur personne, la lumière de l’Évangile. Entrer en relation sans rien avoir de matériel à donner est la petite épreuve du début, rapidement surmontée, la véritable épreuve, c’est la fidélité hebdomadaire. C’est elle qui porte du fruit véritable. À Taïwan, les services sociaux sont bien organisés, pratiques, et les œuvres de charité matérielles nombreuses. Les SDF ne sont pas aussi nombreux qu’en France et la plupart se regroupent à Taipei dans deux lieux principaux : sur les parvis du temple bouddhiste Long Shan et à la gare centrale. Malgré l’effet groupe, ce qui frappe à la gare, c’est d’abord leur profonde solitude. Pour la grande majorité, ce n’est pas la pauvreté qui les a mis à la rue, mais des liens familiaux brisés. Même entre eux, la relation est souvent pauvre. Certains dorment côte à côtedepuis quelques années sans connaître le nom de leur voisin. C’est pour cela que nous venons les « visiter ».« J’étais en prison et vous m’avez visité » (Mt 25, 36).

 

Un bon larron de Noël

Parmi les pensionnaires de la porte est, nous avons rencontré Cai. Au cours de nos conversations, il nous révéla qu’il fut baptisé petit et fit sa première communion grâce aux sœurs du jardin d’enfants où ses parents l’avaient inscrit. Puis il a tout oublié, tout quitté. Cela faisait trente ans quand nous l’avons rencontré alors qu’il faisait la manche à la gare. Puisqu’il était catholique, je l’ai invité à participer à une messe que je célébrais pour les âmes des sans-abri morts dans l’année. Il fut si heureux de retrouver l’Eucharistie qu’il vint par la suite très régulièrement à la messe du dimanche de ma paroisse, située à sept stations de métro, où il fut très bien accueilli par les paroissiens. Début décembre, il me dit qu’il aimerait que je célèbre une messe de Noël pour les clochards de la gare, suivie d’un bon repas. À part lui, je ne connaissais aucun autre catholique à la gare, mais nous avons tout de suite accepté. Il y a, juste à côté de la gare, un immeuble appartenant à la congrégation des missionnaires Scheuts qui ont bien voulu mettre à notre disposition une petite chapelle et une grande salle. Le 25 décembre, tout était prêt pour accueillir nos amis, mais Cai n’était pas là. Une semaine avant, une infection très sévère du pied l’avait conduit en urgence à l’hôpital. Avant de rejoindre la gare pour la messe et la soirée, je passais le voir à l’hôpital et lui donner le corps du Christ. Il était profondément heureux de pouvoir communier le jour de Noël et de la fête qui se préparait. Elle fut, en effet, très joyeuse. Une trentaine de sans-abri sont venus et des jeunes étaient là pour l’animation de la messe. Au moment de la communion, beaucoup À la gare avec Lin HongZhou sont venus demander une bénédiction. Puis ce fut le repas ensemble avec des plats commandés chez un des meilleurs traiteurs, karaoké et loto. La semaine suivante, tous les clochards que nous rencontrions s’étaient donné le mot qu’il y avait eu une soirée magnifique organisée pour eux par les catholiques du mercredi. Mais nous n’avons jamais revu Cai. Il est mort à l’hôpital de son infection, quelques jours après Noël. Nous étions bien sûr très affectés par sa mort, mais aussi en action de grâce, car nous voyions dans les derniers événements de sa vie la providence divine qui avait préparé son passage. N’était-ce pas la main de Dieu qui avait permis notre rencontre, que Cai retrouve le goût de l’Eucharistie et vienne régulièrement prier chez nous, qu’il devienne lui-même apôtre pour sescompagnons de bitume en nous invitant à partager la joie de Noël, avant de partir comme le bon larron rencontrer son Seigneur ? Depuis ce premier Noël, deux autres ont suivi avec plus de soixante-dix sans-abri qui participèrent, l’année dernière, et chantèrent joyeusement nos cantiques de Noël. Cai, dont le souvenir est précieux aux membres de notre groupe, travaille maintenant là-haut pour que ces visites soient des visites missionnaires.

 

Un bon ambassadeur au ciel

Et, de fait, la fidélité des membres de notre groupe à ces soirées du mercredi a permis à trois sans-abri de recevoir la lumière du Christ. Le premier d’entre eux, Lin HongZhou, un ancien prisonnier qui désirait le pardon de ses péchés, a été baptisé en 2020. Depuis, il a trouvé une petite chambre, où son parrain lui rend régulièrement visite. En 2021, deux femmes sans-abri,

JunPei et CuiQing, furent baptisées après avoir suivi le catéchuménat de la paroisse. Les liens tissés pendant le catéchuménat ont amené certains de nos néophytes à participer à nos maraudes, et cela les a enracinés dans la foi. Ainsi, CiYu, une de nos baptisées de 2020, en même temps que Lin HongZhou, invite régulièrement Xu, une dame sans-abri avec qui elle s’est liée à la gare, aux concerts de violoncelle de son fils. Zhang, qui est la première personne que nous rencontrons d’habitude à la porte sud de la gare quand nous arrivons et que nous surnommons GaiBang BangZhu (« chef de la secte des mendiants » du nom d’un célèbre héros d’un roman d’art martiaux de Jin Yong dont nous partageons la passion commune), se joint toujours à nos prières de début de maraude. Même s’il n’est pas catholique, il fait maintenant son signe de croix à l’endroit. À la fin de l’année dernière, un des jeunes de ma paroisse avait invité cinq étudiants catholiques de son université à venir vivre une soirée de maraude avec nous. Dix jours après, l’un d’entre eux m’a appelé car il désirait commencer un groupe avec d’autres jeunes à la gare de XinDian, située près de chez eux. Ils sont maintenant fidèles tous les jeudis à ces visites.

 

Les Petites Sœurs des pauvres : la providence de Chen

En novembre, nous étions tous très inquiets à propos du premier sans-abri avec qui les maraudes ont commencé, Chen TianSheng, car cet homme de 81 ans est tombé gravement malade. Avec la responsable de notre petit groupe, Chen LiangFu, nous sommes allés lui rendre visite à l’hôpital et l’avons exhorté à accepter une place dans les maisons de retraite publiques que lui proposaient les services sociaux. Mais il m’avait répondu : « Père Lou, je n’irai pas car je sais que beaucoup de gens se suicident là-bas, je préfère rester dansla rue. » Sans trop d’espoir car je sais que leur maison est bien pleine, je lui dis que je pouvais inviter une religieuse des Petites Sœurs des pauvres de Bali, une ville au nord de Taipei, à lui rendre visite, et il me répondit : « Si c’est des religieuses, OK. » Quelques jours plus tard, Chen est sorti de l’hôpital et nous l’avons revu très amaigri, dans un fauteuil roulant, à sa place habituelle à la gare. J’ai appelé les Petites Sœurs qui furent d’accord pour le rencontrer. Mais celui-ci nous posa un lapin et disparut sans que nous ayons la moindre nouvelle. Le groupe s’est mis à prier pour qu’il ne meure pas seul dans la rue. Au bout de trois semaines, nous l’avons revu – en fait il avait été de nouveau hospitalisé – avec la peau sur les os, incapablede manger et à demi-aveugle. L’hôpital, ayant pour règle de ne pas garder quelqu’un plus de vingt jours, l’avait renvoyé dans la rue. Il me dit : « Je crois que je vais bientôt mourir, c’est le destin. » Et nous voyons bien qu’il avait probablement raison. À ce moment, un déluge d’insultes s’est déversé sur moi et les membres de notre groupe. C’était un homme d’âge moyen, souvent alcoolisé et agressif avec nous et les autres clochards de la porte sud, qui nous criait avec hargne que nous étions des bons à rien, des baratineurs, qu’il ne voulait plus voir un seul groupe de chrétiens à la gare. Nous comprenions qu’il avait beaucoup d’affection pour ce grand-père et qu’il ne supportait pas de le voir dans cet état, mais il fallait encaisser. Dans l’angoisse devant l’état de Chen et sous les cris de cet homme, nous avons appelé la supérieure des Petites Sœurs des pauvres, sœur Marie- Odile, qui accepta avec générosité de rencontrer Chen rapidement. Le courant passa immédiatement entre eux et, après une bonne conversation avec lui et avec ces religieuses, sœur Marie-Odile prit la prompte et généreuse décision de l’accueillir chez elles. Chen s’écria : « Il y a un salut pour moi ! » Notre groupe était profondément reconnaissant envers la providence et les fidèles disciples de sainte Jeanne Jugan. Le plus beau fut que l’homme qui nous avait insultés tint personnellement à aider les sœurs à installer Chen dans leur voiture pour l’emmener à « Ma Maison ». Il a, depuis, totalement changé d’attitude avec nous et nous remercie quand nous lui donnons des nouvelles de Chen. Grâce aux bons soins des Petites Sœurs, Chen a repris du poids, s’habitue petit à petit à sa nouvelle vie et ne s’angoisse plus que pour ses yeux. Une petite sœur qui se trouvait à l’accueil lors de son arrivée à la maison de retraite l’a entendu dire : « 耶穌,我來了− Jésus, me voici. » Comme son prénom chinois 天生 signifie « né au Ciel », nous espérons fermement que Chen réalisera son nom chez les Petites Sœurs.

 

P. Pierre de La Bigne, MEP

 

 

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