Livre « Grand Monsieur » l’évêque lépreux – de Dom Jacques-Marie Guilmard

Publié le 06/02/2020




Lettres de Cochinchine Voici des extraits de la correspondance de Mgr Cassaigne, d’où l’humour n’est jamais absent. D’abord une lettre à des cousins écrite à Djiring, le 26 novembre 1933. Il venait de rentrer de France pour un temps de repos qu’il a écourté à l’extrême.

Chers Cousin et Cousinette,

Jeanne a bien raison de me gronder pour être resté si longtemps sans vous envoyer de mes nouvelles, la cause, toujours la même, mes multiples occupations d’abord, et puis cette g… neuse de fièvre qui pendant plusieurs mois refusait de me lâcher !!! Le Docteur avait raison quand il me prétendait qu’il aurait fallu que je reste cinq ans au pays (en France), mais alors je serais devenu neurasthénique – ce qui est pire –, et mes chers sauvages, qui s’en serait occupé ??? Le Créateur a bien fait toutes choses, on vivra tant qu’il voudra, et puis après, dame!, il y aura bien quelque petite place vacante dans le paradis du parfait bonheur, pour le tout petit curé des Moïs, et là on sera bien tranquille, plus de fièvre, plus de soucis, et comme le rêvent mes paroissiens, du tabac, du Chum-Chum (boisson) à volonté.

Mais en attendant, il faut tirer sur le harnais, et je suis heureux parce que j’ai beaucoup de travail et du travail actif, aussi ce m’est une véritable pénitence quand je dois m’asseoir à mon bureau, pour écrire, je suis franc, hein ; ou pour composer mes sermons de haute littérature en langue annamite et moï ; inutile de vous dire d’ailleurs, que pour mes tirades d’éloquence, je n’ai nul besoin de m’inspirer de Bossuet ou de Lacordaire, mais mes fidèles me comprennent, c’est l’essentiel.

Voici l’emploi de mon temps : trois matins par semaine, je suis infirmier au village des lépreux ; les trois autres matinées, je suis menuisier pour agrandir mon église devenue, une fois de plus, trop petite ; l’après-midi, sieste, bréviaire et, à partir de 14 heures, Monsieur le Curé reçoit, oh ! les clients ne manquent pas : consultation des malades, petites affaires à juger, quémandeurs, confessions à entendre etc. ; à cinq heures, j’enfourche ma bicyclette et je vais faire mon catéchisme aux Moïs et aux Annamites ; à 6 heures je réintègre ma cagna (maison), le temps d’aller raconter au Bon Dieu les événements de la journée, de dire un chapelet, et arrive l’heure du souper préparé par mon chef cuisinier de 14 ans, qui me fait une bonne popotte, tout en trouvant le moyen de renverser toutes les théories culinaires passées, présentes et certainement futures.

Voilà l’œuvre des six jours, or comme le Créateur se reposa le septième jour, j’en fait autant le dimanche et vais à la recherche des chevreuils, poules sauvages et autres articles comestibles qui pullulent dans mon voisinage.

Enfin, entre-temps, je me permets quelques accès de fièvre, ce qui me donne l’occasion de me reposer. Ainsi les jours passent rapides et joyeux, dans la satisfaction de journées bien remplies.

L’an prochain, après le premier de l’an annamite, vers la mi-février, mon évêque m’a promis un vicaire indigène, ainsi on sera deux à travailler et deux à avoir la fièvre, ce sera plus consolant.

Merci à Jeannot des 100 000 baisers qu’il m’envoie, je n’en ai jamais reçu autant à la fois, je lui en renvoie cinq fois plus, qu’il distribuera à Papa, Maman, Paillet et Dédé. Je vous embrasse tous très affectueusement.

 

Jean

 

Lettre à son père écrite durant la période saigonnaise où la guerre sévit. Marguerite (Cassaigne) est la deuxième épouse du père de Mgr Cassaigne.

VICARIAT APOSTOLIQUE DE SAIGON 180, Rue Richaud, 180

Téléphone : 20.828 Saigon, le 30 mars 1948.

 

Mon bien cher Papa,

Je t’écris au lendemain des Fêtes de Pâques qui furent très belles à Saigon, belles cérémonies suivies par une assistance très nombreuse, la cathédrale archi-pleine à tous les offices d’une foule bigarrée, où se côtoyaient toutes les races et couleurs de l’Asie ; cependant le canon, toujours, se faisait entendre par moments, et il faisait très chaud, température de notre printemps. On sent vraiment ici un renouveau de Foi, je m’en rends surtout compte dans les tournées de confirmation que je viens de faire dans la banlieue de Saigon, où partout on enregistre un grand mouvement de conversions très consolant. Il est vrai que depuis deux ans, la population de Saigon a doublé, le dernier recensement, fait en février dernier, accuse une population de 1 million 175 000 habitants, dont 16 000 Français, 800 000 Vietnamiens, 300 000 Chinois, et le reste formé des représentants de toutes les races d’Extrême-Orient. La semaine dernière, pour la deuxième fois depuis mon retour de France, je suis allé en province à 70 km de Saigon, avec mon auto, mais encadré de blindés, sur une route défoncée par la guerre, et où presque tous les tournants sont gardés par des blockhaus armés de mitrailleuses ; ce n’est pas intéressant de voyager ainsi, mais on ne peut faire autrement.

Hier lundi de Pâques, je suis allé confirmer dans ce qui était encore l’an dernier, le plus sale coin de la banlieue, une grosse paroisse annamite du côté du port. Depuis, ce coin-là est bien pacifié, et hier tout s’est bien passé, sans avoir eu besoin d’une escorte de troupes. Après la cérémonie, j’ai même été invité au Champagne offert par les chrétiens, et c’était la 3e fois en deux jours que l’on me recevait au Champagne, car les Vietnamiens ne peuvent recevoir un Français, sans se croire obligé de lui offrir du Champagne. Il en est ainsi dans les réceptions officielles, et les chrétiens font de même quand ils reçoivent l’évêque ; oh, sois tranquille, pas en brousse, mais dans les paroisses de ville, et comme depuis mon retour j’ai confirmé dans toutes les paroisses de Saigon et de la banlieue, partout j’ai sablé notre vin national, ce qui est excellent pour le paludisme. Jeudi prochain, et cela revient hélas trop souvent, réception au Gouvernement de la Cochinchine, donc… Champagne ; il ne se passe guère de semaine où je ne sois pas obligé de paraître, et pendant ce temps-là, la drôle de guerre continue, qui tue hélas.

Pour terminer dignement les fêtes de Pâques, hier après-midi, je suis allé assister à un grand match de foot-ball, entre une équipe anglaise de Hong Kong et une équipe française de Saigon ; très beau match, gagné par les Français et très bien joué ; j’aime bien assister à des manifestations sportives surtout aux matchs de foot, sport que les Vietnamiens aiment et jouent très bien.

En t’embrassant bien fort ainsi que Marguerite, crois-moi, bien cher Papa, bien affectueusement tien.

 

Ton Jean

 

Lettre à Marguerite Cassaigne, de Saigon,

le 9 juin 1953.

Bien chère Marguerite, je m’empresse de répondre à ton aimable lettre du 3 juin. Je suis toujours très occupé, mais il y a des périodes où je suis en retard pour répondre à mon courrier, c’est quand je pars pour plusieurs jours en tournée, et qu’à mon retour je trouve tout un tas de lettres, c’est le supplice du « métier ».

Pendant le mois de mai et début juin, j’ai fait des centaines de kilomètres sur les routes du Sud-Viêt Nam, notamment de très nombreuses confirmations dans l’Ouest cochinchinois et la région limitrophe de la « Plaine des joncs », dans des chrétientés où les fidèles se sont regroupés, grâce à la pacification.

Je garde un souvenir heureux de ma dernière tournée fin mai, où j’ai retrouvé la Foi bien vivante de milliers de braves gens, longtemps abandonnés. J’en garde aussi un souvenir « cuisant, transpiratoire et assoiffé », car il y faisait une température de Sahara, notamment dans une paroisse où j’ai administré 320 confirmations à 2 heures de l’après-midi, dans une église archi-comble, illuminée de multiples chandelles, lesquelles se gondolaient sur l’autel, la température devant osciller dans les 45°. J’avais choisi cette heure, car après la cérémonie qui dura deux heures, je devais parcourir encore 120 km en auto, et que la route, gardée pendant le jour, est fermée à toute circulation à 18h30. Quoique bien chaudement, tout se passa bien.

Excuse-moi, ma bien chère Marguerite, d’être resté trop longtemps sans t’écrire, mais, comme me le disait mon sympathique Adjudant « on se m’arrache », et je ne m’en plains pas. En t’embrassant bien fort, je te redis l’assurance de ma toute cordiale affection.

 

Jean

 

Lettre à Marguerite Cassaigne, de Saigon,

le 11 juin 1954.

Bien chère Marguerite,

À mon retour d’un voyage de douze jours sur les Hauts Plateaux, j’ai été victime d’un incident tragicomique qui m’a forcé au repos pendant deux semaines. J’ai été mordu par un chien enragé. Au matin du 20 mai, j’ai trouvé un jeune chien inconnu, qui s’était réfugié sous mon bureau, à l’étage de l’évêché ; ayant voulu le prendre, il m’a mordu à la main. Lorsque mon boy a voulu le prendre, il a aussi essayé de le mordre, alors toute la maisonnée s’y est mise, on l’a ficelé et immédiatement emporté à l’Institut Pasteur.

Le Chef du Service antirabique (contre la rage), m’a aussitôt déclaré que ce chien lui paraissait très suspect, et que mon chauffeur et moi-même devions commencer le traitement, qui consiste en 25 injections de sérum antirabique. Le surlendemain le chien était crevé, et à l’autopsie on a trouvé qu’il était vraiment enragé. J’ai donc suivi le traitement, qui les deux premières semaines m’a fatigué, réveillant mon vieux paludisme de toujours ; je termine aujourd’hui la 25e injection, et depuis six jours, non seulement je ne suis plus fatigué, mais au contraire j’ai retrouvé un formidable appétit, et me trouve fort bien.

À l’Institut Pasteur, j’ai trouvé le Général Commandant les forces françaises du Sud-Viêt Nam, suivant lui aussi le traitement antirabique, car il avait été mordu par un chat. Mais où cela est comique, c’est que ce Général n’avait pu retrouver ce chat ; lorsque, à la demande du Docteur de l’Institut Pasteur, il le fit rechercher pour voir s’il était vraiment enragé, on le retrouve dans sa cuisine, où les boys l’avaient mis dans la casserole pour le manger. Fureur du Général, auquel, sans aucune mauvaise intention, son cuisinier aurait servi le chat enragé, en succulent civet. Je croyais avoir tout vu. Non, dans ces pays-ci, on a toujours quelque chose à supporter et à apprendre. Quoi qu’il en soit, mon Ange Gardien a, une fois de plus, bien rempli son devoir.

Une affaire plus ennuyeuse vient de m’arriver la semaine dernière ; dans la nuit du 2 juin, les Viêt Minh ont fait sauter un immense parc à munitions qui se trouve dans une de mes paroisses à 6 km de Saigon. De 3 heures du matin à la fin de l’après-midi, de fortes explosions ont secoué Saigon, où de nombreuses devantures de magasins ont été brisées ; mais sur place, c’est un désastre, l’église, le presbytère, les écoles etc. ont été soufflés, causant pour des millions de dégâts. Heureusement, les cinq prêtres de cette chrétienté, les religieuses, les fidèles, comprenant dès la première explosion, ont pris la fuite, abandonnant tout, de telle sorte qu’il n’y a eu que 10 victimes. Et c’est la 2e fois que cette chrétienté est ravagée, car ce parc à munitions avait déjà explosé le 31 août 1952, me causant pour 7 millions de dégâts. Toute le monde en a assez de cette triste guerre.

En t’embrassant bien fort, je te redis ma bien aimée Marguerite, l’assurance de ma combien cordiale affection.

 

Jean

 

Dans son courrier, Mgr Cassaigne ne se dévoile guère. Ainsi, le 23 décembre 1954, quatre jours après avoir découvert sur la peau la marque de la lèpre, il écrit de Saigon à sa belle-mère et parle de sa santé de la manière suivante.

Ma bien chère Marguerite, combien je souhaite que la nouvelle année qui commence te soit bonne et douce. Personnellement je vais très bien, j’ose dire même de mieux en mieux, car plus ma charge est lourde, et plus je reçois de grâces pour y suffire.

[…] Dans les visites des contrées récupérées, à voir la Foi si vivante (des Vietnamiens), je ne puis cacher mon émotion, et la semaine dernière notamment, je n’ai pu retenir mes larmes. Beau et cher Viêt Nam, Dieu ne peut pas l’abandonner.

Le problème des réfugiés du Nord se résoute lentement, car il n’est pas facile de recaser tant de pauvres gens. Ceux-là aussi donnent le magnifique exemple de leur Foi agissante, car s’ils ont tout abandonné, c’est pour pouvoir garder intacte leur Foi catholique. Les chrétiens réfugiés dans le Sud-Viêt Nam sont actuellement plus de 400,000, avec plus de 600 prêtres, ce qui me fait un important diocèse, mais combien misérable.

Je t’embrasse, ma bien chère Marguerite, avec tout mon pauvre cœur de missionnaire, très affectueusement.

 

Jean

 

Lettre écrite le 10 janvier 1960, après le retour définitif de Mgr Cassaigne à Djiring.

Mes braves lépreux, actuellement 210, sont toujours de plus en plus aimants et aimés, et je goûte auprès d’eux plus de consolations et de joies que je n’en ai récoltées pendant mes quinze années à Saigon. Très religieux, ils sont 140 catholiques, et une cinquantaine catéchumènes, et ont tous une ferveur d’enfants. Chaque dimanche environ 120 communient, et sur une semaine une moyenne de 30 s’approchent chaque jour de la Sainte Table ; ils vivent presque comme une communauté de religieux ; de plus, ils sont gais et joyeux, et une entente parfaite règne parmi eux, c’est un petit paradis terrestre, et je ne saurais jamais assez remercier le bon Dieu, en me faisant la grâce de revenir parmi eux.

 

La lettre suivante est la réponse au questionnaire d’un garçon de 17 ans, natif de Grenoble, qui songeait au sacerdoce. Di Linh, le 26 février 1965.

Mon cher Ami,

Bien cordialement merci pour votre aimable lettre, à laquelle je vais m’efforcer de répondre le mieux possible suivant votre questionnaire.

  1. J’ai été ordonné prêtre au Séminaire des Missions Étrangères à Paris le 19 décembre 1925, et consacré évêque à Saigon le 24 juin 1941.
  2. Depuis ma première communion, et après la mort de ma mère à laquelle j’attribue ma vocation, j’ai toujours désiré être prêtre-missionnaire. J’avoue même que, pendant la guerre de 1914-1918, que j’ai faite pendant cinq ans, tandis que j’étais séminariste, ce que je redoutais le plus, c’était non pas la mort, mais une grave blessure qui m’eût empêché de me donner aux Missions.
  3. À vrai dire je n’ai jamais été déçu, sauf toutefois lorsque, après mon ordination, je reçus ma destination pour la Mission de Saigon. Au Séminaire des Missions Étrangères à Paris, on rêve de brousse, de sauvages, et il y en a encore beaucoup en Extrême-Orient, puisque je suis au milieu d’eux. Or j’étais destiné à la Cochinchine, dont la capitale Saigon est la perle de l’Extrême-Orient, donc plus de rêve de brousse. Je m’étais trompé, car après avoir appris le vietnamien dans une province de l’Est cochinchinois, mon évêque m’envoya dans les montagnes de l’Annam, chez les « Moïs », mot qui en vietnamien veut dire : sauvage. C’est là que le bon Dieu m’a permis de revenir après ma démission à l’épiscopat, et mieux encore, au milieu de mes chers lépreux.
  4. Des grandes joies que j’ai connues ? Seigneur, il m’est impossible de vous les détailler, car je les ai cueillies tout au long de ma vie missionnaire de 39 ans. D’abord, lorsque, après trois ans de séjour à Di Linh, j’ai eu la grande joie de baptiser mon premier catéchumène moï, le 19 mars 1930, un jeune homme de 20 ans, qui est toujours resté un excellent chrétien, qui ensuite a converti sa famille, puis son village.

Les baptêmes et premières communions de mes lépreux, la mort édifiante de tous ces braves primitifs, car, au moment de mon élévation à l’épiscopat, j’avais eu l’honneur de faire 1111 baptêmes dans la région de Di Linh, laissant à mon successeur le soin de continuer.

Mon retour à la léproserie en décembre 1955, je n’ai jamais été aussi heureux, et je le suis toujours depuis.

  1. Des moments difficiles ? Certes il y en a dans toute vie humaine, même chez un prêtre, lors de la mort de mon successeur à Di Linh, le Père Chauvel, un magnifique missionnaire de 30 ans, tué près de son poste par les Viêt Công. Pendant mon séjour de 15 ans à l’évêché de Saigon, pendant l’occupation japonaise et la révolte du Viêt Cong qui, par deux fois m’avaient condamné à mort.

Ma peine ? dans mes grands accès de paludisme, où pendant plusieurs jours je ne pouvais célébrer la Sainte Messe, ma maladie de la colonne vertébrale qui, pendant cinq ans durant la saison sèche, m’empêchait également de monter à l’autel, et dont la seule peine était de ne pouvoir célébrer, ce furent mes seuls moments difficiles.

La douleur ne m’empêchait pas d’être parfaitement heureux ; dans la souffrance le prêtre se sentant encore plus prêtre – et ce qu’il doit être : victime – que dans l’action.

En un mot, permettez-moi de me résumer : Si je devais recommencer ma vie de missionnaire de 39 ans dont 24 ans chez les Moïs et 15 ans à l’évêché de Saigon, telle que je l’ai vécue, avec ses peines, ses souffrances et ses joies immenses, je n’hésiterai pas une seconde, et je repartirais.

Je vous souhaite, mon cher Ami, d’être dans votre futur sacerdoce, aussi heureux que je l’ai été, et que je le suis toujours. Unions de prières et croyez-moi bien cordialement vôtre dans le bon Jésus.

 

+ Jean Cassaigne

 

Voici le jugement que Mgr Cassaigne, alors très gravement malade, porte sur sa manière de terminer sa vie (1966).

La léproserie est une oasis de calme et de paix. Avec mes 300 malades, dont 210 sont baptisés, je n’ai pas de problème. Je finis ma vie en beauté.