Aventures missionaire

Des couples interreligieux à Singapour

Publié le 09/11/2018




Par le  P. Bruno Saint Girons, MEP

Les mariages mixtes entre chrétiens et les mariages avec disparité de culte, entre une personne catholique et une personne non-baptisée, appelés normalement mariages dispars ou quelquefois mariages interreligieux, sont une réalité pastorale fréquente des missionnaires à Singapour. Toutes sortes de situations peuvent se présenter.

 

Singapour ayant trois ethnies principales (Chinois, Malais et Indiens, plus les « autres ») et dix religions officielles, il n’est pas étonnant que, sortant de la « société traditionnelle » que décrit Marcel Gauchet, on y trouve tous les mélanges possibles et imaginables, ou presque, entre les personnes. Les enfants de tels mariages seront ainsi de plusieurs origines ethniques, et peut-être parfois aussi de plusieurs religions.
Pour le mariage lui-même, certaines religions autorisent les mariages interreligieux : c’est le cas de l’Église catholique et de certaines Églises protestantes. Un ou une catholique peut ainsi se marier avec une ou un non catholique. Et de fait, pour au moins la moitié des couples qui se marient à l’Église catholique, il y a un des deux qui n’est pas catholique. Le plus souvent, il s’agit d’un ou une chinois(e) qui n’a pas vraiment de religion et qui après quelques années demandera le baptême. Ou simplement laissera son ou sa conjointe vivre sa foi et s’occuper de l’éducation religieuse des enfants.

Dans quelques cas, les deux conjoints sont croyants et souhaitent vivre de leur foi. S’il s’agit de deux chrétiens (mariage mixte), ils iront parfois, au début de leur mariage, dans les deux églises, ou dans celle où c’est le plus pratique (proximité, ambiance, etc.) et assez souvent l’un d’eux rejoint la communauté de l’autre après un temps.

Quand les deux restent à long terme dans leur religion respective, on trouve différent choix possibles pour l’éducation religieuse des enfants, plus ou moins laissés libres selon la religion ou le responsable religieux qu’ils suivent. Parmi les choix que j’ai rencontrés, soit tous les enfants suivent la religion d’un parent (en étant éventuellement sensibilisés à celle de l’autre), soit ils alternent, soit ils suivent les deux (instruction, célébrations, etc) jusqu’à un âge où ils choisissent éventuellement, soit ils n’ont aucune appartenance religieuse et sont sensibilisés à une, deux, ou à toutes les religions du pays.

Attitude d’écoute

La préparation de ces couples est la même que pour tout mariage à l’église, mais il inclura normalement les questions propres à cette diversité religieuse. De même pour la célébration à l’église. Parfois, le couple aura aussi une célébration selon la religion de la personne non chrétienne. Dans le cas d’un mariage catholique-protestant, ils choisiront dans laquelle des deux églises la célébration aura lieu, et le prêtre et le pasteur peuvent y prendre part.

Se marier avec quelqu’un de la même religion que soi peut sembler plus simple, même si les différences à gérer entre mari et femme (et généralement entre deux personnes) sont bien plus larges que les seules différences religieuses et appellent à une attitude d’écoute et d’ouverture à l’autre. Mais le mariage interreligieux peut aussi être vu comme une aventure vers l’autre, vers Dieu. Et n’est-ce pas aussi l’un de ces ponts lancés entre deux personnes, deux traditions, deux religions, ponts dont l’humanité a tant besoin ?

Le trésor de l’Autre

J’ai écrit ce texte pour le donner à méditer aux couples interreligieux lors de leur préparation au mariage.

Alors je me suis retrouvé loin de chez moi. Jusqu’à présent, j’avais pensé que ma religion était la seule valable, mais lentement je réalisais que les personnes d’autres religions n’étaient pas stupides ! Le trésor que j’avais trouvé dans ma foi était toujours un trésor, mais je commençais à découvrir que les autres religions avaient aussi des trésors ! Et que peut-être, en tant que pèlerins sur terre, nous pourrions vivre de plusieurs de ces trésors que différentes traditions humaines avaient découverts …

Ainsi, le dialogue interreligieux n’était ni une manière de diluer ma foi, ni une manière d’essayer de convertir l’autre, mais une manière de rechercher ensemble l’eau vive qui donne un sens à nos vies. Comme le dit le mot « dialogue », essayer d’écouter la Parole (logos) qui traverse (dia) ma vie et la vie de cette personne que je rencontre. Alors la vie, que l’on soit célibataire ou marié, serait de permettre à nos cœurs d’être élargis par cette écoute de l’Autre, et ainsi de grandir dans l’amour. Apprendre à voir, ici et maintenant, la présence de la Parole originelle qui dit “Je t’aime” et offrir cette Parole à ceux que nous rencontrons. Comme la présence du Yin et du Yang dans tout et en nous aussi, si nous le laissons passer à travers nous. « Dieu nous a créé homme et femme, à son image », dit le livre de la Genèse (1:27). Pour que nous apprenions à parler des mots d’amour qui permettent à l’autre d’être libre et de grandir.

Permettez-moi de terminer avec Kahlil Gibran dans Le Prophète.
« Laissez l’espace entrer au sein de votre union, et que les vents du ciel dansent entre vous. »
« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées. »

« J’ai dispersé trop de fragments de l’esprit dans ces rues, et trop nombreux sont les enfants de mes attentes qui se promènent nus parmi ces collines, et je ne peux pas m’en éloigner sans un fardeau et une douleur. Pour- tant, je ne peux pas rester plus longtemps. La mer qui appelle toutes choses m’appelle et je dois m’embarquer. Car rester, bien que les heures brûlent dans la nuit, c’est geler et cristalliser et être lié dans un moule. »

Comme l’écrit Joseph Moingt à propos de Michel de Certeau (dans Figures de théologiens) : « Il a d’abord appris que le mystique est un marcheur, un errant, un blessé ; un marcheur qui ne fréquente pas les chemins habituels, normaux, bien tracés par la tradition, recommandés par les autorités, mais des chemins de traverse ; un errant qui ne se fixe nulle part et est rejeté de partout ; un blessé dont les blessures sont le reflet des déchirements et des pertes de la société religieuse et politique de son temps : Dieu y est devenu introuvable. »

« Heureuses les personnes dont Tu es la force. Des chemins s’ouvrent dans leur cœur. » (Ps 84,5).