Témoignages missionaire

Singapouriens, missionnaires du monde chinois

Publié le 09/09/2022




Quatre portraits de personnalités missionnaires chinoises de Singapour : le père Henry Siew, prêtre de Singapour formé en langue mandarine ; la soeur Thérèse Tang, de la communauté des Béatitudes ; et le père Emmanuel Lim, ancien supérieur des Jésuites de Chine, basé à Macao.
revue MEP septembre 2022

Mgr William Goh lance le jubilé des 200 ans de l’Eglise catholique à Singapour.

L’Église à Singapour a fêté ses deux cents ans. Son archevêque, William Goh, nommé cardinal par le pape François, a été intronisé ce mois d’août 2022. Comme la grande majorité des catholiques singapouriens, cet évêque est chinois d’éducation anglaise.
Migrants de la Chine du sud depuis la moitié du XIXe siècle, les Chinois forment 75 % de la colonie anglaise fondée en 1819. La plupart ont appris l’anglais pour participer à la vie du pays et répondre aux besoins du commerce international. La langue chinoise mandarine de Chine reste pourtant une des quatre langues officielles de Singapour avec le malais (17 % de la population) et l’indien tamil (8 %). Pourquoi cette persistance de la langue chinoise ? Arrivant dans l’île depuis diverses régions des provinces chinoises de Canton et du Fujian, les migrants, dépourvus de tout, se sont organisés en associations claniques de protection mutuelle contre les sociétés secrètes et pour assurer les financements les plus coûteux, en particulier les funérailles. Vers 1950, environ neuf dialectes principaux étaient parlés dans environ deux cents associations.
Viscéralement soucieux d’instruction publique pour transmettre leur grande tradition morale et s’initier aux savoirs modernes, les Chinois plus fortunés ouvraient des écoles utilisant la langue mandarine devenue officielle en Chine. En 1953, ils fondaient même la prestigieuse université Nanyang formant des enseignants pour les écoles chinoises. Rapidement noyautée par des intellectuels maoïstes, cette université devint vite un obstacle au nouveau gouvernement de Singapour proclamé indépendant en 1959 avec le premier ministre Lee Kuan Yew. L’ancienne colonie anglaise devenant un pays complètement indépendant en août 1965, il fallait assurer la cohésion de la population multiraciale et l’ouverture commerciale. Le programme socialiste soutenait efficacement l’habitat, l’éducation, la santé.
Soucieux de contrôler l’influence marxiste, Lee Kuan Yew finit par imposer l’anglais comme première langue d’enseignement dans toutes les écoles. Quelques écoles plus prestigieuses pouvaient rester bilingues, dont la Chinese High School catholique, gérée par les Frères maristes et l’école de filles Saint-Nicolas dirigée par une religieuse chinoise de caractère indomptable. Les catholiques de ces écoles chinoises représentaient à peine 10 % des élèves. Les écoles anglaises par contre favorisaient de nombreuses conversions, car le personnel enseignant était fourni en abondance par des religieux et religieuses venus de pays étrangers de tradition catholique. Mais en devenant Église de langue anglaise, l’Église perdait l’apport précieux de la tradition culturelle chinoise. Pire, elle manquait sa mission de faire rayonner l’Évangile dans le monde chinois. Deux éléments l’ont préservé de ce déclin : d’abord l’apport de prêtres de Chine ne pouvant plus servir dans leur propre pays devenu communiste. C’est le cas du père Paul Tong. Ensuite, la formation missionnaire des quelques élèves des écoles chinoises et la persistance des messes chinoises dans une dizaine de paroisses avec le soutien de leurs chorales. Le père Henry Siew témoigne de cette persévérance. Les liens commerciaux et culturels de Singapour avec une Chine devenue puissance mondiale ouvrent un nouvel horizon aux catholiques singapouriens de langue mandarine.

 

Henry Siew, philosophe et pasteur

Henry Siew naît le 26 janvier 1960, à Singapour, d’une mère très croyante et travaillant dur pour élever quatre enfants. Élève d’une école chinoise catholique, il peut cultiver sa foi chrétienne dans un groupe de jécistes animé par le père Paul Tong. Il en fait son directeur spirituel lors de ses études au Catholic Junior College. Après son service militaire, il souhaite entrer au séminaire, mais le père Tong lui conseille de faire d’abord des études universitaires. Il s’inscrit en sociologie à l’Université nationale de Singapour. En 1984, il entre au grand séminaire. En 1986, les nouveaux bâtiments du grand séminaire de Singapour sont ouverts à Punggol. Au programme d’étude des religions locales, Henry choisit d’étudier le Daode jing, ouvrage de base de Laozi qu’il peut aborder grâce à sa formation mandarine. Ordonné prêtre en 1991, Henry fait d’abord cinq ans de service paroissial. Puis il est envoyé à Rome, en 1996, pour des études de philosophie en vue du professorat. De retour deux ans plus tard, il rencontre le recteur de l’université Fujen de Taïwan qui lui conseille de préparer un doctorat de philosophie chinoise sur trois ans. De retour de Taïpei en 2000, Henry devient formateur et enseignant de philosophie au séminaire Saint-François-Xavier. En 2005, il est nommé curé de la nouvelle paroisse Sainte-Anne et, en 2007, l’archevêque le transfère dans l’église de base de cette presqu’île de Ponggol, la Nativité de Marie. La région est peuplée de catholiques teochew descendants de réfugiés chassés de Chine vers 1925 par les nouveaux soviets du révolutionnaire Pengbai. Il leur faut un curé parlant teochew, mandarin et anglais. Depuis son retour de Rome, Henry est devenu directeur de la commission diocésaine pour l’apostolat en chinois. Il y aide en particulier aux rencontres de foyers de langue chinoise. Ces rencontres exportent leurs sessions en Chine même, développant ainsi leur activité missionnaire à l’ensemble du monde chinois. Interrogé par le Singapore Catholic News, le 22 avril 2016, sur ce qui inspire le plus son activité, Henry Siew répond : « Je suis devenu de plus en plus convaincu que bâtir une communauté est un des aspects les plus importants de notre ministère pastoral. »

 

Emmanuel Lim, le « panda »

Fils d’une enseignante catholique de Singapour, Emmanuel suit la filière d’instruction en mandarin et se lie d’amitié avec quelques jécistes. Au Catholic Junior College, il se fait tout à tous avec un large sourire vite transformé en éclats de rire. Est-ce pour sa gestuelle spontanée ou pour sa familiarité déployée ? Il est surnommé « le panda ». En 1980, il se rallie vite à l’équipe Zhonglian. Il y introduit Maria Ng qui va devenir secrétaire permanente du groupe pour les trente années à venir.
À l’automne 1982, il assure lui-même le secrétariat de Zhonglian. Il entreprend une tournée de huit jours en Malaisie avec cinq membres du groupe. Ils expliquent aux catholiques chinois qu’ils peuvent apporter leur soutien à la renaissance de l’Église en Chine. L’accueil qui leur est réservé est chaleureux et encourageant, car ces Chinois malaisiens, très contrôlés par les Malais, sont plus attachés à leur terre ancestrale que ceux de Singapour.
En 1986 et 1987, Emmanuel est reçu à Paris au foyer MEP des étudiants asiatiques qui préparent une thèse de doctorat. Il y fait des études de psychologie. Doit-il alors être encouragé à un avenir comme missionnaire ? Le père Étienne Perrin, MEP, en juge autrement. Emmanuel repart à Singapour où il s’engage auprès des toxicomanes. Fin mai 1990, il fait une première visite à Pékin avec deux autres membres du groupe Zhonglian. Puis il entre résolument dans la filière de formation jésuite sans se décourager de la discipline ni de la longueur des études. Il est ordonné prêtre à l’église Saint-Ignace le 29 janvier 2000. Il fait alors quelques années de service à Rome dans les émissions chinoises de radio Vatican. En février 2011, il fait sa profession solennelle de jésuite à l’église Saint- Ignace de Singapour. Il est alors envoyé à Macao où il devient supérieur des jésuites de Chine. Peu avant le déclenchement de la pandémie de Covid-19, il est rappelé à Rome où il est employé dans le département des Affaires étrangères du Vatican

 

Thérèse Tang des Béatitudes

Familière des jécistes de langue chinoise à Singapour, Thérèse Tang élargit son horizon en se rendant en France. Elle s’implante dans la communauté des Béatitudes. Emmanuel Lim lui en a parlé, car lui-même a fréquenté cette association de renouveau évangélique. De visite aux MEP de Paris en octobre 1993, elle partage sa passion pour la mission Chine. Deux soeurs, dit-elle, sont déjà parties à Taïwan.
En août 1997, elle accueille à Lisieux la session annuelle des étudiants chinois de théologie en Europe. Un repas est servi à Hermival pour la quarantaine de prêtres et religieuses de Chine. Le 8 décembre 2000, elle prononce ses voeux solennels dans la communauté de Blagnac près de Toulouse. Ses amis chinois de Paris, le père Paul An et deux religieuses de Mandchourie, participent à la célébration.
En septembre 2005, elle est de passage à Paris avec une quinzaine de prêtres chinois pour qui elle a organisé une retraite internationale à Ars. Ils célèbrent une messe chinoise dans la chapelle des Filles de la Charité au 140 rue du Bac et prennent leur repas aux MEP. La formation spirituelle et le témoignage de foi des prêtres de Chine hantent l’esprit et le coeur de Thérèse. Elle organise un grand mouvement de prières pour eux et alimente un blog de références théologiques sous le titre Pluie de roses.
En mission à Macao dans la communauté des Béatitudes de Tapa, elle y poursuit son service de retraites pour les prêtres du continent. Secouée par des maladies, elle est rappelée en France en 2018 et placée dans le foyer de retraites des Béatitudes près de Lourdes. Elle continue le soutien spirituel des retraitants et la diffusion sur internet des passages les plus marquants des messages pontificaux. C’est une grande apôtre de la Chine.

 

P. Jean Charbonnier, MEP

 

 


CRÉDITS

MEP