
Mgr François Pallu, évêque de Chine
Né à Tours en 1626, François Pallu appartient à cette génération du Grand Siècle qui voit la France entrer pleinement dans l’âge classique, tandis que l’Église catholique, marquée par le concile de Trente, se réforme en profondeur. Rien ne destinait, pourtant, de façon évidente, ce fils de notable tourangeau à devenir l’un des grands pionniers des Missions Étrangères en Asie. Sa jeunesse révèle, cependant, dès les premières années, la rencontre singulière entre un milieu familial privilégié, une solide formation intellectuelle et une vocation spirituelle d’exception.
Une naissance dans la haute bourgeoisie tourangelle
François Pallu naît dans une famille solidement implantée en Touraine depuis plusieurs générations. Originaires de L’Île-Bouchard, les Pallu ont progressivement accédé aux charges royales et municipales. Son grand-père, Étienne Pallu, fut maire de Tours au début du XVIIe siècle, tandis que son père, également prénommé Étienne, occupe une place éminente dans la cité : avocat du roi au présidial, échevin, puis maire de Tours à partir de 1629.
Le foyer des Pallu incarne cette bourgeoisie de robe cultivée, pieuse et ambitieuse, qui fournit au royaume ses administrateurs. La tante de François Pallu, épouse d’un riche propriétaire et industriel soyeux, ainsi que sa fille, madame de Miramion, l’aideront largement dans son projet missionnaire. Le père de François possède plusieurs terres seigneuriales en Touraine, signe d’une ascension sociale réussie. Sa mère, Marguerite Gaultier, appartient, elle aussi, à une famille influente : son propre père fut maire de Tours. François naît donc au sein d’un univers où se conjuguent fortune, prestige local et sens du service public.
Mais la grandeur du foyer ne se mesure pas seulement à ses charges civiles. Les témoignages anciens insistent sur la profonde ferveur religieuse de cette maison. Sur dix-huit enfants, plusieurs fils entreront dans les ordres, notamment chez les Jésuites, tandis que plusieurs filles deviendront religieuses. La vocation ecclésiastique y apparaît presque naturelle. François grandit ainsi dans un climat où la foi structure la vie quotidienne et oriente les destinées familiales.

Acte de naissance de François Pallu
Le baptême d’un enfant promis à l’Église
François Pallu est baptisé le 31 août 1626 dans la paroisse Saint-Saturnin de Tours. L’acte de baptême le désigne comme fils de « noble homme Étienne Pallu, conseiller et avocat du roy » et de « demoiselle Marguerite Gaultier ». Les parrains et marraines appartiennent, eux aussi, au monde des notables locaux, ce qui souligne l’enracinement social de la famille.
Sa place de dixième dans la fratrie nombreuse n’est pas anodine : les aînés héritent souvent des charges ou des biens principaux, tandis que les cadets se tournent plus volontiers vers l’Église ou les carrières intellectuelles. Pour François, la voie ecclésiastique s’inscrit donc dans une logique familiale autant que spirituelle.
Les sources restent discrètes sur ses premières années. Mais les récits postérieurs dressent le portrait d’un enfant calme, réfléchi, d’un naturel doux et déjà incliné vers le bien. Une religieuse tourangelle, mère Louise, évoquera plus tard « un esprit doux, sage, modeste, et rempli d’une piété » que l’on remarquait dès la jeunesse.

La ville de Tours au XVIe siècle, tableau du XVIIe siècle
L’éducation jésuite : rigueur et ambition intellectuelle
Tout laisse penser que François Pallu reçoit sa première instruction au collège des Jésuites de Tours, fondé dans les années 1630. Son père participa lui-même à l’installation des Jésuites dans la ville, ce qui rend très probable la scolarisation de son fils dans cet établissement. Il aurait ainsi compté parmi les premiers élèves de ce collège.
L’enseignement jésuite est alors réputé dans toute l’Europe. On y dispense une formation humaniste exigeante : latin, rhétorique, logique, littérature antique, catéchèse, exercices spirituels. Les Jésuites forment à la fois des chrétiens fervents et des hommes capables d’agir dans le monde. Pour un jeune homme issu de la bourgeoisie tourangelle, cette pédagogie représente la meilleure préparation aux responsabilités futures.
Pallu poursuit, ensuite, ses études à Paris, au célèbre collège de Clermont, autre grande maison jésuite, futur lycée Louis-le-Grand. Il y côtoie des jeunes gens, « les bons amis », venus de familles influentes, partageant études, prières et projets. C’est là qu’il entre dans la congrégation de la Sainte Vierge, association pieuse destinée à approfondir la vie chrétienne des étudiants. Cette expérience marquera durablement sa spiritualité.
Une piété ardente, mais équilibrée
Les témoignages sur le jeune François montrent un homme déjà habité par une intense vie intérieure. Il pratique l’oraison, les lectures spirituelles, la pénitence corporelle, même parfois avec rigueur. Un mémoire ancien rapporte qu’il s’adonnait à ces exercices « un peu violemment ». Mais cette austérité ne le rend pas sombre ni retiré du monde. Au contraire, ses contemporains insistent sur sa sociabilité, sa douceur et sa capacité à gagner les cœurs.
Il demeure donc très représentatif de la spiritualité française du XVIIe siècle : exigence personnelle, vie intérieure profonde, mais aussi urbanité, charité active et goût des relations humaines. Ses parents,
eux-mêmes, se réjouissent de sa présence. Il sait unir ferveur religieuse et aisance sociale.
Cette synthèse est essentielle pour comprendre la suite de son existence. Pallu ne sera jamais un mystique coupé des réalités, mais un homme de gouvernement, de diplomatie et d’action, porté par une vie intérieure intense.
Chanoine de Saint-Martin : une première insertion ecclésiastique
Grâce à l’influence familiale et à ses qualités personnelles, François Pallu, sans doute encore très jeune, devient chanoine du prestigieux chapitre de Saint-Martin de Tours. Le chapitre martinien est l’une des institutions religieuses les plus considérables du royaume, hiérarchisée et richement dotée. Être chanoine y procure prestige, revenus et position sociale.
La tradition locale l’appelle bientôt « notre saint petit chanoine », signe que sa piété frappe les fidèles. Il accomplit avec sérieux les devoirs attachés à sa charge, tout en poursuivant ses études théologiques, canoniques et juridiques. Plus tard, Rome lui reconnaîtra, d’ailleurs, le titre de docteur en droit canonique et civil.
À ce stade, tout semble tracer devant lui la carrière idéale d’un ecclésiastique de province promis à de hautes dignités : bénéfices, responsabilités capitulaires, influence locale. Mais une autre voix commence à l’appeler.

Ouverture du reliquaire de Mgr François Pallu, en 2023
Le temps du discernement
Ordonné prêtre en septembre 1650, François célèbre sa première messe à Tours le 4 octobre de la même année. Les témoins soulignent la ferveur de cette cérémonie, qui impressionna profondément l’assistance.
Peu après, il entreprend plusieurs retraites spirituelles, notamment à La Flèche, puis chez les Carmélites. Il cherche à discerner la volonté de Dieu sur sa vie. Les textes rapportent qu’il ressent alors « un attrait tout particulier pour servir Dieu dans un emploi qui lui était encore inconnu ». Il se dit prêt à tout, sauf à choisir par lui-même sans lumière suffisante. Cette disponibilité intérieure annonce déjà le missionnaire futur.
Le jeune prêtre n’aspire ni aux honneurs ecclésiastiques ni à la tranquillité d’une carrière installée. Il veut se donner là où Dieu l’appellera.
Paris, les réseaux spirituels et l’appel des missions
Revenu à Paris, Pallu rejoint un groupe de jeunes prêtres et laïcs fervents, encadrés par le père jésuite Jean Bagot. Dans ce milieu, où l’on cultive prière, charité et zèle apostolique, il rencontre ceux qui deviendront les fondateurs des Missions Étrangères.
C’est surtout là qu’il entend le père Alexandre de Rhodes, ancien missionnaire en Cochinchine et au Tonkin, exposer les immenses besoins de l’Asie chrétienne. Rhodes plaide pour l’envoi d’évêques missionnaires capables de structurer un clergé local indépendant des puissances coloniales portugaises. L’idée bouleverse Pallu. Sa vocation, jusque-là indistincte, prend soudain un visage concret : partir au loin annoncer l’Évangile.

Statue de Mgr François Pallu à Ayuthaya, Thaïlande
Une jeunesse tournée vers le grand départ
Les années suivantes sont celles de l’attente, des démarches romaines et des hésitations familiales. Il revient à Tours. Ses parents, très attachés à lui, espèrent le retenir. Pourquoi chercher si loin ce qu’il pourrait accomplir dans sa ville natale ? Mais François demeure ferme. Il se sait appelé, mais va mettre à profit cette période d’incertitude quant à son avenir personnel.
En 1653, Tours se trouvait encombré d’une très grande quantité de mendiants – probablement entre 6 000 et 9 000 – : François Pallu s’engage au service des plus pauvres, si nous en jugeons par le Mémoire anonyme : « Il fit tant par sa bonne et prudente conduite que l’on établit un grand hôpital pour y renfermer les pauvres, l’on fit une queste dans la ville, où je crois que la seule paroisse de Saint Saturnin fit quatre mille livres. »
La piété et la charité de François Pallu le font « admirer dans la ville. Les messieurs des deux chapitres de Saint-Gatien et de Saint-Martin estoient bien aises de voir tant de bonnes qualitez en un jeune prêtre et chanoine de leur compagnie ».
Tant de délais finissent par agir sur la volonté, pourtant si bien trempée, de Pallu, et il écrit plus tard à propos des années 1655-1656 : « Je ne songeais plus à la nomination des vicaires apostoliques ; je ne m’occupais plus que de remplir exactement mes devoirs de chanoine. Dieu le voulait ainsi, pour faire éclater sa gloire et empêcher que nul homme ne s’attribuât la réussite de l’entreprise ; il nous enlevait tout espoir, il rendait inutiles les démarches de nombreux et très pieux personnages ; il ne permettait pas même que l’utilité incontestable de cette œuvre suffît à en procurer le succès. »
Heureusement, les « Bons Amis » de la rue Coupeaux, restés au centre des négociations entre Paris et Rome, suivent attentivement les pourparlers engagés. Au printemps de 1656, l’idée vient à quelques uns d’entre eux, et spécialement à Vincent de Meur, de se rendre à Rome pour hâter l’issue de l’affaire.
Dès qu’il est au courant du projet, François Pallu exprime à ses parents le désir de se joindre à ses anciens compagnons. M. et Mme Pallu semblent n’avoir vu aucun inconvénient au voyage. Le prirent-ils pour un simple pèlerinage ? Pensèrent-ils que Rome avait écarté l’idée des évêques « tonquinois » ? Quoi qu’il en soit, ils poussent la condescendance jusqu’à se faire, par leur silence, les complices de leur fils : celui-ci tient à ce que son pèlerinage soit ignoré de ses frères et sœurs, qui auraient pu en pressentir les conséquences et y faire opposition ; il est donc convenu entre le chanoine et ses parents qu’on ne soufflerait mot de la Ville éternelle. Ainsi, sans obstacles, Pallu quitte sa famille et la ville de Tours. Pour le public et même pour ses proches, il se rend à Paris.
À l’automne 1656, un groupe, composé de François Pallu, Vincent de Meur, Poitevin, Meliand et d’autres pèlerins, décide de quitter Paris pour Rome.
Conforté par une enquête canonique réalisée par le nonce sur « vie et mœurs de la personne de M. François Pallu, prêtre prébendé de l’église de Saint-Martin de Tours » fort élogieuse, François Pallu est nommé évêque titulaire d’Héliopolis le 29 juillet 1658 et est sacré à Saint-Pierre-de-Rome le 17 novembre 1658 par le cardinal Antoine Barberini, préfet de la propagande, assisté de Laurent Gavotti, évêque de Vintimille et Marc Antoine Bottini, évêque titulaire de Corona.
Ainsi s’achève la jeunesse de François Pallu, dans le renoncement progressif aux sécurités d’une brillante carrière française. Héritier d’un grand nom tourangeau, formé par les Jésuites, chanoine estimé et prêtre prometteur, il choisit pourtant l’inconnu. Cette décision, mûrie dès les années de jeunesse, fera de lui l’un des grands artisans de l’expansion missionnaire française au XVIIe siècle.
Gilles Levery, médecin et historien local
Archives sauvées
Les documents et traces de la jeunesse de François Pallu à Tours sont malheureusement quasi inexistants. En effet, tout a été presque entièrement détruit lors de la Seconde Guerre mondiale. La bibliothèque de Tours, où étaient entreposées les archives municipales et départementales ainsi que le fonds de la Société archéologique de Tours, a été touchée de plein fouet dès le début de la guerre. Le matin du 19 juin 1940, des tirs d’obus explosifs, lancés par les troupes allemandes massées sur la rive opposée de la Loire, déclenchent un incendie ravageur à l’intérieur du bâtiment, tandis que d’autres bombes embrasent tout le quartier. aucun document de la présence de François Pallu n’en réchappe, hormis une belle eau-forte de son portrait consultable à la bibliothèque de Tours. Heureusement, le père Louis Baudiment, supérieur du grand séminaire de Tours, avait réalisé des recherches approfondies à partir de ces documents dans les années 1930. Le manuscrit de son remarquable travail est toujours présent aux archives diocésaines de Tours. Il avait, semble-t-il, par ailleurs et fort heureusement, transmis quelques documents aux MEP où ils sont toujours consultables.
COLLOQUE / Un pèlerinage ininterrompu au service de la mission
CRÉDITS
IRFA / MEP