
Le père Vincent Chrétienne en mission au Cambodge, dans le village de pêcheurs de Prek Sbow.
Lors d’une première lecture, nous serions bien en peine de trouver, parmi les instructions de nos fondateurs, quelques passages de la joie. Il y est plutôt question de mortifications et de combat contre le démon. Mais le lecteur doit aborder les Monita ad Missionarios, texte d’une grande richesse spirituelle, avec le regard des homme du XVIIe siècle. Dans leur quête d’absolu, qui fut aussi celle de nombreux missionnaires capables d’endurer les pires supplices, Pierre Lambert de La Motte et François Pallu invitent leurs compagnons à faire croître en eux la communion avec Dieu : « Le missionnaire n’est réellement qu’un instrument de Dieu. Il ne peut donc rien produire qu’en recourant à l’oraison pour s’unir à celui qui le met en mouvement et recevoir de lui toutes ses impulsions. »
Les deux prêtres invitent le lecteur à trouver dans la contemplation de Dieu les fruits qu’ils recherchent pour vivre leur vie missionnaire. Aussi, poursuivent-ils : « Sans s’attarder aux raisonnements, sans non plus se laisser emporter par des véhémentes affections, l’âme se place devant son Dieu comme une mendiante, dans un dépouillement général de toute créature par amour pour son époux. » Héritiers de l’Ecole française de spiritualité, ils reprennent ici la pensée de saint François de Sales : « Votre âme ne vit plus selon elle-même, mais au-dessus d’elle-même. » Ce détachement des choses du monde constitue une première étape pour rencontrer Dieu. S’il doit être question de joie chez les missionnaires, elle ne doit donc pas se comprendre de manière matérielle, mais spirituelle. C’est dans la confiance que nous plaçons dans le Créateur que viendra la joie intérieure nécessaire à notre mission.
Pour Pierre Lambert de La Motte et François Pallu, la vie terrestre du missionnaire doit être traversée dans l’austérité ; c’est pourquoi ils rappellent que le Christ n’appelle pas à sa suite « des hommes délicats et douillets, mais de rudes pêcheurs habitués à lutter courageu- sement contre les difficultés ». Ils insistent particulièrement sur le fait que le Seigneur invite ses disciples à porter leur croix pour le suivre, car la Croix est un chemin de confiance pour celui qui s’en charge. L’auteur de L’Imitation de Jésus-Christ déclare en ce sens : « Lorsque celui que Dieu éprouve la porte de bon cœur, elle change tout son poids en douce confiance qui lui redonne courage. Plus la souffrance afflige la chair, plus la joie intérieure fortifie l’esprit. » Si les termes de joie et de croix paraissent antagonistes à l’homme du XXIe siècle, ils ne le sont pas au fidèle familier des Écritures : « Je me sens pleinement réconforté, je déborde de joie au milieu de toutes nos détresses », disait saint Paul (2 Co 7, 4). C’est à travers cette compréhension de la joie de la Croix que s’ouvre au missionnaire la spiritualité du martyre, dont de nombreux prêtres des Missions Étrangères ont témoigné à la stupéfaction du monde.
Cependant, la joie ne peut se comprendre à travers la seule Croix. La spiritualité des Jésuites, qui a fortement imprégné les premiers missionnaires de notre société, nous aide à répondre plus largement à la question des fondements de la joie. Si saint François-Xavier est présenté à de nombreuses reprises comme un modèle dans les Monita et dans les lettres envoyées au séminaire de la rue du Bac, saint Ignace de Loyola a aussi joué un rôle important à travers l’enseignement du père Jean Bagot, fondateur de la société des Bons Amis.
Pour saint Ignace, la joie, véritable allégresse ou consolation spirituelle, est « un fruit de l’esprit dans nos vies ». C’est pourquoi le fondateur de la Compagnie de Jésus déclare que nous devons apprendre à la repérer en nous, afin d’y consentir pleinement. Mais il ajoute qu’il s’agit là « d’un exercice peut-être plus dif- ficile qu’il n’y paraît au premier abord ». Car il convient de demander à Dieu la grâce d’une joie intense, tout en cultivant une attitude propice à la joie. Travailler à faire grandir en nous la joie, c’est d’abord savoir chercher au bon endroit. La joie découle d’une communion entre Dieu et l’humanité. Saint Paul VI ajoute, dans l’exhortation apostolique Gaudete in Domino, que la joie chrétienne est participation spirituelle à la joie insondable, divine et humaine, qui est dans le cœur de Jésus-Christ. Ainsi, pour tout missionnaire, comme pour tout chrétien, il importe de travailler chaque jour à faire grandir le don que Dieu nous fait de la joie. Seule l’oraison peut nous faire entrer dans cette contemplation de la joie dans le cœur de Dieu. Pierre Lambert de La Motte et François Pallu encouragent donc les membres des Missions Étrangères à cet exercice quotidien : « Bien que toute la vie du missionnaire doive être une prière continuelle, et que rien ne puisse l’obliger à renoncer un seul instant à la présence même de Dieu, il doit, en outre, consacrer chaque jour un certain temps à adorer Dieu : au moins deux heures, conformément à la règle imposée à la plupart des religieux missionnaires. »
La joie du missionnaire relève donc d’un travail important, la prière, que tout prêtre envoyé en Asie ou ailleurs doit se garder de négliger. Prier deux heures chaque jour suppose une préparation sérieuse dès le temps du séminaire. Plus l’exigence est haute, comme celle à laquelle nous sommes appelés par nos fondateurs, plus le travail des membres de notre société sera fructueux et la consolation de la joie grande parmi nous.
Mais la joie chrétienne n’est pas entièrement détachée des œuvres concrètes de ce monde. Les Monita rappellent que la consolation reçue dans l’oraison est donnée en récompense du travail effectué en mission : « Les occupations prolongées et fatigantes des ministres de l’Évangile ne leur laissant de jour aucun moment de loisir, ils se dédommagent en reprenant sur la nuit le temps que le labeur du jour a enlevé à leur oraison; et ils sont d’autant plus heureux que la journée employée à la gloire de Dieu leur donne plus de raison de remercier l’Époux céleste au cours de la nuit. »

Avec les enfants de la paroisse au Cambodge.
La joie apparaît donc comme un cercle vertueux dans lequel le missionnaire, puisant ses forces et sa joie dans la contemplation de Dieu, rend cet amour dans le travail apostolique, avant de rendre grâce à nouveau pour sa mission. « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Co 9, 7). Le manque de ferveur, l’absence de joie, chez l’homme que le Seigneur appelle, est souvent la conséquence de celui qui a négligé de prier Dieu : « Il faut qu’il existe, nous disent nos fondateurs, une cause plus cachée de cette déchéance. Un examen plus approfondi ne nous en a fait découvrir qu’une seule: le relâchement de l’esprit d’oraison dans ces contrées [d’Asie] est tel que nous pouvons nous écrier avec le Prophète : “La terre entière est livrée à la désolation, parce qu’il n’y a plus personne qui rentre en lui-même” (Jr 12, 11). »
Comprendre la mission et rechercher la joie du travail apostolique signifie donc revenir à la prière. L’École française de spiritualité et, plus généralement, la pensée de la Contre-Réforme catholique donnent aux missionnaires et aux fidèles qui les accompagnent les clés de l’oraison mentale, source de joie et lieu de communion avec Dieu. Réjouissez-vous dans le Seigneur, « car il est proche de tous ceux qui l’invoquent en vérité ! » (Ps 144, 18).
P. Vincent Chrétienne, missionnaire MEP au Cambodge

Soeur Grace incarne la joie dans sa mission au quotidien
CRÉDITS
MEP / V. Chrétienne