Eglises d'Asie

“LE SYNODE DES EVÊQUES D’ASIE MANIFESTERA UNE EGLISE DE LA COMMUNION” Une interview de Mgr Francisco Claver

Publié le 18/03/2010




Quel est votre sentiment sur le prochain synode pour l’Asie ?

Pour moi aujourd’hui, c’est une manière efficace de travailler pour une Eglise de la communion. Et communion veut dire participation.

Comment réconciliez-vous cela avec le fait que les “lineamenta” ont été élaborés par le Vatican?

Même si les lineamenta proviennent de Rome, des discussions ont lieu à différents niveaux : au niveau continental avec la FABC (Fédération des conférences épiscopales asiatiques), au niveau des assemblées provinciales et paroissiales, dans les communautés ecclésiales de base. Plus il y aura de discernement et mieux ce sera pour la masse des gens. On peut accepter ou rejeter les lineamenta, mais il faut reconnaître qu’il y a un effort de la part du centre, qui est à Rome, pour dialoguer avec un certain niveau de l’Eglise, celui des évêques. On ne va pas se contenter de prendre les lineamenta tels qu’ils sont. Nous devrons y réfléchir et arriver avec nos propres idées.

Certains disent que l’invitation à la “participation” n’inclut pas une invitation à “la prise de décision”.

On peut toujours considérer la consultation comme le début du processus amenant à la prise de décision. Le seul fait d’amener les gens à participer à la discussion équivaut à leur donner un certain pouvoir. C’est une marque de respect pour des êtres humains qui ont quelque chose à dire.

Après l’excommunication qui a frappé le P. Tissa Balasuriya, certains se demandent si le synode pourra se dérouler dans un esprit de libre discussion.

Il ne faut pas généraliser à partir de ce seul exemple. Je pourrais vous citer encore d’autres exemples, en plus de celui du P. Balasuriya, et cela ne déconsidérerait pas pour autant toute l’affaire (du synode). On a dit qu’il y avait une erreur de commise dans ce cas (Balasuriya), mais, même si c’est vrai, l’Eglise est une institution humaine qui essaie de faire de son mieux.

On dit que l’excommunication soulève un certain nombre de questions pertinentes.

Pourquoi en effet excommunier Balasuriya plutôt que Hans Küng ou d’autres ? Quelques-uns se posent la question : est-ce parce que nous appartenons au tiers monde ? Toutes ces questions font partie d’une Eglise de la communion. Nous partageons les joies, les peines et l’espérance d’autres gens. C’est à cela qu’en viennent le monde et l’Eglise. Par ailleurs, est-ce que cette excommunication signifie que je dois excommunier tous ceux qui pensent comme Balasuriya ? Ceci amènerait la confusion. Nous devons donc poser des questions à Rome de même que Rome doit nous poser des questions. Ce sera la même chose avec les lineamenta et le synode. On nous a donné les lineamenta, nous les porterons aux fidèles et nous les discuterons entre nous. Quand nous nous rencontrerons à Rome, il sera de notre responsabilité de soulever les questions nécessaires au moment opportun.

Les évêques philippins sont-ils prêts à cela ?

Certainement. Nous l’avons déjà fait avec notre catéchisme. Nous nous sommes posés des questions les uns aux autres, nous avons dialogué et nous sommes arrivés à un compromis. Le deuxième concile plénier de l’Eglise des Philippines en 1991 est un autre exemple. Ce sera une affaire de dialogue plutôt plutôt que la victoire d’une idée sur une autre.

Vous attendez-vous à des changements substantiels?

Je ne pense pas que nous allons nous éloigner beaucoup des idées contenues dans les lineamenta, sauf peut-être pour les nuancer. Peut-être que si quelque chose apparaît comme trop conservateur, nous l’infléchirons dans un sens plus libéral. Mais si l’on prend le schéma général de l’ensemble, il n’y a pas grand chose à redire. Tout cela fait partie de la tradition de l’Eglise.

Quelle est votre réflexion sur la culture et l’identité asiatiques ?

Quand on parle de l’identité “asiatique” c’est habituellement pour l’opposer à l’identité “occidentale”. Nous sommes quelquefois très rapides dans notre critique de la culture occidentale. Je voudrais faire une distinction entre la culture idéale et la culture réelle, et quand nous comparons la culture asiatique et la culture occidentale, nous devrions les comparer dans leurs formes idéales. Quand nous parlons de culture, nous faisons souvent comme si les communautés asiatiques vivaient dans l’harmonie jusqu’à l’arrivée des colonisateurs occidentaux. Quand nous parlons d’idéologie, nous comparons un socialisme idéal avec le capitalisme réel. Il y a quelque chose de bon dans le capitalisme idéal, par exemple le fait de donner de la valeur à l’effort individuel plutôt que de compter sur la famille. Cette valeur ne conduit pas forcément à l’individualisme, elle peut conduire aussi à la dignité de l’homme.

Comment devrait-on approcher la culture asiatique?

La culture asiatique est infiniment complexe. Il y a certaines grandes traditions en Asie : hindouisme, bouddhisme, confucianisme et même les religions indigènes. Je préférerais parler de

chacune de ces grandes traditions séparément, et non de toutes à la fois. C’est ce qui arrive quand vous commencez à dire que “l’Asie est contemplative”, que “l’Asie recherche l’harmonie”, et d’autres choses de ce genre. L’ancien premier ministre de Singapour, Lee Kuan Yew, quand il parle des droits de l’homme, prétend par exemple qu’en Asie la communauté a priorité sur l’individu. On a alors le droit de poser la question: est-ce que c’est réellement vrai ? Par ailleurs, il n’existe pas de culture pure. Chaque culture est un ensemble de choses empruntées. Il y a des gens qui pensent que leur culture est la meilleure. Ils devraient repenser la question.

Que pensez-vous de l’accent central mis par les “lineamenta” sur le Christ ?

Vous ne pouvez pas entrer en dialogue en tant que chrétien, en disant que le Christ n’a pas d’importance. Cela s’est vu quelquefois. Le rôle du Christ est minimisé. Mais, dans le dialogue, cela ne veut pas dire que je dois mentionner le Christ à chaque détour de la discussion. J’apporte la mentalité du Christ, comme si le Christ parlait lui-même.

Comment peut-on “expliciter” le Christ dans le processus d’évangélisation ?

On nous dit que, quand nous prêchons l’Evangile, nous devons rendre le Christ très explicite. Pour nous, qui travaillons dans l’action sociale, quand nous faisons avancer la justice et les droits de l’homme, nous prêchons déjà l’Evangile sans avoir à mentionner le Christ. Nous faisons les actes du Christ sans avoir à dire : “c’est ce que le Christ a fait” ou “c’est ce que le Christ a dit”. Par ailleurs, nous n’avons pas l’ambition de convertir qui que ce soit au christianisme, mais simplement de faire ce que l’Evangile nous demande de faire.