Eglises d'Asie

LETTRE PASTORALE DE LA CONFERENCE EPISCOPALEA l’occasion de la fête nationale

Publié le 18/03/2010




Très chers frères et soeurs

C’est la première fois que nous commémorons l’indépendance de l’Indonésie dans cette ère de réforme. Des sentiments partagés nous habitent en ce qui concerne cet événement historique. Nous sommes reconnaissants au Dieu miséricordieux qui a mené notre nation au travers de crises variées jusqu’à ce cinquante-troisième anniversaire. Nous avons aussi des inquiétudes sur l’avenir de notre nation, puisque la crise continue après les émeutes de la mi-mai.

La réforme et la souveraineté du peuple

Le mouvement moral qui a été dirigé par les étudiants de l’université et les intellectuels demande une réforme radicale dans les domaines économique, politique, judiciaire et social, qui est bien formulée dans le slogan anti-KNN (ndlr. acronyme indonésien pour corruption, collusion, népotisme). Les pratiques KNN ont pénétré partout à cause de la concentration du pouvoir par le gouvernement dans un système d’administration étatique centralisé. La souveraineté a été dérobée au peuple.

Le système de très forte centralisation a créé un régime despotique qui régit et manipule tout au service des intérêts d’un clan, d’une famille, des parents et des “copains”. Les valeurs de droits de l’homme, de dignité humaine, de justice, d’honnêteté et de vérité ne sont pas respectées. La chambre des représentants est impuissante à représenter les aspirations du peuple.

En commémorant le Jour de l’indépendance, nous sommes appelés à réfléchir et à apprendre des jours sombres de notre histoire nationale. Nous ressentons le besoin de réfléchir sur la signification de la démocratie pour une vie nationale saine. Le mouvement pour une réforme radicale est essentiellement une exigence morale pour que le pouvoir soit rendu au peuple. Dans une démocratie moderne, la souveraineté du peuple est exercée par les représentants du peuple. Par conséquent, rendre le pouvoir au peuple signifie que l’on reconnaît les droits du peuple à choisir ses représentants dans un système électoral libre, discret, honnête et juste, sans répression et sans intimidation. De cette manière, le peuple a largement l’occasion de participer au processus de prise des décisions et de contrôler effectivement l’exercice du pouvoir par le gouvernement.

La liberté d’assemblée

De manière déterminée, le mouvement pour la réforme a créé un climat nouveau de liberté, plus grande que jamais dans le passé. Dans de telles circonstances, nous assistons à la naissance de douzaines de nouvelles organisations et de partis politiques. Ce phénomène est l’expression d’une liberté si longtemps réprimée et usurpée dans le passé. Maintenant, le peuple goûte de nouveau à la liberté.

La création de ces diverses nouvelles organisations et de ces partis politiques est un effort du peuple pour exprimer son identité, ses intérêts divers et ses aspirations qui ne sont pas bien pris en compte par les institutions de l’Etat.

Il est bon que nous accueillions favorablement toutes les initiatives que nous venons de mentionner. Ces nouvelles organisations et ces partis politiques peuvent accélérer le processus du mouvement de réforme vers une vie socio-économique, politique et culturelle plus saine, qui sera caractérisée par la liberté, l’égalité, la justice, la tolérance, la fraternité et l’harmonie, le respect mutuel entre créatures de Dieu et entre compatriotes.

En même temps, nous devons résister aux provocations et aux menaces de ceux qui privilégient une orientation étroitement sectaire et primaire, en donnant la priorité aux intérêts d’un groupe constitué sur la base de la religion, de l’ethnie, de la race, de la culture et de la langue. Ces intérêts ne sont pas toujours dans la logique et vont même souvent à l’encontre de l’intérêt général dans les domaines matériel et spirituel.

Dans l’esprit de ce mouvement de réforme, il est bon que les catholiques trouvent les moyens de participer de manière plus active et plus efficace à la vie politique, mais nous espérons que les catholiques éviteront de pratiquer l’exclusive dans l’utilisation de cette liberté d’assemblée nouvellement reconnue.

Nous encourageons aussi une coopération étroite entre les fidèles de groupes religieux et ethniques différents pour une participation active dans la vie politique et dans d’autres domaines de la vie. Ainsi, nous nous joignons à l’effort national pour revivifier l’esprit de la promesse de la jeunesse de 1928 qui proclame l’Indonésie comme une nation unique tout en reconnaissant sa diversité. Cette proclamation est bien formulée dans le slogan de l’Etat “Bhinneka tunggal ika” (l’unité dans la diversité). Après tout, le concept de la participation de tous les groupes à la vie politique est bien enraciné et tire sa légitimité de la lutte pour la réalisation du bien public au sens large.

Les aspirations régionales

Une plus grande liberté a aussi donné le courage aux provinces de s’exprimer. Les voix qui viennent des provinces sont aussi un effort d’expression de leurs identités respectives et de diverses aspirations qui n’ont pas trouvé de canaux jusqu’à présent pour se faire entendre. Il y a un appel commun qui provient des provinces pour davantage d’autonomie de gouvernement et une juste répartition des revenus. Nous devrions écouter ces aspirations au dialogue plutôt qu’y répondre avec des préjugés et dans la violence. Il faut entendre les aspirations et les plaintes du peuple. Les réponses aux diverses aspirations doivent être fondées sur les principes d’honnêteté, de liberté et de bonne volonté. Les problèmes doivent être résolus dans la justice et avec des moyens de paix. Seuls la justice et le bien-être de la société, des familles et des lieux où nous vivons et travaillons peut garantir la paix et la sécurité dans les provinces, en ce qui concerne l’unité nationale.

Les victimes de la manipulation et de la terreur

Un groupe opposé aux réformes a essayé, au moyen d’actions terroristes, de salir la lutte morale pour la réforme conduite par les étudiants. A la mi-mai 1998, des émeutiers ont pillé et brûlé des maisons, des centres commerciaux, en provoquant la mort de beaucoup de personnes. Ils ont aussi violé des femmes, d’origine chinoise pour la plupart. L’horreur et la très grande tristesse proviennent du fait qu’apparemment cette violence barbare était organisée par ceux qui voulaient maintenir un pouvoir absolu, dans le but de créer l’instabilité et la terreur, de façon à effrayer le peuple.

L’état de deuil continue, il est même d’autant plus profond que le grand nombre de victimes humaines et de dépradations matérielles a provoqué une peur et une insécurité sans précédent dans notre histoire nationale. Ces actions sont réellement à l’opposé de toutes les valeurs nobles de la civilisation humaine.

Ce que nous devons faire

Beaucoup de protestations, d’inquiétudes et de résolutions fortes ont déjà été exprimées par beaucoup de parties, parmi lesquelles la conférence épiscopale indonésienne par son communiqué des 13-14 mai, et au cours de la réunion avec le président Bacharuddin Jusuf Habibie, le 1er juin. L’équipe des volontaires pour l’humanité et d’autres organisations non gouvernementales ont été actives dans l’aide aux victimes et à leurs familles, dans la collection de data et de faits pour renforcer les exigences exprimées au gouvernement et aux forces de sécurité afin qu’une enquête approfondie soit conduite sur les viols de masse au cours des émeutes de mai, et sur les enlèvements de militants.

Un certain nombre de victimes souffrent encore du traumatisme et mettent du temps à récupérer. Pour de telles victimes, le sentiment d’appartenir à une nation n’existe plus, la solidarité s’est évanouie, la sécurité du voisinage est en question et leur confiance dans la capacité du gouvernement à protéger tous ses administrés est largement entamée. Ils ont besoin de compréhension et de services particuliers. Par conséquent, nous demandons aux catholiques de faire de leur mieux afin d’aider ces victimes et de soutenir les individus et les groupes qui leur offrent des services humanitaires.

Nous devons reconstruire et restaurer leur sentiment de sécurité, de respect de soi, et leur confiance dans leurs compatriotes. Joignons nos mains de croyants de toutes les classes de la société pour aider l’équipe des volontaires pour l’humanité et tous ceux qui organisent des services humanitaires dans leurs lieux respectifs. En ce qui concerne les endroits où sévit la famine, continuons notre coopération avec d’autres groupes pour aider ceux qui sont dans le besoin à renforcer leur fraternité sur une base d’humanisme et de solidarité nationale.

Le respect

En dépit de notre profonde douleur en ce qui concerne les émeutes et les faiblesses du gouvernement et des forces de sécurité, il y a une forte raison d’espérer un avenir meilleur.

Nous constatons que le peuple a pris conscience de certaines faiblesses et des erreurs que nous, en tant que nation, avons commises dans le passé. C’est cette conscience qui a aiguillonné le mouvement pour une réforme radicale et totale. Nous espérons tous que ce mouvement pour la réforme continuera dans la clarté et l’auto-évaluation, et n’abandonnera pas la lutte pour le bien commun de la nation.

Au milieu de la crise désordonnée et de la tension qui rendent les gens anxieux en ce qui concerne la sécurité de leurs vies et de leurs biens, nous constatons aussi que beaucoup de gens osent venir à l’aide des autres. Nous voyons que ces efforts pour aider essaient d’atténuer l’impact de la crise économique et des émeutes de la mi-mai qui ont provoqué des pillages, des incendies et des viols. Nous voyons que, pour aider ceux qui sont le plus dans le besoin, des efforts communs sont entrepris par divers groupes, réunis sur la base d’un sentiment de fraternité, de profonde solidarité humaine, sans tenir compte des origines religieuses, ethniques, raciales et culturelles.

Nous constatons les mêmes efforts dans l’organisation de nombreuses réunions de prière communes organisées par divers groupes religieux pour demander le pardon, la lumière, la bénédiction, le discernement, et le secours de Dieu bon et miséricordieux pour surmonter la crise. Nous avons été particulièrement émus par la réunion de prière des femmes, organisée par un ensemble de groupes de femmes à Jakarta, le 23 juillet 1998. Cette réunion de prière était l’expression d’une profonde conscience morale. Nous apprécions les efforts des militantes féminines et leur participation dans la résolution de divers problèmes concrets au cours de la crise.

Nous demandons à tous les catholiques de construire et de maintenir de telles relations de coopération dans notre vie nationale. Il ne faut plus que nous nous laissions réduire à la défense d’intérêts étroits, afin de ne plus donner prise à la manipulation, à la violence et à l’autoritarisme. Nous devons oser exprimer notre conscience claire dans un langage clair pour défendre la vérité et la justice. De cette manière, nous nous repentons et nous nous réformons pour ne plus être la proie facile des rumeurs et de la terreur.

Dans la solidarité nationale, nous développerons une fraternité authentique par l’acceptation des autres et le respect mutuel du peuple de Dieu. Même s’il y a des différences et des conflits, nous devrons être magnanimes en nous pardonnant les uns les autres.

Prier pour la nation et l’Etat

Divers mouvements et efforts de notre société nous ont fortement rassurés sur la capacité de notre nation à surmonter la crise à laquelle nous faisons face. Mais, par dessus tout, nous faisons confiance à la promesse de Jésus notre Sauveur d’être toujours avec nous jusqu’à la fin des temps.

Par conséquent, prions pour l’unité de notre Etat-nation qui entre dans sa cinquante-quatrième année. Nous demandons à Dieu de nous accompagner alors que nous continuons le travail qu’Il a commencé pour construire notre nation selon Sa volonté.

Nous prions pour les dirigeants de la nation, que Dieu leur donne la force, la foi, l’honnêteté et une conscience claire, afin qu’ils puissent mener la nation dans la vérité et la justice, traiter tous les citoyens sans discrimination, et les respecter dans leur dignité d’êtres humains créés par Dieu, et dans leurs efforts de construire le bien commun.

Nous prions pour tous les citoyens de la nation, dispersés dans l’archipel, de couleurs de peau différentes, parlant différentes langues, suivant différentes coutumes et religions, appartenant à différents groupes ethniques. Nous prions pour que nous puissions construire et maintenir une solidarité authentique dans laquelle nous nous acceptons et nous respectons les uns les autres, sans essayer de supprimer les autres au nom des intérêts d’un groupe, mais plutôt pour nous aider les uns les autres et coopérer pour atteindre le but partagé de la justice et du bien commun. Amen.