Eglises d'Asie

“LE PAYS EST EN DELIQUESCENCE …” Un entretien avec Raymund Thoruan Rédacteur en chef du “Jakarta Post”

Publié le 18/03/2010




On se demande ici si le président Habibie est toujours au pouvoir à Djakarta. Qu’en pensez-vous?

Bien entendu, le président Habibie est toujours aux commandes. Les formes sont respectées, mais il est vrai que son pouvoir est de plus en plus rongé par les représentants de l’armée. En même temps, l’armée a accepté les implications de la déclaration présidentielle du 12 septembre et les militaires admettent ainsi qu’ils ne maîtrisent plus la situation.

Il est bien connu que l’ABRI (les forces armées indonésiennes) est divisé en différentes factions. Le général Wiranto, ministre de la Défense, représente-t-il l’une de ces factions ?

Tout d’abord, on ne peut plus parler de l’ABRI qui n’existe plus depuis que le département de la Police nationale s’en est détaché. Il semble aujourd’hui que le TNI (Tentara Nasional Indonesia), ou Armée nationale indonésienne, était tout entier derrière le général Wiranto pour s’opposer à Habibie et à tout ce qui pouvait amener l’indépendance de Timor Oriental.

En novembre prochain, l’Assemblée nationale doit se réunir pour élire le président de la République. Comment envisagez-vous cela dans les circonstances présentes ?

C’est en effet un grand problème. Plus le temps passe et plus les possibilités se réduisent (tidak mengutungkan). Combien de temps faudra-t-il attendre ? Combien de temps une telle situation pourra-t-elle durer ? Tout est conditionné par la situation au Timor Oriental. Non seulement la prochaine réunion de l’Assemblée nationale mais aussi toutes les autres questions concernant l’avenir du pays.

La situation a-t-elle évolué depuis la déclaration du président Habibie acceptant l’aide d’une force d’intervention de l’ONU ?

Il est vrai que c’est un soulagement et que l’on peut maintenant commencer à espérer, mais il reste encore beaucoup d’inconnues, et beaucoup de facteurs entrent en jeu. La première question est de savoir quand cela pourra se faire. Plus cela prendra de temps et plus le nombre des victimes augmentera. Il faudrait aussi que le plus grand nombre possible de journalistes étrangers puissent aller à Timor Oriental. L’image de l’Indonésie à l’étranger est très mauvaise. Il ne suffit plus de nier les faits, il faut qu’il y ait des observateurs neutres. Je crois que la presse peut aider à compléter l’analyse de ce qui s’est réellement passé. Il y aurait en effet beaucoup de choses à dire. Il faut reconnaître que l’Indonésie s’est conduite de manière horrible. Mais, à mon avis, le terme de “génocide”, qui est employé par Mgr Belo et par le Vatican, ne convient pas. Il ne s’agit pas de l’extermination d’une ethnie par une autre mais de tueries au sein d’une même ethnie. L’emploi du terme de “génocide” n’arrange pas la situation et la rend même plus difficile.

Quelles sont les réactions des principaux partis politiques opposés au Golkar et en particulier celles du PDI-P de Mme Megawati Sukarnoputri ou du PKB d’Abdurrahman Wahid “Gus Dur” ?

Tous ces partis sont aujourd’hui en pleine confusion. L’avenir politique est devenu très incertain. Le TNI a réussi à pourrir la situation au point que ces partis politiques n’ont plus aucune force. On ne peut pas dire cependant que ces partis soient restés silencieux, mais la majorité des Timorais ayant choisi l’indépendance, ils n’avaient plus rien à dire sur cette question. Leur attention s’est tournée vers les réfugiés massés aujourd’hui au Timor occidental.

On dit ici que les camps de réfugiés timorais installés au Timor occidental seraient sous le contrôle des milices anti-indépendantistes de Timor Oriental. Pouvez-vous confirmer cette information ?

Les communications sont très difficiles à l’heure actuelle et je ne sais pas exactement ce qu’il en est. J’ai essayé de téléphoner à Kupang ce matin (ndlr, l’une des deux villes principales de Timor occidental) mais je n’ai pas réussi à obtenir la communication. Il est fort possible que les communications soient coupées et que les miliciens contrôlent les routes entre Kupang et Atambua (ndlr, l’autre ville principale de Timor occidental) par exemple. En plein cour de Java, à Yogyakarta, ils ont bien réussi à prendre le contrôle d’un foyer d’étudiants timorais qui ont été obligés de se disperser et de se réfugier ailleurs. Mais je n’ai aucune indication précise et je ne peux pas m’engager sur la question car je ne sais pas ce qu’il en est exactement. N’oubliez pas cependant que l’Australie et le Portugal ont aussi des intérêts à défendre et que les informations que vous recevez en Europe sont à vérifier.

On dit encore ici que l’Eglise catholique serait la cible privilégiée des milices anti-indépendantistes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas que cela soit exact. La vérité, c’est que les milices s’attaquent aux partisans de l’indépendance. Ce n’est pas l’Eglise en tant qu’institution qui est visée mais les lieux où les indépendantistes cherchent refuge et protection. Moi-même, dans mon cour, j’ai du mal à comprendre pourquoi Mgr Belo est parti en abandonnant son peuple.

C’était peut-être une question de vie ou de mort ?

Mais c’est un risque que d’autres ont pris. J’entends autour de moi de plus en plus de commentaires de personnes ou d’organisations non catholiques qui demandent : comment est-il possible qu’un prix Nobel de la paix puisse partir à un tel moment ? Son départ met l’Eglise en position difficile. Qui possède encore assez d’influence pour tenter de maîtriser la violence s’il ne reste que les militaires, les policiers et les miliciens ? Il faudrait que Mgr Belo revienne le plus vite possible car les chrétiens sont tristes et se retrouvent en situation d’échec car l’Eglise n’a pas pu freiner la violence.

[NDLR. Selon des sources proches de Mgr Belo, évêque de Dili, et de Mgr Basilio do Nascimento, évêque de Baucau, les deux évêques auraient pris la décision de se partager la tâche : à Mgr Belo l’action à l’étranger et à Mgr do Nascimento l’action à l’intérieur du pays.]

Comment sentez-vous la situation en Indonésie aujourd’hui ?

A Jakarta, les manifestations se poursuivent tous les jours pour une raison ou pour une autre. La question de Timor Oriental n’est que l’un des problèmes qui se posent. Ce qui est vrai à Djakarta l’est aussi dans beaucoup d’autres villes indonésiennes. Le pays est aujourd’hui en état de catastrophe, en déliquescence (morat-marit).