Eglises d'Asie

ESTRADA PARTI, L’EUPHORIE ‘GLORIA’ PASSÉE, OÙ VONT LES PHILIPPINES ?

Publié le 18/03/2010




Ils l’ont appelé “l’Euphorie Gloria”. Le lundi matin, après que Gloria Macapagal Arroyo eut prêté serment pour devenir le nouveau président des Philippines, le principal indice de la bourse de Manille a bondi de 34 % trente minutes seulement après l’ouverture des cotations. Les courtiers exultaient et, à travers tout le quartier des affaires, à Makati, il n’était question que du début d’une nouvelle ère. Le lendemain, le marché avait abandonné 45 points. Le sens des réalités avait – déjà – repris le dessus et avait éclipsé le sentiment d’euphorie.

Il faudra bien plus qu’un changement de président pour guérir les Philippines des maux dont ce pays souffre. Il est indéniable que Joseph Estrada a rendu les choses encore plus difficiles au cours des quelque deux années et demi qu’a duré sa présidence. Mais les malheurs des Philippines remontent à bien plus loin et touchent au cœur de la vie politique et économique de ce pays. La corruption y est généralisée. Le fossé qui sépare l’immense majorité de la population, plongée dans la pauvreté, et une fine classe de super-riches ne fait que croître. L’économie est sur la pente descendante. Les investisseurs étrangers sont sceptiques et placent leurs capitaux ailleurs. Les Philippines sont une nation en crise. “Nous tentons de redresser un système, pas une personnalité”, commente Guillermo Luz, directeur général du Makati Business Club, un des organismes qui a contribué à la chute d’Estrada. Lors de son discours inaugural, le 20 janvier dernier, Gloria Arroyo a déclaré : “Au-delà des crises, les Philippins sont dignes que l’on vive et meure pour eux. Mais, avouons-le, où allons-nous en partant de là où nous sommes ?” La nouvelle présidente connaît la réponse à sa question. Le problème est de savoir si elle peut y parvenir.

Sortir Estrada et ses affidés du palais présidentiel de Malacañang n’était que la partie la plus facile du programme. Ceci fait, la présidente Arroyo, âgé de 53 ans, formée à l’université de Georgetown, aux Etats-Unis, peut-elle amener ce pays à réellement changer, ce pays où, à tous les niveaux de la société, il y a tant à réformer ? Au sommet, l’oligarchie philippine est considérée comme une des plus avides d’Asie, estiment de nombreux observateurs. Tous ses membres sont liés entre eux par les liens du sang. On estime que seulement quinze familles, sur les quinze millions que compte le pays, contrôlent toute la richesse de la nation ; un petit groupe, à peine plus large, de 200 familles a la haute main sur sa vie politique. Sans les agissements et les manœuvres politiques d’un petit groupe d’hommes d’affaires et d’hommes politiques, ce mouvement qu’on appelle “le Pouvoir populaire” ne serait jamais parvenu à renverser Estrada. Nombreux sont les riches qui échappent à l’impôt, obtiennent de l’Etat de lucratives concessions, contrats et autres franchises ou financent des hommes politiques, escomptant que ceux-ci, une fois parvenus au pouvoir, seront leurs obligés. A la base, la pauvreté grossit en nombre et en misère ; 60 % des 76 millions de Philippins vivent dans cette pauvreté, estime-t-on. Plus de 40 % des fonds de l’Etat sont détournés par des hommes politiques. Le résultat, entre autres tares, est que l’éducation, qui permettrait aux pauvres de s’élever dans l’échelle sociale, est inaccessible à ceux qui en auraient le plus besoin. Dans le sud du pays, les rébellions sécessionnistes perdurent, apportant leur lot supplémentaire de misère et absorbant autant de crédits qui ne vont pas aux programmes sociaux ou économiques pourtant indispensables à la construction du pays.

La présidente Arroyo a-t-elle les moyens de remettre de l’ordre dans la maison ‘Philippines’ ? Il ne faudrait pas moins d’une révolution sociale pour parvenir à l’objectif. La chute d’Estrada offre au pays une seconde chance – une opportunité de faire ce qui aurait dû être entrepris en 1986 lorsque la Révolution populaire, première mouture, mit fin au règne corrompu du président Ferdinand Marcos. Par manque de volonté politique, les réformes qui auraient permis un rétrécissement du fossé séparant riches et pauvres n’ont pas été introduites. Les possédants – qui se sont sentis d’une façon ou d’une autre à leur aise sous la présidence de Corazon Aquino, elle-même propriétaire de plantations de cannes à sucre – se sont accrochés avec obstination à leurs privilèges et à leur style de vie tandis que les masses plongeaient dans le désespoir. Pendant un court moment, sous la présidence de Fidel Ramos, plus enclin aux réformes, les Philippins ont crû que leur pays allait enfin rejoindre le monde moderne. Mais, sous Estrada, les Philippines, une fois de plus, ont renoué avec leur image d’“homme malade” de la région asiatique, faisant les frais des railleries de leurs voisins. Cette fois-ci, Arroyo doit agir, bien et vite. Autrement le pays peut sombrer un peu plus bas, avec comme résultat plus de troubles politiques et une pauvreté toujours plus envahissante. “Cette révolution doit s’attaquer à ce que nous avons préféré ignorer pendant trop longtemps, commente Juan Miguel Luz, professeur associé à Institute of Management, installé à Manille. A savoir que nous formons une nation qui ne peut être vraiment unie et se hisser au niveau des normes internationales tant les différences de classes sont grandes chez nous”.

Les Philippines ont besoin de voir leurs institutions refondues. Celles-ci ont été mises à mal par na loob, un système de prébendes où les faveurs dont jouissent les uns ou les autres s’achètent. Du fait d’un manque de transparence et de la généralisation du système du copinage, les hommes politiques ne se soucient pas des programmes sociaux ou même des projets d’intérêt public dont les gens ont vraiment besoin. L’éducation fait partie de ces domaines négligés. En Thaïlande, qui compte pourtant dix millions d’habitants de moins que les Philippines, il est dépensé sept fois plus pour l’éducation de la jeunesse. Les budgets ont été siphonnés par des politiciens vénaux qui ont préféré distribuer des faveurs en échange d’un soutien électoral. Les écoles sont dans un état déplorable. Le taux d’échec dans le système scolaire monte à 40 %. Les enfants doivent se partager de trop rares manuels mal conçus, voire s’en passer purement et simplement. Les enseignants sont mal formés et la taille des classes trop importante pour pouvoir offrir une éducation de qualité décente. Le résultat de tout cela est une exacerbation de la fracture sociale, les enfants des pauvres devant se contenter, une fois sortis de l’école, d’emplois sous-rémunérés ou se retrouvant sans emploi du tout. La solution, suggère l’influent homme d’affaires Washington SyCip, est d’amener de l’argent dans le système éducatif en faisant en sorte que les riches payent plus pour l’enseignement post-scolaire.

De tels changements frapperaient au cœur le milieu socio-économique d’où est issu Arroyo. Pour une distribution plus juste de la richesse dans le pays, l’élite devra se défaire d’un certain nombre de ses privilèges. Nombreux sont les Philippins parmi les plus riches qui sont connus pour échapper à l’impôt et qui pourtant vivent dans de merveilleuses villas enchâssées dans des enclaves de haute sécurité. Pendant ce temps, les bidonvilles poussent comme des champignons, envahissent les rues et envoient leurs enfants mendier, vendre des cigarettes (et parfois vendre leur propre corps) dans les embouteillages. Un professeur de l’université des Philippines, le Pr. Randy David, décrit cette élite philippine comme “une fine pellicule de personnes riches et arrivées flottant au-dessus d’une océan de pauvreté absolue”.

Le gouvernement semble prêt à prendre les décisions qui vont dans le bon sens. Une des premières annonces du nouveau ministre des Finances, Alberto Romulo, a constitué en un avertissement fiscal à l’attention des riches. “Nous collecterons l’impôt avec détermination”, a-t-il déclaré, ajoutant que personne n’était au-dessus des lois. Au même moment, le gouvernement a fait savoir qu’il allait rouvrir le dossier de Lucio Tan, un proche d’Estrada qui a des intérêts dans la bière, le tabac et Philippines Airlines et qui a été accusé de fraude fiscale pour un montant de 530 millions de dollars.

Gloria Arroyo aura-t-elle la volonté d’aller de l’avant, de mettre en œuvre des réformes qui, forcément, iront contre les intérêts de sa famille, de ses amis et associés, du milieu même dont elle est issue ? A en croire la presse, Arroyo a déjà dressé un plan d’action pour ses 100 premiers jours au pouvoir. Parmi 35 “points d’action”, on trouve la proposition d’établir une autorité indépendante dont la mission serait de contrôler les déclarations patrimoniales des membres du gouvernement ainsi que des principaux fonctionnaires ; cette autorité aurait également pour tâche de surveiller “leur train de vie et leurs placements financiers”. Les parents de la présidente auraient interdiction d’entrer en relations d’affaires avec l’administration.

Un pas en avant d’importance pour le nouveau gouvernement sera son implication dans la micro-finance. C’est un domaine qui intéresse de près le mari de la présidente, Jose Miguel Arroyo. Il espère mettre sur pied un système qui fonctionnerait sur le modèle de la très connue et réputée Grameen Bank du Bangladesh auprès de laquelle les pauvres peuvent obtenir des prêts modiques à des taux d’intérêt très faibles. Sous Estrada, des projets similaires ont été présentés par des organisations non gouvernementales mais ils n’ont pas été soutenus par le gouvernement. Le mari d’Arroyo a déjà mis en lumière le succès rencontré par un tel programme de micro-crédits mis en œuvre dans la très pauvre province de Negros Occidental. A Negros, les paysans qui cultivent la canne à sucre en tirent à peine de quoi vivre : un dollar par jour. Sous l’égide du Projet Dungganon, mis sur pied par des responsables de la société civile de Negros, 24 000 femmes ont reçu un prêt. Arroyo, promoteur immobilier de son état, a déclaré avoir placé ses importants capitaux dans un fonds commun de placement pour une durée de trois ans. Il envisage de proposer des prêts de 1 000 pesos (environ 20 US$) à des mères de famille et des petits entrepreneurs pour mener à bien de petits projets de subsistance.

Les principaux responsables philippins des grandes compagnies du pays ont commencé il y a quelques années déjà à faire preuve d’un sens des responsabilités sociales – mais ce n’est pas assez. L’association Philippine Business for Social Progress agit à grande échelle auprès des pauvres. L’an dernier, cette association, qui réunit 166 des plus grosses sociétés du pays, a financé 194 projets qui ont très exactement bénéficié à 55 936 personnes. Au centre des Philippines, sur l’île de Samar, une île ravagée par diverses insurrections armées, elle a permis le recyclage de pêcheurs dont les zones de pêches dans la baie étaient menacées par la pollution et l’envasement. Cette même association a consacré un million de dollars sur cinq ans à former les responsables des mairies et des administrations locales. Selon son directeur général, Roberto Calingo, [nous venons en aide] aux très pauvres qui n’ont pas les moyens de sortir de la pauvreté par manque d’éducation, d’outils et de relations”. Calingo espère qu’un climat économique plus propice, que la nouvelle administration Arroyo devraient amener plus de sociétés à donner plus d’argent pour les projets soutenus par l’association qu’il dirige.

Les responsables économiques philippins, qui s’inquiétaient à haute voix sous Estrada du risque réel de voir une guerre de classes éclater, commencent à comprendre qu’ils doivent changer leur façon de faire. Ils ne peuvent plus prendre telle ou telle option dans la conduite de leurs affaires sans se soucier de la manière dont les gens dans la rue vont réagir. Raul Concepcion, président de la Fédération des Industries philippines, incite les membres de sa fédération à adopter un code de conduite éthique – y compris payer tous ses impôts et s’interdire de faire des affaires avec le gouvernement et son administration en glissant des pots-de-vin sous la table. “Nous ne pouvons revenir au ‘business as usual’ comme si de rien n’était”, estime Concepcion. Il ajoute que, depuis le changement de gouvernement, plus de 200 sociétés membres de sa fédération se sont engagées à ne pas licencier.

Alors qu’Arroyo s’attelle à ses nouvelles fonctions, on peut dire que la nouvelle présidente bénéficie d’un avantage de taille : elle fait suite à un homme dont les abus de pouvoir ont provoqué une telle colère au sein de la société que la demande pour le changement est maintenant forte et réelle. “Les excès d’Estrada vont permettre à son successeur d’engager des réformes politiques et économiques relativement radicales”, commente Jose Almonte, général à la retraite et un des hauts gradés retraités qui ont appelé au retrait d’Estrada. “Cette fois-ci, la société civile, les milieux d’affaires et même les milieux politiques sont prêts à accepter des changements substantiels”.

Cependant, même avec l’appel d’air frais provoqué par le départ d’Estrada, la situation économique du pays a peu de chance de changer à court terme. Mis à part le cas de l’Indonésie, les Philippines seront très probablement en 2001 le mauvais élève de la classe asiatique en matière de croissance économique. La semaine dernière, la Banque asiatique de développement, basée à Manille, a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour cette année : de 3,8 % annoncé en octobre 2000, elle est passée à 3 %.

Les investisseurs étrangers continuent pourtant de penser que les Philippines présentent de nombreux atouts : une main-d’œuvre bon marché, efficace et pouvant s’exprimer en anglais ainsi qu’un encadrement compétitif. Dans une étude auprès de 47 pays, étude menée en 1999 par META, un institut de recherche américain, les Philippines se plaçaient au premier rang pour la qualité de leur encadrement supérieur, deuxième pour leurs ressources en technologie de l’information et quatrième pour la qualité de leurs ingénieurs. Conséquence directe, Intel fabrique ses puces Pentium aux Philippines et Toshiba y a installé une unité de fabrication de disques durs. Des firmes telles que Andersen Consulting ou Barnes and Noble ont délocalisé leurs opérations de back-office aux Philippines. Mieux : Chuang, directeur du taïwanais Acer Information Products, installé dans le parc industriel situé sur le site de l’ancienne base navale américaine de Subic Bay, à 120 km au nord de Manille, se montre optimiste. Ce fabriquant d’ordinateur augmente ses capacités sur place et s’apprête à y produire des ordinateurs individuels après les ordinateurs de poche qu’il y assemblait déjà. “Nous apprécions être ici, déclare Chuang, les infrastructures sont bonnes ; les travailleurs sont qualifiés et productifs ; enfin, comparés à Taiwan, les coûts sont inférieurs de 15 à 20 %”.

C’est bien la tragédie des Philippines – et le plus grand défi auquel Arroyo doit faire face : ce pays a un pied dans le monde moderne, avec une main-d’œuvre qualifiée et compétente, et un autre installé dans une culture quasi-féodale, marquée par la division en classes où la règle est le privilège et l’esquive de la loi. A l’image de son pays et de ses concitoyens, Arroyo est un pur produit de ces deux mondes. Dans son discours inaugural, prononcé devant une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes en pleurs, à EDSA (1), elle a parlé d’abattre les murs qui divisent la nation. Les circonstances actuelles n’ont jamais été aussi favorables pour mener à bien un tel programme – et c’est une chance qui ne se reproduira sans doute pas.

(1) NdT : sanctuaire de Marie Reine de la paix, situé sur Epifano de los Santos Avenue (EDSA), à Quezon City, dans la banlieue nord-est de Manille, et lieu-symbole de People Power I (en 1986) et de People Power II (ces dernières semaines)