Eglises d'Asie

DANS CERTAINES ECOLES CORANIQUES DE JAVA, BEN LADEN EST UN HEROS

Publié le 18/03/2010




Solo, Indonésie – Pour les quelque 2 000 élèves qui s’entas-sent dans l’école coranique d’Al Mukmin, Oussama Ben Laden est un héros. Sa photo, reproduite sur des posters de couleurs éclatantes et de bonne taille, est partout sur les murs des dortoirs, à la façon dont les portraits des rock-stars ornent la chambre de bon nombre d’adolescents dans d’au-tres pays. Son portrait décore l’intérieur des armoires où chacun range ses effets personnels et on le devine encore sous les vestes bien taillées des grands élèves chargés de la discipline. L’exemple vient d’en haut : le directeur de l’éco-le, un prédicateur fougueux, Abu Bakar Bashir, tresse des lauriers à Ben Laden et exhorte les musulmans à le prendre en exemple. Plus grave, soulignent des responsables américains et asiatiques, Bashir a recruté des hommes pour étoffer les réseaux d’Al-Qaeda en Asie du Sud-Est.

Selon les autorités de Singapour, cet homme est le chef du Jemaah Islamiah (Groupe islamique, GI), un groupe qu’elles décrivent comme étant une organisation terroriste disposant de cellules dans toute la région. Bashir, âgé de 64 ans, dément toute participation à des entreprises terroristes. Mais, interrogé par la police indonésienne le mois dernier, il a reconnu que les treize individus arrêtés en Malaisie et à Singapour en lien avec un projet d’attentat contre des intérêts américains à Singapour étaient passés par son école et qu’ils y avaient été étudiants.

Au cours d’une interview sur place, dans les locaux de son école, sur l’île de Java, Bashir a déclaré que les Etats-Unis étaient “la nation terroriste”. Il a affirmé que ce n’était pas Ben Laden le cerveau qui se cachait derrière les attentats du 11 septembre mais que c’étaient les Américains qui avaient organisé l’attaque des deux tours du World Trade Center, probablement avec l’aide d’Israël. “Je me suis réjoui car c’était comme si Allah avait puni les Etats-Unis pour leur attitude arrogante”, a-t-il notamment déclaré. Certaines des déclarations du prédicateur semble refléter tout haut ce beaucoup de médias disent tout bas ici où ces idées ont une certaine popularité.

Nombre de personnes, ici, en Indonésie, la nation de la planète qui compte la plus importante population musulmane du monde, disent qu’elles éprouvent plus de sympathie envers Ben Laden et la cause qu’il défend qu’envers les Etats-Unis. Il n’est pas rare d’entendre dire que les juifs sont les responsables des attentats du 11 septembre. Et pourtant, étant donné l’histoire de l’Indonésie, il est étonnant qu’une école coranique – une parmi ses milliers d’établissements spécialisés dans l’enseignement de l’islam et qui sont connus sous le nom de pesantren – développe publiquement une lecture si ouvertement politisée de l’islam.

Pendant des centaines d’années, l’Indonésie a tiré une véritable fierté d’un système d’écoles religieuses où les élèves, principalement issus des couches défavorisées de la société, ont appris une forme plutôt libérale de l’islam et y ont acquis le sens de l’initiative et de l’autonomie. Bien que féodales de nature par certains aspects car organisées à la façon de sociétés fermées menées par un prédicateur charismatique, les pesantren ont pu être considérées comme des incubateurs pour la démocratie, des institutions qui se sont efforcé de répandre la justice et certaines valeurs morales. Sous le règne autoritaire du général Suharto, de 1967 à 1999, ces écoles sont apparues comme autant de creuset de tolérance face à un Etat laïque très rigide.

En 1972, lorsque Bashir a fondé Al Mukmin, son objectif était de créer une école modèle dont le but était de parvenir à la création d’un Etat islamique ; l’enseignement dispensé mettait l’accent sur la nécessité de mener une djihad personnelle” pour défendre l’islam. Aujourd’hui, l’école est formé d’un ensemble de bâtiments bien modestes à un étage, une succession de salles de classe et de bureaux. La seule structure qui contraste et n’a pas une apparence décatie est un dortoir de trois étages, financé par des amis de l’école basés en Arabie Saoudite.

Un individu arrêté aux Philippines, Fathur Rohman Ghozi, interpellé car soupçonné d’être un acteur central du complot d’Al-Qaeda qui visait à faire exploser l’ambassade des Etats-Unis à Singapour, a passé quatre années à étudier à Al Mukmin. Lors d’une récente visite dans cette école, il semblait facile d’imaginer comment ces enfants qui, pour les plus jeunes, avaient cinq ans au plus, pouvaient devenir les fantassins d’une campagne anti-américaine menée au nom de l’islam.

“Le djihad est la voie d’Allah”, déclare Pwi Purwanto, 19 ans, un de ces étudiants qui arborent le portrait de Ben Laden sur leur torse. Quasiment sans exception, tous les élèves, du niveau qui correspond à la première année du secondaire jusqu’aux plus âgés, affirment que leur objectif dans la vie est de faire en sorte que l’islam soit appliqué “correctement”. Pressés de préciser leurs pensées, ils poursuivent que cela signifie que l’Indonésie doit devenir un Etat islamique et que les “forces anti-islamiques” – généralement décrites comme étant les Etats-Unis – doivent être détruites. Ils sont fiers de Ghozi, déclarant de lui qu’il est un titre de gloire pour l’islam.

Le réveil des élèves s’effectue à 3 heurs 30 du matin, l’heure des premières prières de la journée. Ensuite, les étudiants sont rassemblés par groupes afin d’étudier le Coran. Soixante pour cent du contenu des études sont consacrés à l’étude de l’islam : comment lire le Coran, les discours du prophète Mahomet et l’interprétation de la loi musulmane.

Une partie des bâtiments de l’école est réservé aux filles ; certaines de ces élèves cachent un peu de nécessaire à maquillage dans leurs dortoirs et nombreuses sont celles qui paraissent nourrir des aspirations professionnelles plus variées que celles des garçons. Pour la plupart, les garçons disent qu’ils veulent retourner des villages d’où ils viennent pour y prêcher, ou bien ils souhaitent approfondir encore leur étude du Coran et de l’islam. Plusieurs filles déclarent souhaiter devenir docteurs, travailleurs sociaux ou psychiatres.

Bashir a fondé Al Mukmin après avoir été diplômé de Gontor, une école religieuse renommée de Java-Est qui est parfois appelée la “Harvard des pesantren » d’Indonésie. Son but, déclare-t-il, est de créer un type différent d’école religieuse, un qui produise des étudiants qui, “s’ils deviennent et lorsqu’ils deviendront les dirigeants de la nation, sauront comment suivre l’enseignement de l’islam”.

Son adhésion à l’idée de faire de l’Indonésie un Etat islamique a conduit Bashir à se trouver en position d’hostilité ouverte avec le général Suharto. Bashir a été emprisonné pour cela et s’est réfugié plus tard en Malaisie où, selon lui, il a fondé une autre pesantren, Lukmanal Halium. “J’ai reçu un accueil chaleureux en Malaisie, particulièrement de la part de la jeunesse”, déclare-t-il.

A son retour en Indonésie, en 2000, Bashir a de nouveau embrassé la cause visant à l’établissement d’un Etat islamique, prononçant un discours dans un stade à Solo par lequel il déclarait qu’il n’était pas souhaitable qu’une femme occupe le poste de président de la République. (Megawati Sukarnoputri, l’actuelle présidente de la République, a accédé à ce poste il y a six mois et est la première femme à occuper la magistrature suprême en Indonésie.) D’une certaine façon, le fait qu’Al Mukmin soit située à Solo, une cité marchande réputée pour être un bastion de l’islam conservateur, n’est pas une surprise. Plus de 70 organisations islamiques opèrent ici et nombre d’entre elles sont à la fois récentes et radicales.

Les membres de grandes organisations de masse musulmanes du pays sont-ils inquiets des agissements de Bashir, de son école et de la floraison de groupes islamiques radicaux dans la région ? Oui et non. Dahlan Rais, responsable locale de la Muhammadiyah, une des deux plus importantes organisations musulmanes de masse du pays, exprime les choses de la façon suivante : “Pour certains musulmans, Bashir incarne la vérité et le courage. Dans le contexte actuel, les gens sont comme aliénés de ce qui fait leur quotidien, économiquement et socialement. Il n’en faut pas beaucoup pour inciter les masses”.