Eglises d'Asie

LA CRISE DE L’HINDOUISME

Publié le 18/03/2010




Parler d’une crise de l’hindouisme au moment même où l’idéologie militante de (1) continue d’être sur une voie ascendante pourrait paraître bizarre à beaucoup. Mais nous devons considérer sérieusement la proposition selon laquelle les croyances et les pratiques portées par le VHP (Vishwa Hindu Parishad – Conseil hindou mondial) (2) ne sont pas seulement représentatives de groupes marginaux, mais sont soutenues, légitimées et dynamisées par une crise plus large au sein même de l’hindouisme. Cette crise peut se décrire à plusieurs niveaux.

Alors que beaucoup de personnes ont été, à juste titre, atterrées par les calamités publiques qui se sont abattues sur les citoyens de cette nation à Godhra, dans le Gujarat et ailleurs (3), on n’a guère entendu de discours cohérent de la part des sages, yogis, gourous ou sâdhus hindous pour s’opposer au VHP. Il y a eu, à l’occasion, des dénonciations rituelles de la violence mais elles se sont rapidement perdues dans la hideuse politique de récrimination qui s’en est suivi.

Il y a eu aussi quelques faibles efforts pour arriver à la paix en négociant un compromis sur Ayodhya (4), mais les termes de tous les compromis, que des dirigeants comme le Sankaracharya (5) offraient, consistaient à faire l’impasse sur les violations de la Constitution perpétrées au nom de l’hindouisme à Ayodhya il y a moins d’une décennie.

La violence intercommunautaire a une longue histoire, mais il est frappant de constater la facilité avec laquelle sa condamnation est toujours assortie de l’idée que “les autres communautés n’ont que ce qu’elles méritent”. Les dirigeants hindous ne peuvent plus aujourd’hui être considérés de manière fiable comme des exemples de cette large et belle tolérance qui était la marque de beaucoup de réformateurs hindous au début du XXe siècle.

La profondeur de la crise qui affecte l’hindouisme se manifeste dans le fait que beaucoup d’hindous, même de bonne volonté, qui ne veulent rien avoir à faire avec le VHP, ont intériorisé le discours-récit de la victimisation. Selon ce discours, les hindous ont été pendant des siècles les victimes d’assauts répétés de la part des autres, chrétiens et musulmans. Pour beaucoup de ceux qui ont intériorisé ce discours, l’idéologie de représente une revanche historique, l’affirmation d’une volonté de mettre enfin les hindous aux commandes de leur propre destin, invulnérables aux tentatives de prise de pouvoir ou à la corrosion de la part de forces externes. Pour être tout à fait honnête, il faut dire que ce type de discours n’est pas sans analogies dans la plupart des autres religions dans la mesure où elles ont une dimension politique. Certaines versions de l’islam expriment les mêmes sentiments vis-à-vis de l’Occident, et même la Droite chrétienne, dans un pays aussi chrétien que les Etats-Unis, s’estime menacée par les Nations Unies ou, pire encore, par les Juifs. Ces discours expriment l’échec plus large de ces religions dans leur ambition de donner un sens ou une “téléologie” à la vie quotidienne dans les conditions complexes de la modernité, ainsi que leur incapacité à accepter le fait de la différence.

Dans le contexte indien, ce discours ne se contente pas de nourrir des groupes tels que le VHP ou le RSS (Rashtriya Swayamsewak Sangh – Corps national des volontaires), il fait aussi en sorte que d’autres, d’ordinaire ambivalents au sujet de ces groupes, montrent quelque hésitation à les dénoncer. En fait, la crise de l’hindouisme se manifeste dans le fait qu’une grande partie de l’identité hindoue contemporaine est investie dans ce discours. Je ne veux pas nier le fait que nous sommes aussi témoins d’authentiques actes de foi ou d’un sens religieux profond, ou même que l’hindouisme fournit une étonnante grammaire pour comprendre la vie et la création. Mais, de plus en plus, être hindou’ en vient à être assimilé à une participation à la construction d’une identité communautaire qui puisse aujourd’hui pleinement, et souvent furieusement, assumer son rôle dans l’histoire. C’est une identité constituée par une conscience blessée, la conscience d’avoir toujours été du côté des perdants, la conscience d’être une victime innocente. En grande partie, la compréhension de l’histoire qui nourrit ce sentiment de blessure est simpliste, quand elle n’est pas tout à fait fausse. Mais ce qui est encore plus important, c’est le fait que l’identité hindoue, de bien des manières, en vient à reposer sur le ressentiment. Elle ne peut plus se définir par ses succès, la vitalité de sa pensée, la créativité de ses aspirations.

Il n’est pas fortuit que ce soit précisément au moment où son activisme est le plus grand que l’hindouisme se montre intellectuellement et spirituellement moribond. De quelque manière qu’on le définisse, l’hindouisme s’est toujours montré créatif dans sa capacité à constamment dépasser ses limites sous diverses formes. Comme toutes les grandes traditions, l’hindouisme ne s’est pas contenté de placer des limites, souvent oppressives, sur les individus, il leur a donné en même temps les moyens de s’en échapper. Une culture vivante est une culture dans laquelle les individus tirent leur énergie de la pensée qu’ils peuvent devenir meilleurs, et non du ressentiment ou du sentiment pathétique d’être des victimes. Dans la première moitié du siècle dernier, par exemple, l’hindouisme a répondu au défi de la modernité de différentes manières. Il a produit des idéologues superficiels de l’hindouisme tels que Veer Savarkar ou M.S. Golvakar qui ont essayé de confiner ses meilleures aspirations à un sentiment mesquin d’identité territoriale. Mais il a aussi produit Tagore et Vivekananda, Aurobindo et Gandhi. Peu importe la condescendance avec laquelle nous traitons la postérité des membres de ce dernier groupe, il serait difficile d’arguer que leurs identités étaient constituées de manière négative : comme si la seule manière d’être hindou était d’agresser quelqu’un d’autre ou de se protéger soi-même. En dépit d’un certain nombre de faiblesses, ils ont produit une version de l’hindouisme qui essayait au moins de faire face aux défis moraux et politiques de leur temps, sans rancœur, sans faiblir, et avec ce que, rétrospectivement, on peut considérer comme une étonnante confiance en eux-mêmes.

La voix stridente de l’hindouisme contemporain, ses hésitations morales face à la violence ne sont pas, avec tout le respect que je dois à V.S. Naipaul, un acte d’affirmation de soi. L’insistante rhétorique, à laquelle beaucoup d’hindous de bonne volonté adhèrent, selon laquelle l’hindouisme serait en danger, trahit surtout une absence de confiance en soi, l’aveu que, quelque part, l’hindouisme a perdu de sa vitalité au point qu’il ne peut plus se nourrir que de la ferveur d’une volonté dirigée contre les autres. Il n’est jamais juste d’accuser un peuple tout entier, mais il y a quelque chose de sérieusement déficient dans un hindouisme qui cherche à se protéger et à se propager, non pas par une réforme interne, ou par la force intérieure de la conviction, mais en commettant les mêmes fautes qui, selon ce qu’il prétend, furent commises dans le passé contre lui.

Il est possible que toutes les religions traversent une ou autre version de cette même crise. Mais une religion, qui a besoin des fantômes de blessures exagérées ou imaginées pour se nourrir, contribue à créer une opacité où nous ne serons plus capables de nous reconnaître les uns les autres comme citoyens et comme êtres humains. Au lieu de cela, nous nous définirons par nos ressentiments plutôt que par nos succès, par notre volontarisme plutôt que par la qualité morale des objectifs vers lesquels notre volonté est dirigée. Il n’y a donc pas à s’étonner que l’hindouisme, dans son expression publique, apparaisse seulement comme une croyance répétant indéfiniment ses propres truismes. Si nous continuons de nous définir ainsi au travers de nos fautes historiques, le passé finira par nous emprisonner dans sa propre répétition, comme une maladie ressurgissant de façon récurrente. Je pensais que le point central de l’hindouisme était que nous souffrions de trop d’Histoire et qu’il fallait essayer de la transcender. Ne sommes-nous pas très loin de cet idéal ?

(1)Au sujet de ( hindouité’), terme qui désigne à la fois le mouvement nationaliste hindou et l’idéologie qui l’inspire, idéologie visant à identifier l’hindouisme à la nation indienne, voir, entre autres, le Dossier publié en supplément d’EDA 333 : “Inde : le défi de »

(2)Le VHP (Vishwa Hindu Parishad – Conseil hindou mondial ou Conseil mondial de l’hindouisme) est un des groupes les plus ardents du Sangh Parivar, cet ensemble de groupes hindouistes dont l’objectif est de transformer l’Inde en nation hindoue. Fondé en 1964, il a pour objectif d’unifier clergé et fidèles, surtout à propos de questions controversées comme par exemple la construction d’un temple à Ayodhya sur le site de la mosquée détruite par des militants hindous en 1992. Pour une présentation plus détaillée du VHP, voir, entre autres, EDA 201 (Dossier : “Les mouvements nationalistes hindous et leur attitude à l’égard des chrétiens”), 271, 272, 282

(3)Voir EDA 349, 350

(4)Ayodhya, située dans le nord du pays, est cette ville où des partisans du VHP ont détruit en 1992 une mosquée dont la construction datait du XVIe siècle, provoquant de très graves troubles ayant entraîné la mort de plus de 3 000 personnes dans toute l’Inde. Le président du VHP a promis qu’un temple hindou serait reconstruit sur les ruines de la mosquée. Voir EDA 347, 349, 350 pour les récents et meurtriers développements liés à cette question

(5)Grand maître hindou qui a pris le nom d’un sage du XIIe siècle