Eglises d'Asie

La politique gouvernementale de quasi-interdiction du christianisme ne s’assouplit pas

Publié le 18/03/2010




Selon Mgr Stephen Lepcha, évêque du diocèse catholique de Darjeeling, en Inde, dont le territoire ecclésiastique couvre le Bhoutan, les autorités de ce petit Etat enclavé, majoritairement bouddhiste, n’autorisent pas les rares chrétiens présents sur leur territoire à pratiquer leur religion. Aucun prêtre ne réside plus au Bhoutan et aucun visa, même de visite, n’est accordé à un éventuel prêtre de passage.

Par conséquent, aucune célébration liturgique n’a lieu et même Noël n’a pu être célébré en 2003. Ordinairement basé à Darjeeling, Mgr Stephen Lepcha, originaire de l’ethnie lepcha, s’est exprimé à l’agence Ucanews (1) à la fin du mois de décembre dernier à Deoniya, dans la partie est du Népal, où il s’était rendu pour ordonner un prêtre jésuite, lui aussi d’origine lepcha (2).

Mgr Lepcha a rappelé que, le bouddhisme ayant été décrété religion d’Etat au Bhoutan, le roi et son gouvernement ont décidé d’interdire à toute autre religion tout prosélytisme ou action de propagation (3). Ces dernières années, particulièrement depuis l’an 2000, la politique gouvernementale s’est durcie : les rares Indiens et les Népalais chrétiens travaillant au Bhoutan en tant que médecins, ingénieurs, enseignants ou techniciens, qui pouvaient autrefois “célébrer des services religieux en public ne le peuvent désormais plus. “Braver cet interdit conduit en prison affirme Mgr Lepcha.

Aujourd’hui, même les prêtres indiens ne peuvent en tant que tels obtenir un visa d’entrée au Bhoutan. “Auparavant, je pouvais y aller et célébrer publiquement la messe. Mais, depuis trois ans, je ne reçois même pas la permission d’entrer dans le pays témoigne l’évêque qui rappelle qu’en principe, les Indiens qui demandent un visa pour le Bhoutan l’obtiennent sans difficulté. Natif de Darjeeling, où les Lepcha ont le plus souvent des traits mongols et une peau claire, Mgr Lepcha remarque que certains prêtres indiens, venus d’autres régions de l’Inde et présentant une couleur de peau et des traits différents, obtiennent plus facilement un visa d’entrée en tant que touristes. Le refus d’accepter des prêtres aux traits mongols et qui pourraient donc se fondre plus facilement au sein des communautés bhoutanaises pour les convertir au christianisme est significatif de la paranoïa des autorités bhoutanaises, analyse encore Mgr Lepcha qui précise que l’Eglise catholique ne cherche pas à aller au Bhoutan pour convertir les bouddhistes bhoutanais.

Officiellement, le Bhoutan dit ne pas avoir d’objection à la célébration de la messe dans des lieux privés. Pour Mgr Lepcha, cette affirmation des autorités est de “la poudre aux yeux” dans la mesure où les prêtres ne sont pas autorisés à entrer au Bhoutan. Il existe toutefois une exception à cette interdiction qui ne dit pas son nom : “Nous avons au moins un prêtre qui peut se rendre dans le pays quand il le souhaite, sans subir les tracas habituels.” Il s’agit du P. Kinley Tshering, jésuite, premier prêtre d’origine bhoutanaise (4). Apparenté à la famille royale, il s’est converti au catholicisme lors de ses études en Inde, durant les années 1970, et, depuis son ordination en 1986, est rattaché à la province jésuite de Darjeeling. Ces trois dernières années, le P. Kinley Tshering a pu se rendre à Thimpu à l’occasion de Noël et célébrer la messe devant une petite assemblée de catholiques non bhoutanais, la cérémonie ayant chaque fois lieu dans une demeure privée.

Né un 24 décembre, le P. Kinley Tshering précise que, si des membres de sa famille, des bouddhistes, assistent en connaissance de cause à la messe qu’il célèbre lorsqu’il est à Thimpu, ce n’est pas Noël qu’il célèbre mais son anniversaire. “Je me rends à Thimpu simplement pour célébrer mon anniversaire auprès de ma famille. C’est une belle et bonne chose que Noël coïncide partiellement avec mon anniversaire. Jésus seul sait s’il y a là une sorte d’arrangement divin ! commente-t-il. Pour Mgr Lepcha, les choses sont claires : “Notre Seigneur savait que les prêtres de l’extérieur ne pourraient pas un jour entrer au Bhoutan et qu’il n’y aurait personne pour célébrer l’eucharistie lors de Noël. C’est pourquoi il a choisi le P. Tshering pour cette mission.”

Mgr Lepcha qualifie d’“absurde” la politique actuelle du Bhoutan, interdisant l’entrée d’un prêtre pour le soin pastoral de quelques dizaines de chrétiens non bhoutanais. Il ajoute que, ce faisant, les autorités bhoutanaises se montrent ingrates envers les prêtres catholiques qui sont à l’origine du système moderne d’éducation du pays (5). Pour tenter de comprendre la logique des autorités, Mgr Lepcha déplore le fait que quelques pasteurs protestants se soient lancés dans “une évangélisation vigoureuse” du pays et soient parvenus à convertir quelques Bhoutanais. Inquiètes face à cela, engagées depuis le début des années 1990 dans une politique visant à imposer des normes culturelles et religieuses strictement bouddhistes à toute la population du Bhoutan, le gouvernement a pris des mesures drastiques pour interdire toute évangélisation. “Nos prêtres, qui ne cherchent pas à aller au Bhoutan pour des raisons liées à l’évangélisation, en ont fait les frais déplore-t-il.

Pour le pasteur Deepak Shrestha, de l’Eglise des frères en Christ, une dénomination évangélique basée au Népal, certains chrétiens d’origine népalaise sont actifs dans des ouvres d’évangélisation au Bhoutan. “Mais, assure-t-il, ils le font discrètement afin de ne pas tomber dans les pièges tendus par la police. Je connais quelques pentecôtistes qui ont fini en prison pour avoir prêché ouvertement et critiquer le bouddhisme.” Cependant, selon lui, la plupart des évangélistes au Bhoutan viennent du Népal et de l’Inde et travaillent auprès des populations d’origine népalaise qui vivent dans la partie sud du Bhoutan et avec qui ils partagent des affinités culturelles et linguistiques. La majorité de ces populations est hindoue et il est possible, poursuit-il, que certaines organisations pro-hindoues aient fait pression sur le gouvernement fédéral indien qui, à son tour, a demandé aux autorités bhoutanaises d’agir. Le pasteur Shrestha rappelle que de nombreux sites de pèlerinage bouddhiques sont situés au Népal et en Inde et que le Bhoutan “ne peut se permettre de se mettre mal” avec ses voisins majoritairement hindous. Etat dont la religion d’Etat est le bouddhisme, le Bhoutan accorde en principe aux hindous de pratiquer leur religion publiquement et en toute liberté.

Pour le P. Varkey Perekkatt, prêtre catholique et responsable à Deoniya du Jesuit Refugee Service (JSR), il faut chercher ailleurs les raisons de la quasi-interdiction du christianisme au Bhoutan. Selon lui, Thimpu voit d’un très mauvais oil “notre position clairement exprimée en faveur d’un rapatriement rapide des réfugiés bhoutanais présents dans des camps au Népal depuis 1990”. Le JSR contribue à la scolarisation de 42 000 enfants parmi les réfugiés bhoutanais d’origine népalaise. Près de 100 000 personnes, ethniquement népalaises mais habitants du Bhoutan, ont été expulsées par Thimpu aux débuts des années 1990. Privées de leur citoyenneté bhoutanaise, ces réfugiés sont depuis bloqués dans des camps au Népal sans qu’aucun accord global entre le Népal et le Bhoutan n’ait pu à ce jour être trouvé (6).