Eglises d'Asie

OECUSSI : UNE MINUSCULE ENCLAVE EN QUETE DE PAIX

Publié le 18/03/2010




Pante Macassar : Depuis l’indépendance obtenue en 2002 par le Timor-Oriental, les 45 000 habitants de la minuscule enclave d’Oecussi souffrent d’un isolement économique certain mais ne sont pas prêts pour autant à abandonner le nationalisme passionné qui est le leur. Après l’indépendance, les frontières ont été fermées, les laissant entourés de trois côtés par le territoire indonésien. Selon la classification de l’ONU, la région est considérée comme plus dangereuse que l’Irak. Le commerce traditionnel avec le Timor occidental, essentiel pour l’économie d’Oecussi, a pris fin et les relations avec le territoire principal du Timor-Oriental se sont réduites. Le refus obstiné de Djakarta d’accorder un corridor terrestre entre l’enclave et la frontière séparant le Timor occidental du Timor-Oriental, à 80 kilomètres de là, signifie que le transport par voie maritime, qui n’est pas à la portée de tout le monde, est le seul moyen de liaison efficace. “La création d’un corridor terrestre vers la frontière est notre problème principal, déclare Francisco Marques, gouverneur d’Oecussi. Nous avons un accord de principe avec l’Indonésie, mais il y a encore beaucoup de réfugiés, incluant d’anciens miliciens, vivant au Timor occidental, et Djakarta prétend que notre sécurité ne peut pas être garantie.”

La concentration continue de miliciens près de la frontière principale constitue un motif pour lequel les Nations Unies maintiennent une alerte de sécurité de niveau 5 pour la moitié indonésienne de l’île (plus importante que celle destinée à l’Irak et à l’Afghanistan, de niveau 4). Elle a été imposée après l’assassinat de trois employés des Nations Unies par des gangs de la milice dans la ville d’Atambua en mai 2000. Elle reste appliquée bien qu’il n’y ait pas eu de violence au Timor occidental depuis cette date. La plupart des habitants locaux aimeraient la voir supprimée, parce qu’elle alimente les tensions des deux côtés, empêchant la normalisation.

Le gouverneur Marques considère que le refus d’accorder un corridor terrestre – encore en cours de négociation entre les ministres des Affaires étrangères de l’Indonésie et du Timor-Oriental – est davantage motivé par la mauvaise foi que par des préoccupations de sécurité. “L’Indonésie a créé le problème des milices. Pourquoi ne peut-elle pas les contrôler ? demande-t-il.

Ces tensions persistantes ont explosé en décembre dernier quand l’armée indonésienne a effectué des exercices militaires sur une île inhabitée à cinq kilomètres au large d’Oecussi. Connue sous les noms de Fatu Sinai au Timor-Oriental et de Batek en Indonésie, cette terre est revendiquée par les deux pays. Une commission conjointe conduite par les Nations Unies a commencé à dresser la carte de toutes les frontières communes avant l’indépendance et un accord sur les revendications des uns et des autres n’a pas encore été obtenu, mais Djakarta n’a pas attendu ses conclusions. Selon un rapport d’observateurs militaires des Nations Unies, il s’agissait d’une démonstration de force qui a terrifié les résidents d’Oecussi observant à partir d’une plage voisine le pilonnage et le bombardement de l’île par un F16, un hélicoptère et un navire de guerre. Dili a émis une protestation officielle. Le commandant du Timor occidental, le colonel Moeswarmo Moesanip, a surenchéri en annonçant qu’il baserait des soldats sur l’île. Le ministre des Affaires étrangères du Timor-Oriental, Jose Ramos Horta, a regretté cette position considérée comme “agressive disant qu’elle compliquerait les relations bilatérales.

Une dignité traditionnelle

Pante Macassar est la capitale d’Oecussi. Ses habitants y vivent à peu près comme leurs ancêtres vivaient il y a quelques siècles. A l’opposé des habitants de Dili, la plupart des hommes portent des sarongs tissés localement à la place des pantalons et se déplacent en ville avec un air de grande dignité. Les cigarettes sont faites de tabac produit localement roulé dans des feuilles de palmier et les briquets locaux sont parfois constitués de deux pierres adroitement frappées l’une contre l’autre pour déclencher une étincelle.

La ville est simplement constituée de quelques rangées de maisons disposées le long d’une plage bordée de palmiers et d’une mer claire comme le cristal. Il n’y a pas de télévision, pas de banque et pratiquement pas de criminalité. L’unique station radiophonique dépend d’un émetteur fonctionnant occasionnellement et l’électricité ne fonctionne que pendant cinq heures dans la soirée. Mais la simplicité fait le bonheur, les gens se parlent, partagent leurs problèmes et toute la ville vient voir le match de football quotidien, qui se joue en bordure de plage à la tombée du crépuscule tropical. La vie dans l’intérieur des terres, sèches et montagneuses, est encore plus spartiate, mais, une fois encore, il y a une richesse culturelle absente dans des sociétés plus développées.

Deux fois par semaine, un ferry relie Pante Macassar à Dili, en un voyage de douze heures. Un billet économique coûte sept dollars US par tête – le salaire moyen d’une semaine – et le prix du passage d’une vache est de onze dollars US. L’élevage du bétail représente le principal de l’économie locale et, avant l’indépendance, les fermiers vendaient avec profit leur cheptel au Timor occidental. Depuis que la frontière a été fermée, ils doivent soit vendre à l’intérieur de l’enclave à environ 50 dollars par tête de bétail, soit le transporter à Dili où les prix atteignent 100 dollars.

Les épreuves et les combats des “Portugais noirs”

A Lifau, à environ un kilomètre sur la plage, se trouve un poteau marquant l’endroit où les navigateurs et les prêtres portugais ont accosté pour la première fois à Timor en 1505. Il a fallu attendre 1702 pour qu’ils établissent une implantation permanente, un laps de temps qui s’explique par la complexité de leurs relations avec la population locale. Connus sous le nom de “Portugais noirs les habitants de la région d’Oecussi sont restés célèbres dans les mers du sud pour les guerres menées contre des tribus rivales au service des Portugais un jour, et contre eux le lendemain.

En 1653, les Hollandais sont entrés dans la mêlée en s’emparant d’un fort portugais à Kupang, capitale du Timor occidental actuel. Le navigateur britannique William Dampier a accosté à Oecussi en 1699 et a remarqué que ses habitants “parlent portugais et sont catholiques, mais ils prennent la liberté de devenir cannibales quand cela leur plait. Ils sont extrêmement fiers de leur religion et de leur ascendance portugaise…” Bien qu’elle ait été constamment attaquée, la ville de Lifau continua d’être la capitale jusqu’en 1769, date à laquelle le gouverneur assiégé, Antonio Telles de Menezes, s’est installé à Dili.

Les Hollandais et les Portugais ont établi des frontières coloniales au début du XXe siècle, partageant l’île en deux – à l’exception de l’enclave. Ethniquement, la population d’Oecussi est très proche de celle du Timor occidental, dont elle partage la langue, mais son identité bien particulière s’est développée avec l’isolement.

Les habitants d’Oecussi ont résisté à l’annexion par l’Indonésie de Sukarno après l’indépendance en 1949, et sont restés fidèles à Dili pendant l’occupation qui a duré vingt-quatre ans sous la dictature de Suharto. A l’époque de l’invasion de 1975, ils n’avaient aucune option si ce n’est de se rendre paisiblement, mais le sentiment en faveur de l’indépendance est resté aussi fort que celui des habitants du territoire principal. Francisco Marques rappelle que beaucoup de gens ont souffert de leurs opinions : “Il n’y avait pas de conflit militaire ici, mais les partisans du Fretilin (le parti en faveur de l’indépendance) ont été maltraités et emprisonnés. Il y avait une forte répression.”

En 1999, après le référendum sur l’indépendance et l’intervention de l’ONU, les violences n’ont pas épargné Oecussi. Soixante-cinq partisans de l’indépendance qui n’étaient pas armés ont été battus à mort par des miliciens pro-indonésiens. Les neuf dixièmes des maisons ont été incendiées. Les auteurs de ces violences sont actuellement jugés pour crimes contre l’humanité par un tribunal spécial des Nations Unies à Dili.

L’éloge d’un pays oublié

Bien qu’à de nombreux égards, l’indépendance a nui à ce pays oublié, sa loyauté a tout de même été récompensée. En 2002, la nouvelle constitution a accordé à l’enclave un statut autonome spécial. Compte tenu de la pauvreté du Timor-Oriental, il faudra que les avantages de ce statut se matérialisent mais déjà les résidents d’Oecussi jouissent d’une exonération de l’impôt sur le revenu.

Pour le gouverneur Marques, “nous devons nous occuper de nos propres affaires. Nous sommes économiquement désavantagés par notre isolement. Nos ressources humaines sont plus pauvres – la pauvreté implique que la santé de la population n’est pas bonne, et qu’elle est désavantagée sur le plan de l’éducation.” La grande préoccupation reste la sécurité. Le gouverneur Marques croit que, malgré les bruits de bottes, l’Indonésie se tiendra bien : “Nous nous inquiétons à propos de la sécurité, mais nous croyons qu’une nouvelle invasion du Timor-Oriental est improbable. Maintenant que nous sommes indépendants et membres des Nations Unies, c’est difficile. Il se pourrait qu’il y ait des petits problèmes de déstabilisation, mais pas une invasion.”

Arsenio Bano, jeune secrétaire d’Etat au travail et à la solidarité du Timor-Oriental, se décrit “très fier d’être un type d’Oecussi Il ajoute que les gens de l’enclave “ont un sentiment spécial parce que le Timor-Oriental a été créé à partir d’Oecussi”. Il a longtemps défendu l’idée de faire de l’enclave une zone démilitarisée spéciale, en soulignant que son isolement et son insécurité affectent aussi le Timor occidental. “Une approche militaire n’est pas viable affirme-t-il, ajoutant que l’idée pourrait faire l’objet d’un traité entre Djakarta et Dili. Il croit qu’un mouvement graduel vers une démilitarisation complète peut se faire, en tenant compte des besoins spécifiques de l’Indonésie et des liens amicaux des habitants d’Oecussi avec les Timorais de l’ouest. Les frontières pourraient être assouplies et le commerce réactivé. Cela serait aussi, estime-t-il, un hommage à rendre à l’étonnante population d’Oecussi.