Eglises d'Asie

Les Philippins s’interrogent : Benigno Aquino III peut-il satisfaire les attentes de tous ceux qui l’ont soutenu ?

Publié le 26/05/2010




Quinze jours après le scrutin du 10 mai, l’élection de Benigno Aquino III est acquise, même si la proclamation officielle des résultats aura lieu le 4 juin prochain lorsque le président du Sénat annoncera le nom des prochains président et vice-président des Philippines. Dans l’intervalle, les attentes qui pèsent sur les épaules du fils Aquino sont fortes et beaucoup s’interrogent dans le pays sur la capacité du futur président à y répondre.

Dans l’immédiat, la campagne électorale est finie et, avec elle, les distributions des largesses qui l’accompagnaient. « Une campagne est temporaire et nous revenons au quotidien de tous les jours, où il est difficile de trouver de quoi se payer trois repas par jour », témoigne un conducteur de triporteur. Conducteur d’un taxi collectif dans la province d’Ilocos Norte, Arthur Acoba, 46 ans, gagnait plus de 1 000 pesos (17,25 euros) par jour durant la campagne, uniquement pour parcourir les routes de la province avec, sur les flancs de son véhicule, les posters d’un candidat et, sur le toit, un haut-parleur appelant à voter pour lui. En tant normal, le revenu d’Arthur Acoba tourne autour de 300 pesos, à peine de quoi nourrir son foyer de quatre personnes. « J’aimerais que chaque jour soit un jour d’élections », ajoute Joel Ancheta, conducteur de triporteur, qui précise que son essence lui était payée durant la campagne, qu’il recevait des T-shirts, de la nourriture et d’autres petits à-côtés. Certains de ses amis ont même reçu des billets de 200 ou 500 pesos de la part des staffs de campagne de tel ou tel candidat.

 

En mars dernier, le cardinal Gaudencio Rosales, archevêque de la capitale, avait rédigé une lettre pastorale commune avec d’autres évêques de la région de Manille, pour mettre en garde contre les dépenses à tout va liées à la campagne électorale. « Par le passé, des dépenses de campagne excessives n’avaient pas auguré d’une gouvernance juste et responsable », écrivait-il.

 

Quoi qu’il en soit, des interrogations se font jour aux Philippines quant à la capacité du nouveau président de répondre aux attentes de la coalition, plutôt disparate, qui l’a porté au pouvoir. « [‘Noynoy’ Aquino] a réuni autour de son nom des gens très divers, dont les intérêts ne sont pas forcément conciliables. C’est pourquoi, engagés comme nous le sommes dans l’action sociale de l’Eglise, nous devons nous préparer soigneusement et veiller à notre stratégie », explique le P. Edwin Gariguez, secrétaire exécutif du Secrétariat national pour l’Action sociale (NASSA), rattaché à l’Eglise catholique. A titre d’exemple, il cite le nom de Cesar Purisima, présenté comme un proche d’Aquino chargé de l’économie. Ministre du Commerce en 2004, Cesar Purisima avait favorisé les investissements nationaux et étrangers dans le secteur minier. Or, dans le staff de campagne de ‘Noynoy’ Aquino, figuraient des membres d’ONG opposées à une politique ultra-libérale en matière minière. Reste à voir comment ces ONG, à l’occasion soutenues par l’Eglise catholique, vont pouvoir influer sur l’action politique du futur ministre de l’Environnement et des Ressources naturelles.

 

Dans l’épiscopat philippin, l’évêque auxiliaire de Cotabato, Mgr Colin Bagaforo, avait figuré parmi les rares évêques à prendre parti dans les élections. Il avait appelé à voter pour un candidat qui n’était pas ‘Noynoy’ Aquino. Après le 10 mai, Mgr Bagaforo a bien entendu reconnu la victoire d’Aquino mais il s’est ouvertement inquiété de l’influence que pourrait exercer la tante du nouveau président sur la future Administration. Par sa famille, ‘Noynoy’ Aquino appartient en effet à l’un des clans les plus puissants du pays, celui des Cojuangco, très présents dans l’économie du pays. Dans les années 1980, Margarita Cojuangco, tante de ‘Noynoy’ Aquino, qui, un temps, fut gouverneur de la province de Tarlac – où se situe le fief familial des Cojuangco-Aquino, la fameuse Hacienda Luisita (1) –, avait été nommée émissaire spéciale du gouvernement auprès de la rébellion musulmane des Moro, dans le sud philippin. A l’époque, c’était sa belle-sœur, Corazon Aquino, qui était au pouvoir (1986-1992). Or, pour Mgr Colin Bagaforo, Margarita Cojuangco risque fort d’influencer son neveu sur la question de Mindanao ainsi que sur les éventuelles négociations de paix et les programmes de développement à y mener.

 

Ainsi mise en cause, Margarita Cojuangco a rétorqué, par voie de presse, que les attaques la visant étaient « injustes ». D’autres ont argué que le nouveau président, dont le poids politique jusqu’à présent n’a pas été prépondérant, devait être jugé sur ses actes et ils soulignent que ‘Noynoy’ Aquino a su faire preuve d’indépendance d’esprit. Alicia Gentolia Murphy a fait campagne aux côtés d’Aquino. Membre d’une association pour le développement économique du pays, elle rapporte que, lors d’un meeting, Aquino était pressé par les chefs d’une communauté locale de se prononcer en faveur du creusement d’un canal. Il a refusé, expliquant qu’il ne pouvait se prononcer sur un dossier dont il ignorait tous les tenants et les aboutissants.