Eglises d'Asie

Ouverture des élections parlementaires sur fond de discriminations ethniques et religieuses

Publié le 08/05/2013




L’apprentissage de la démocratie poursuit son cours au Bhoutan. Les citoyens élisent actuellement leurs représentants au Parlement bicaméral, pour la seconde fois de toute l’histoire de leur pays. Mais pour ce scrutin, comme pour celui qui l’a précédé en 2008, les membres des minorités ethniques et religieuses ne peuvent que difficilement se rendre aux urnes. 

Le 25 avril, les électeurs bhoutanais ont choisi parmi 70 candidats sans appartenance partisane leurs représentants à la Chambre haute (le National Council), soit 20 sièges sur 25 (le roi en désignant 5). Les partis politiques entreront en lice pour les élections de la Chambre basse du Parlement (National Assembly), disputées en deux tours d’ici la fin juin.

Lors des premières élections législatives du Bhoutan qui s’étaient tenues en 2008, seuls deux partis se présentaient. Bien que trois nouvelles formations politiques aient surgi depuis (1), il fait peu de doute aux yeux des analystes que le Druk Phuensum Tshogpa Party (DPT), actuel parti au pouvoir, sera réélu (en 2008, il avait remporté 45 des 47 sièges de la National Assembly).

Faire du « Pays du Bonheur National Brut » – selon la formule fortement médiatisée de son jeune souverain Jigme Khesar Namgyel Wangchuck –, un Etat véritablement autonome, est l’une des tâches principales qui attend le nouveau Parlement. L’économie du pays est sous perfusion indienne (les infrastructures et pratiquement toutes les industries sont fournies et créées sur place par l’Inde), le secteur privé est inexistant et 75 % du budget de fonctionnement de l’Etat est affecté à l’administration alors que la société bhoutanaise est rurale à 70 %. Les « changements démocratiques », dont se font l’écho tous les journaux, se jouent essentiellement à Thimbu, la capitale, où les attentes sont très différentes du reste du pays.

Pour Mathew Joseph C., qui enseigne à l’Academy of International Studies à New Delhi, ces nouvelles élections n’ont pour but que de « duper la communauté internationale » et la conforter dans l’idée que « le Bhoutan est une démocratie » alors que le pays est en réalité « complètement contrôlé par la monarchie et l’élite dirigeante Ngalong (2)». Selon lui, le processus électoral est loin d’être démocratique ; outre le fait que les candidats ne représentent absolument pas le pays (ils doivent, entre autres, être titulaires de diplômes universitaires alors que le taux d’alphabétisation au Bhoutan est l’un des plus bas au monde), la forte discrimination qui pèse sur les minorités, comme les Lhotshampas, une ethnie d’origine népalaise qui vit dans le sud du pays, a empêché bon nombre des habitants du Bhoutan de se rendre aux urnes.

Ce même constat avait déjà été fait en 2008 par plusieurs ONG et organismes militant pour les droits de l’homme, qui avait dénoncé la part importante des « populations jugées inaptes » à exercer leur droit de vote (3) et qui estiment que la situation n’a guère évolué pour ce nouveau scrutin de 2013.

Le cas des Lhotshampas (4) est régulièrement montré du doigt par la communauté internationale qui reproche au Bhoutan de mettre en place une « démocratie sous conditions » et de maintenir dans une situation de sous-citoyenneté ces populations, assimilées par l’administration à des immigrés clandestins ou des étrangers, les privant ainsi de la plupart de leurs droits, dont celui de voter.

Les quelques communautés chrétiennes du Bhoutan étant généralement issues de cette ethnie, celles-ci se retrouvent doublement stigmatisées, dans un pays où le bouddhisme vajrayana est religion d’Etat et le christianisme perçu comme particulièrement menaçant pour « l’identité nationale ».

Si la liberté de religion est inscrite dans la nouvelle Constitution bhoutanaise promulguée en 2008, le prosélytisme, la diffusion de bibles, la construction d’églises, d’écoles ou d’autres institutions chrétiennes sont prohibés. L’entrée des religieux sur le territoire est interdite et le culte chrétien doit être pratiqué au sein de la sphère privée. Les chrétiens n’ont pas le droit non plus d’avoir des cimetières pour inhumer leurs morts, ce qui conduit à des troubles interreligieux récurrents.

En dépit d’un discours officiel qui se veut rassurant, une loi anti-conversion a de plus été votée le 29 novembre 2010 par le Parlement (5), visant tout particulièrement la communauté chrétienne. Elle punit de trois ans de prison ferme toute « tentative de conversion par la force ou par quelque autre moyen que ce soit ». Une définition dont le flou permet de sanctionner de simples actes d’assistance ou de charité en les assimilant à des tentatives de corruption ou de prosélytisme.

Portes Ouvertes (Open Doors), ONG d’obédience protestante, a livré en avril dernier le témoignage d’une convertie bhoutanaise, issue d’une famille bouddhiste, illustrant la situation difficile de ces chrétiens auxquels il ne suffit plus d’être discrets aujourd’hui. La jeune femme raconte que quelques jours après son baptême, reçu récemment, elle a dû être emmenée à l’hôpital pour une péritonite aigüe. Ni sa famille ni son entourage n’ont voulu venir la voir, persuadés que sa conversion était à l’origine de sa maladie et ne voulant pas « attirer le malheur sur eux ». Son mari, qui travaille dans un autre pays, lui a écrit qu’elle « avait mérité de souffrir pour avoir abandonné le bouddhisme ». Heureusement, ajoute-t-elle, la communauté chrétienne l’a soutenue, venant lui rendre visite à l’hôpital et l’aidant à payer les frais d’hospitalisation. Depuis, les chrétiens de son groupe sont accusés, selon les termes de la loi anti-conversion, d’avoir « monnayé » sa conversion.

Le 18 janvier dernier, Sajan George, président du Global Council of Indian Christians (GCIC) en Inde, s’était alarmé des conséquences des lois anti-conversion utilisées contre les non-bouddhistes et spécialement les chrétiens. « Comme c’est le cas dans certains Etats de l’Inde, ces lois permettent de persécuter les chrétiens sur la base de fausses accusations de conversions forcées : au lieu de faire la promotion du Bonheur National Brut, le Bhoutan devrait garantir la liberté de religion dans le royaume », s’était-il indigné auprès de l’agence AsiaNews. 

Selon les statistiques officielles (recensement de 2005), 75 % des 700 000 Bhoutanais sont bouddhistes, 22 % hindous – la plupart d’origine népalaise –, le reste de la population se partageant entre chrétiens et autres confessions. Des sources locales, essentiellement protestantes, annoncent un nombre de chrétiens oscillant entre 3 000 et 15 000, parmi lesquels se trouveraient quelques centaines de catholiques. Des chiffres difficiles à vérifier, les Eglises chrétiennes au Bhoutan étant essentiellement « souterraines » et non déclarées.