Eglises d'Asie

Supplément EDA 6/2009 : Le bouddhisme perd du terrain

Publié le 07/10/2011




 Pays où le bouddhisme tibétain a été dominant durant des siècles, la Mongolie a connu une répression religieuse féroce à partir de 1921 et l’installation d’un régime marxiste inféodé à Moscou. En peu d’années, les quelque 2 500 pagodes et lamaseries que comptait le pays ont disparu. A partir de 1990 et la fin de la dictature, la Mongolie s’est ouvert sur l’extérieur.

 En 1992, le gouvernement demande l’envoi de missionnaires catholiques et établit des relations officielles avec le Saint-Siège. L’Eglise catholique connaît alors un réel développement mais demeure numériquement marginale. Dans les années 1990, à Oulan-Bator, on constate un afflux de missionnaires protestants, évangéliques ou pentecôtistes, souvent américains ou sud-coréens. Parallèlement, les monastères bouddhiques cherchent à se relever et à faire face à cette « concurrence » religieuse venue de l’étranger. Dans l’article ci-dessous, paru le 17 septembre 2008 dans les colonnes du San Francisco Chronicle, le journaliste Michael Kohn décrit les évolutions en cours.

 

Mitch Tillman est un pasteur un peu particulier. Il y a six ans, ce missionnaire baptiste était détenu dans une prison de l’Alabama, aux Etats-Unis, pour une affaire de stupéfiants. Aujourd’hui, il construit des hôpitaux, nourrit des enfants des rues et sauve des âmes en Mongolie.

Pour des missionnaires protestants comme Mitch Tillman, la Mongolie est l’Eldorado. Depuis la fin du régime communiste en 1990, quelque 60 000 Mongols se sont tournés vers le christianisme, si l’on additionne les Mormons, les Adventistes du 7e jour, les autres Eglises protestantes et les catholiques. « Plusieurs de mes amis sont devenus chrétiens, alors j’ai décidé de me mettre à étudier leur foi, témoigne L. Chimgee, 18 ans, étudiant à l’Université de technologie d’Oulan-Bator. J’ai participé une retraite d’un week-end à la campagne. C’était très sympa et j’y ai ressenti une vraie communauté. Alors, j’ai rejoint l’Eglise. »

Mitch Tillman, qui a été acquitté en 2002 de l’accusation de détention de cocaïne qui avait été prononcée à son encontre, croit fermement qu’il doit sa liberté à ses prières. Une fois sorti de prison, ce natif de Chattanooga a vendu son garage automobile et est parti s’installer en Mongolie où son père, pasteur baptiste, avait fondé une mission. « La Mongolie est entrée dans une ère nouvelle de liberté et de démocratie. Les gens sont à la recherche de quelque chose de différent, explique Mitch Tillman, âgé de 53 ans et père de six enfants – dont trois sont des enfants mongols adoptés. Ils sont en recherche d’une espérance et d’une vie meilleure pour leurs enfants. Pour moi, c’est le Christ qui leur apportera tout cela. »

 

L’inquiétude des moines

L’écho de conversions de Mongols au christianisme a résonné jusque sous les antiques porches du monastère Gandan, qui, avec ses 800 moines, forme le plus grand centre bouddhiste du pays. Le vénérable lama Khunhur Byambajav s’inquiète du fait que les fidèles sont de moins en moins nombreux à se presser dans son monastère. « C’est une question d’argent. Les missionnaires (chrétiens) ont de l’argent pour construire des écoles et éduquer les jeunes. Ils les attirent par toutes sortes de moyens », explique-t-il, faisant référence aux biens matériels distribués par des Eglises comme de la nourriture, des vêtements ou des bourses pour étudier à l’étranger. « Nous ne pouvons pas rivaliser financièrement, mais nous devons tout de même essayer, sinon nous n’aurons plus assez de jeunes bouddhistes. »

A titre d’exemple, la structure mise en place par Mitch Tillman, baptisée Harbor Evangelism International, gère deux hôpitaux, un orphelinat, une soupe populaire et un programme de lutte contre l’alcoolisme, dans un pays où l’alcool est un fléau national et toucherait même, selon certaines sources, des moines bouddhistes.

« Nos monastères bouddhistes mongols ne font pas bonne figure (…). Ils reçoivent de l’argent des fidèles mais ne donnent guère en retour, constate L. Odonchimed, ancien député au Parlement. Les missionnaires (chrétiens) donnent gratuitement pour aider les gens ; c’est ce que toute institution religieuse devrait faire. »

Des groupes non déclarés

Khunhur Byambajav se dit très inquiet face aux nombreux groupes chrétiens non répertoriés, qui, selon lui, endoctrinent les enfants, convainquent les bouddhistes de brûler leurs objets de culte et même détruisent les stupas (monticules qui symbolisent l’‘illumination’). « Il n’y a aucun contrôle sur ces groupes et personne ne surveille leurs agissements. »

Dans un pays qui a adopté un régime de séparation des Eglises et de l’Etat similaire à celui des Etats-Unis, le lama a demandé au gouvernement d’instituer le bouddhisme religion d’Etat. Selon lui, la Mongolie a besoin d’une loi permettant aux moines de recevoir des fonds de l’Etat et d’enseigner le bouddhisme dans les écoles publiques. « Nous avons envoyé une lettre au gouvernement lui demandant de changer la législation religieuse, mais les organisations étrangères religieuses sont très riches et puissantes, regrette le lama Byambajav. Elles ont de l’influence sur les décisions des politiciens parce qu’elles leur donnent de l’argent. Evidement, cela ne nous donne pas l’avantage. »

Retour au bouddhisme

L. Odonchimed reconnaît lui aussi que de nombreux Mongols sont attirés par les services offerts par les groupes chrétiens, mais, selon lui, cet engouement tombera à mesure que l’économie se développera. « Quand le temps sera venu, les gens auront moins besoin des missionnaires et ils les oublieront. La plupart d’entre eux reviendront au bouddhisme. »

Parallèlement, la Federation for the Preservation of the Mahayana Tradition, une ONG bouddhiste créée en Oregon, utilise une approche occidentale pour amener à la conversion. L’association a ouvert des écoles dans les monastères et dans son centre d’Oulan-Bator. « La religion mongole a besoin de s’adapter aux temps modernes, explique Ueli Minder, le responsable suisse de la fédération. Les jeunes Mongols ont une faible connaissance du bouddhisme parce que les monastères n’enseignent pas la foi aux laïcs. Nous avons pour objectif d’aider les gens à comprendre les bases de leur culture et de leur religion. »

Des méthodes occidentales

De son côté, le lama Byambajav explique que le monastère Gandan utilise aussi des méthodes occidentales, telles des émissions de radio. La création d’écoles privées ainsi que le lancement d’une chaîne de télévision sont également à l’étude.

Ueli Minder admet volontiers que les moines bouddhistes se lancent un défi de taille en cherchant à imiter les missionnaires chrétiens : le prosélytisme est un concept complètement inconnu de la plupart d’entre eux. « Le bouddhisme ne devrait pas devenir une religion missionnaire, mais nous avons besoin d’élaborer une stratégie pour contrer la propagande négative du passé et celle du travail des missionnaires chrétiens, explique-t-il. Les lamas ont besoin d’apprendre à défendre leurs croyances… et de retrouver la confiance des fidèles. »

Le christianisme en terrain bouddhiste

Jusqu’en 1921 et l’interdiction de la religion par le régime communiste, la presque totalité des Mongols adhéraient le bouddhisme tibétain. Le vent de liberté qui a suivi l’effondrement du communisme en 1990 a redonné droit de cité au bouddhisme et entraîné la réouverture des monastères, mais les portes ont aussi été grandes ouvertes aux autres religions. Aujourd’hui, 50 % des Mongols appartiennent au bouddhisme tibétain, 6 % sont animistes ou chrétiens, et 4 % sont musulmans. Environ 40 % déclarent ne pratiquer aucune religion.

Le désir des bouddhistes d’empêcher les conversions au christianisme est toutefois freiné par l’obstacle de la langue. Les moines psalmodient en tibétain, une langue que la plupart des Mongols ne comprennent pas. Les homélies des chrétiens sont données en mongol et leurs bibles sont imprimées en mongol. En compilant les chiffres donnés par les différents groupes chrétiens présents en Mongolie, il y aurait aujourd’hui 60 000 chrétiens dans le pays – soit une augmentation de 20 % en huit ans. Le gouvernement, quant à lui, ne donne aucune statistique relative aux appartenances religieuses de la population.

Dans la capitale, à Oulan-Bator, où, selon un rapport du département d’Etat américain, résident la moitié des chrétiens du pays, les églises se dressent dans les quartiers importants, à l’image du temple mormon, un ‘tabernacle’ de cinq étages situé tout près de l’hôtel le plus luxueux de la ville. Les habitants peuvent aussi regarder des programmes chrétiens sur Eagle TV, une chaîne satellite lancée par des protestants américains.

Le style « Renouveau américain » prédomine, avec des pasteurs charismatiques, des salles pleines à craquer, des homélies enflammées. Les réunions se passent au rythme de la musique rock, avec des effets lumineux sophistiqués et des vidéos projetées sur grand écran. Les boîtes – en plastique transparent – de collecte des offrandes débordent et les adolescents s’inscrivent en nombre aux « Jesus Camps » organisés à la campagne.

« C’est la fin du statu quo, affirme le baptiste américain Mitch Tillman. Pendant si longtemps, ils ont connu le bouddhisme, puis la répression communiste. Aujourd’hui, ils veulent quelque chose de nouveau et c’est en Jésus-Christ qu’ils l’ont trouvé. »