Eglises d'Asie

Avec les Bajau, « nomades de la mer » – témoignage missionnaire

Publié le 21/10/2015




Les aborigènes bajau, appelés communément les « gitans de la mer », sont une ethnie particulièrement pauvre et discriminée aux Philippines, en grande partie en raison de son fort taux d’analphabétisme. Habituellement considérés comme musulmans, les Bajau sont répartis au …

… sud des Philippines, en Indonésie, à Brunei et en Malaisie. Sans terres, ni nationalité, ils vivent essentiellement de la pêche, de la mendicité et d’expédients divers.

Dans le témoignage ci-dessous, on pourra lire le récit d’une expérience missionnaire, celle des Sœurs missionnaires du Saint-Esprit, plus communément appelées les ‘spiritaines’, auprès d’une communauté bajau. Ce témoignage est signé de Sœur Agnès Simon-Perret. Médecin spécialisée en pédiatrie, originaire de France, Agnès Simon-Perret est spiritaine ; après neuf années de service en Haïti, puis deux années au Nigéria, elle fait partie du petit groupe de religieuses spiritaines ayant initié depuis trois ans une nouvelle présence missionnaire aux Philippines.

Ce texte est paru dans la revue Spiritus (n° 220, septembre 2015, pp. 270-274), que nous remercions ici de nous autoriser à reproduire le témoignage de Sœur Agnès Simon-Perret.

Nous sommes une communauté de trois Sœurs missionnaires du Saint-Esprit, envoyées depuis 2012 aux Philippines, dans le diocèse d’Iligan, sur l’île de Mindanao. Nous avons reçu de notre évêque [Mgr Elenito de los Reyes Galido NDLR] une mission spécifique : « Je vous demande d’être avec les Bajau qui vivent à Iligan. Ce sont les plus pauvres de mon diocèse. » Il s’agit donc d’« être avec », être signe du « Dieu avec nous » ; être présence d’Eglise. Les Bajau (ou badjao, badjo, bajo -NDLR), ce sont les « nomades de la mer », une ethnie rejetée parce qu’elle est incomprise. Voici quelques approches tentant de dire ce qu’est notre mission dans ce contexte particulier.

Un chemin de connaissance mutuelle

Qui sont les Bajau pour nous ?

En arrivant, nous ne connaissions rien. Il nous a fallu ouvrir les yeux et les oreilles avant d’ouvrir la bouche pour poser quelques questions. Sur les Bajau, on nous a dit un certain nombre de choses à propos desquelles nous avons dû, peu à peu, nous faire notre propre opinion. On nous a dit : « Tous les enfants qui mendient dans la rue sont Bajau » ; nous avons découvert que ce n’est pas tout-à-fait exact. « Les Bajau sont paresseux ; ils ne cherchent qu’à mendier » ; nous avons compris qu’ils sont traditionnellement un peuple de la mer, les « nomades de la mer », jeté sur les côtes au hasard des conflits. Les uns disent : « Les Bajau sont musulmans » et d’autres : « Ils sont chrétiens » ; nous avons découvert que les Bajau sont enracinés dans leurs propres croyances avec des rituels qu’ils protègent en les entourant du secret.

On nous a dit : « Les parents envoient leurs enfants mendier dans la rue ; les plus grands exploitent les plus jeunes en les dénudant presque entièrement lorsqu’ils mendient afin qu’ainsi ils rapportent davantage d’argent ». Nous nous sommes rendu compte de la complexité des relations entre parents et enfants et de la diversité des situations. Ou encore : « Les Bajau sont incapables de lire et d’écrire ». Nous avons réussi à montrer que la plupart des enfants, au prix d’une approche pédagogique très personnalisée, sont capables d’apprendre des langues étrangères, comme par exemple le bisaya, parlé dans la rue, ou bien l’anglais, l’une des deux langues nationales des Philippines. Ils sont capables d’apprendre à écrire, à lire, à compter.

En réalité, les Bajau ont soif d’un monde meilleur. Une soif qui transparaît à travers des remarques du genre : « Nous, les Bajau, nous nous bagarrons tout le temps. Vous qui venez du Cameroun, du Nigéria et de France, vous ne vous bagarrez jamais ». Ou bien : « Je veux aller à l’école, je veux apprendre, je veux savoir ». Ou encore : « A l’école, il n’y a pas de Bajau, de Maranao, de Bisaya ; à l’école, nous sommes tous des ʺenfantsʺ ». Ainsi nous sommes les témoins émerveillés de l’action de l’Esprit Saint en eux.

Qui sommes-nous pour les Bajau ?

Une hypothèse a circulé parmi eux : nous, ces femmes étrangères, sommes des Américaines venues leur donner de l’argent, avant de repartir. Mais ils ont vu qu’en fait nous ne leur avons pas donné d’argent, et nous sommes toujours là… Autre hypothèse : nous sommes des sorcières venues manger leurs enfants. Mais ils se sont aperçus peu à peu que nous ne correspondions pas tout-à-fait au profil des sorcières selon leur imaginaire ; et puis nous n’avons encore mangé aucun enfant ! Alors une autre idée fait son chemin : nous sommes des sœurs envoyés par « grand frère évêque » pour les aider… Mais, pour les Bajau, les mots « sœur » et « évêque » n’ont bien sûr pas le même sens que pour nous… Nous sommes des femmes de prière, des femmes dont le Dieu peut quelque chose pour eux.

Au-delà des activités, une annonce

Nous avons initié différentes activités, avec des succès variés. Il y a eu les visites à domicile ; elles ont été notre principale activité pendant environ deux mois. Nous avons organisé des consultations médicales et éducatives ; celles-ci nous ont permis de cerner un peu les problèmes de santé avec la façon dont les Bajau tentent d’y faire face, ainsi que les problèmes éducatifs. Nous y avons mis fin après environ trois mois. Nous avons profité d’un programme nutritionnel diocésain pour le proposer aux familles bajau ; mais l’écart entre les attentes des mamans et les offres du programme était trop grand. Après six mois, ce programme a été arrêté.

Progressivement, une école maternelle a vu le jour. Elle permet aux enfants, en fonction de leur niveau d’éveil, de développer un certain nombre d’aptitudes. Ainsi, ils peuvent jouer à des jeux relativement élaborés ; prendre confiance en eux à travers des activités de chant, de coloriage, de dessin… Ils ont la possibilité de développer la communication orale en bisaya et en anglais ; d’apprendre des rudiments de lecture et d’écriture en anglais ainsi que des bases de calcul ; d’apprendre à sortir dans la rue en se situant non plus comme mendiants mais comme enfants, ou encore à faire face aux insultes et agressions dont ils sont l’objet simplement parce qu’ils sont Bajau. On leur donne, lors de sorties scolaires à l’intérieur de l’île, l’occasion de découvrir la campagne : la végétation, les animaux…

Selon les données démographiques des Philippines, les Bajau n’existent pas. Ceux qui vivent à Iligan sont reconnus comme Philippins mais ils n’ont aucun papier, pas même un certificat de naissance. Avec l’appui de l’évêque, nous avons pu accompagner des parents dans leurs démarches en vue d’obtenir un certificat de naissance pour leurs enfants. Aujourd’hui, malgré l’opposition de bien des habitants d’Iligan, cinquante-huit enfants ont ce document. « Mais cela veut dire que les Bajau vont pouvoir voter ! », a déclaré, horrifié, un représentant du chef de quartier. « Les Bajau n’ont pas besoin de certificat de naissance ; on va demander à l’école de les accepter sans papier » ; s’il en est ainsi, les enfants n’auront jamais de diplôme. A nos yeux, de telles réflexions en disent long sur la discrimination dont les Bajau sont victimes.

En Eglise, un espace d’ouverture aux autres

Reçue de l’évêque, cette mission de présence auprès des Bajau est vécue en lien avec l’Eglise locale de plusieurs manières, en particulier sous la forme d’une participation d’autres acteurs diocésains. Les spiritains accueillent les enfants bajau à Pindugangan pour leurs sorties scolaires. Des prêtres diocésains soutiennent de temps en temps la cantine de l’école maternelle. Des religieuses d’autres congrégations mettent parfois à la disposition des enfants des livres scolaires dont elles n’ont plus besoin. Des laïcs donnent de leur temps pour encadrer un petit groupe d’enfants ou accueillent dans des structures éducatives des enfants bajau pour leur permettre de progresser et d’être en relation avec des enfants d’autres groupes ethniques.

Fréquemment, nous sommes l’interface permettant à des Bajau et à des non-Bajau de se rencontrer, de se découvrir et de s’apprécier. Cela se réalise à un niveau personnel, mais aussi, parfois, à un niveau institutionnel. C’est par exemple le cas lorsqu’un centre de tutorat et une école primaire acceptent d’accueillir quelques enfants bajau dans des conditions respectueuses. C’est encore le cas lorsque le service d’état-civil commence à recevoir favorablement les demandes de certificat de naissance pour les enfants, accomplissant donc mieux sa tâche au service de tous les Philippins. Nous sommes aussi celles qui croient en la capacité des Bajau à servir leur propre communauté. C’est ainsi que quatre femmes bajau travaillent régulièrement avec nous. Pour les enfants, c’est un motif de fierté et un encouragement.

Une œuvre de l’Esprit

La mission, on le voit, n’est pas d’abord une question d’activités, mais surtout une question d’annonce : annoncer un Dieu Amour, un Dieu qui aime tout le monde, y compris les Bajau. C’est une chose difficilement concevable tant pour les Bajau que pour les autres. Il est fondamental de maintenir ce cap ; mais cela est peu aisé car il existe des pièges. Il y a le piège de la myopie nous faisant perdre de vue la mission confiée pour nous charger de tâches relevant d’autres instances : les services sociaux de la ville qui se donnent pour objectif de faire diminuer le nombre d’enfants errants ; ou bien l’Education nationale qui encourage les enfants bajau à participer à une demi-journée d’alphabétisation par semaine dans leur campement. C’est aussi un piège de nous assigner à nous-mêmes certains objectifs : par exemple un nombre déterminé d’enfants à scolariser. Un piège encore : celui du découragement, lors-qu’on se dit que « Dieu n’est pas avec nous ». Ou bien le piège de l’arrogance, quand on vient à penser : « Je suis le sauveur ».

Pour rester fidèles à l’Esprit, nous avons des « outils » privilégiés. Il y a la communauté : tous les membres de la communauté ne vont pas en même temps tomber dans le découragement ou dans l’arrogance. Un partage vrai en communauté, tant des expériences que des sentiments, permet de se porter mutuellement, de se corriger. Un autre « outil » : la vie religieuse. En modelant tous les aspects de notre vie à la fois sur le plan matériel, affectif et décisionnel, elle nous rappelle sans cesse la primauté de Dieu. Il y a encore la prière personnelle et communautaire dans laquelle nous offrons au Seigneur tout ce qui fait notre vie : joies, peines, déceptions et espoirs. Ainsi, alors même que le présent est souvent dans le brouillard, se dessine et s’éclaire peu à peu un chemin.

Sœur Agnès Simon-Perret

(eda/ra)