Eglises d'Asie

« La liberté religieuse est en danger »

Publié le 12/01/2016




En Inde, l’année 2015 a été émaillée d’incidents visant la communauté chrétienne. Si leur intensité n’égale pas la violence des événements de 2008, lors desquels 38 chrétiens avaient été tués et plusieurs milliers avaient dû fuir l’Etat de l’Orissa, la situation inquiète John Dayal. Défenseur des droits de …

… l’homme depuis quarante ans, ce militant est l’ancien président de l’All India Catholic Union (AICU). Ses prises de position contre le gouvernement de Narendra Modi, qui représente le parti des nationalistes hindous du BJP (Bharatiya Janata Party), lui ont valu des menaces de morts de la part d’extrémistes. Pour Eglises d’Asie, les journalistes Vanessa Dougnac et William de Tamaris ont recueilli à Delhi son analyse.

 

Eglises d’Asie : L’an dernier, vos dénonciations du radicalisme hindou vous ont valu une vague de tweets haineux de la part d’extrémistes, qui ont même posté sur Internet votre numéro de téléphone personnel. Vous avez reçu de nombreuses menaces. Pensez-vous que ces menaces pourraient prendre une tournure dramatique ?

John Dayal : M. Malleshappa Kalburgi, un intellectuel, professeur de littérature, du sud de l’Inde, a été assassiné le 30 août dernier. Il était connu pour ses vues dénonçant l’idolâtrie de la religion hindoue. D’autres rationalistes ont eux aussi été victimes du fondamentalisme hindou ; tous avaient été menacés sur les réseaux sociaux et n’avaient pas pris le phénomène au sérieux. Ces menaces sont pourtant bien réelles. J’ai déposé une plainte. J’ai aussi nommé sur les réseaux sociaux les auteurs des menaces que j’ai reçues. En tout, j’ai été l’objet de 16 000 tweets qui réclament ma tête !

La police m’a proposé un garde du corps, mais j’ai refusé. Il m’a alors traversé l’esprit de demander l’asile politique en France ou aux Etats-Unis. Ma femme a peur. Mais avec cette crise des migrants que vous connaissez en Europe, mes problèmes personnels semblent bien futiles. Et puis je n’ai pas de revenus.

Depuis l’arrivée de Narendra Modi et du Bharatiya Janata Party (BJP – Parti du peuple indien) au pouvoir en mai 2014, beaucoup de mes amis ont choisi d’arrêter de me financer. Je suis sur la liste des cibles du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), la matrice idéologique du BJP. Après les élections de 2014, certains des membres du RSS ont pris contact avec mes soutiens et les ont intimés de cesser toute activité avec moi. Les défenseurs des droits de l’homme ont une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Mes collègues peuvent être agressés à n’importe quel moment. Personne n’est en sécurité.

Comment réagit l’Eglise catholique en Inde ?

Je suis préoccupé par la position de l’Eglise indienne qui subit une pression constante de la part du gouvernement. Dans un contexte où les incidents visant la communauté chrétienne sont nombreux, l’Eglise a peur et est divisée. Elle est composée de petites paroisses, qui doivent répondre à des débats et des enjeux divers et variés : les chrétiens du sud de l’Inde, les dalits (les ex-« intouchables »), les adivasi (populations aborigènes), etc. Les questions liées à la liberté religieuse passent au second plan. Personne n’a le temps de trouver, collectivement, une réponse adéquate à la menace globale qui pèse sur la minorité chrétienne en Inde.

Revenons sur un événement récent qui a exacerbé les sensibilités religieuses en Inde. Le 28 septembre dernier, dans l’Etat d’Uttar Pradesh, le musulman Mohammad Akhlaq a été lynché par ses voisins hindous. Il avait été accusé à tort d’avoir consommé de la viande de bœuf, la vache étant considéré comme un animal sacré par les hindous. Depuis, les chrétiens se sentent-ils eux aussi menacés s’ils consomment du bœuf ?

Il y a un proverbe en hindi : « Aujourd’hui le boucher (le musulman) ; demain le chrétien. » Quand la population sera radicalisée au point de trouver acceptable de massacrer un musulman qui a consommé de la viande de bœuf, alors notre tour viendra.

Quelle est le rôle de la police dans les incidents antichrétiens que vous dénoncez ?

Nos équipes recensent trois à quatre événements antichrétiens par jour, et ce dans tous les Etats de l’Inde. Dans la majorité des cas, ce sont des membres du RSS qui portent plainte contre des chrétiens et la police se fait complice. Les forces de l’ordre sont presque entièrement composées d’hindous. Par exemple, l’Etat de Goa, un des hauts lieux du christianisme indien, a été dirigé jusqu’à récemment par un politicien du BJP, M. Manohar Parrikar, aujourd’hui ministre de la Défense à Delhi. Il avait recruté deux bataillons de policiers exclusivement hindous…

Comment réagissez-vous face à un projet de loi du BJP visant à interdire les conversions en Inde ? Pensez-vous que la liberté religieuse soit menacée en Inde ?

En Inde, il est illégal d’user de la force pour convertir quelqu’un. Mais nous ne sommes qu’une petite communauté. Dans le village, le prêtre, ou le pasteur, est seul, isolé, et il n’est en aucun cas en position de force. Il est possible qu’en écoutant les psaumes, certains hindous se sentent attirés par la foi chrétienne. Mais cette décision relève d’un choix individuel. Pourtant, la liberté religieuse est en danger, comme le sont d’autres libertés. La raison en est que ceux qui veulent interdire aux hindous de se convertir à une autre religion sont au pouvoir et détiennent la majorité dans les Assemblées législatives.

Il faut bien comprendre les mécanismes mis en place pour limiter les conversions. La difficulté à obtenir des visas en est caractéristique. Les missionnaires étrangers n’obtiennent pas de visas pour voyager en Inde. Et pourquoi, par ailleurs, les journalistes, les professeurs ou les défenseurs des droits de l’homme ne viennent-ils souvent en Inde qu’avec un visa touriste ? Pourquoi le gouvernement a-t-il peur de ce qui vient de l’extérieur ?

Mais la présence de missionnaires étrangers ne relève-t-elle pas d’une ingérence étrangère ?

Ces missionnaires ne viennent pas au nom d’un Etat ou d’une nation étrangère ; ils ont une appartenance religieuse et souhaitent la partager. Mais, en l’occurrence, le gouvernement n’agit pas de la même manière avec tous. Il ne donne pas de visas aux missionnaires chrétiens étrangers. Pour les bouddhistes ou les sikhs, en revanche, le gouvernement octroie des visas. Pourtant, les missionnaires ne constituent en aucun cas une menace sérieuse. Les missionnaires « blancs » présents en Inde sans visa missionnaire ne représentent que 1 % des missionnaires présents en Inde.

Un de vos grands combats a été de défendre les dalits convertis au christianisme. Pourquoi cette communauté est-elle si vulnérable ?

Le système des castes est toujours une réalité en Inde. Par exemple, si vous vous appelez « Christopher Parmar », je peux en déduire plusieurs choses : « Christopher », vous êtes chrétien ; « Parmar », vous êtes originaire du Gujarat, vous êtes un converti, et vous êtes un ancien intouchable. Un nom, quatre identités, et un vecteur fort de discriminations. La caste est une discrimination à la naissance et une forme de racisme. Moi-même, je suis un chrétien et un intouchable. Pour les radicaux hindous, nous sommes des étrangers.

Ainsi, les dalits n’accèdent jamais à des postes clés. Même si l’un d’entre eux parvient, par miracle, à devenir ministre, il ne se verra pas confier un portefeuille important. La conversion ne change rien au statut social, mais les dalits hindous bénéficient néanmoins des mesures de discrimination positive grâce à un système de quotas qui leur garantit un certain nombre de postes réservés au sein de la fonction publique et pour accéder aux universités. Ce n’est pas le cas des dalits chrétiens. Ces derniers devraient eux aussi avoir accès au système de « réservation », qui devrait être le même pour tous les individus de la société. Le plus important reste l’égalité devant la loi, qui doit être garante de la dignité de chacun. Notre communauté fait face à des discriminations économiques, politiques, sociales et juridiques.

La division de la communauté chrétienne empêche-t-elle de faire entendre vos revendications ?

La richesse de l’Eglise nait de ses divisions. Toutes les communautés chrétiennes sont représentées en Inde. Par exemple, je suis catholique, ma femme est de tradition syrienne, et je travaille avec un baptiste. C’est une force mais aussi une faiblesse, en raison de la dispersion linguistique, théologique et démographique. En termes politiques, la démographie peut faire gagner une élection, ce qui est anti-démocratique en soi. Un chrétien ne sera pas élu par des hindous. Le vainqueur de la mécanique électorale indienne reste le communautarisme.

Le gouvernement actuel de M. Narendra Modi soutient-il la vision communautariste que vous dénoncez ?

Le gouvernement indien promeut le programme du RSS, et ce dernier n’a jamais caché ses intentions. Son agenda est de créer une nation hindoue. Il s’agit notamment d’« hindouiser » les populations aborigènes, dans un parallèle proche des enjeux observés autrefois avec les natifs américains. La stratégie de ce gouvernement est de faire de l’Inde une théocratie culturellement homogène.

(eda/vd)