Eglises d'Asie

Avec la Statue de l’Unité, le BJP se réapproprie l’histoire

Publié le 06/11/2018




À quelques mois des législatives, le Premier ministre et son gouvernement nationaliste hindou ont fait ériger la statue la plus haute du monde. L’œuvre monumentale représente un héros de l’Inde indépendante qui appartient pourtant à l’héritage politique du Congrès, le parti d’opposition. En quête d’un panthéon politique emblématique, les nationalistes hindous tentent ainsi de se réapproprier l’histoire.

Surplombant les courbes du fleuve Narmada, une statue géante immortalise l’un des héros de l’Inde indépendante, Vallabhbhai Patel, connu sous le nom de Sardar Patel. Épaules tombantes et crâne dégarni, sa silhouette vieillissante est figée par 100 000 tonnes de béton, de métal et de bronze. Défiant les proportions, l’ouvrage de 180 mètres culmine à 240 mètres avec sa base, soit plus de deux fois la statue de la Liberté ! Il trône dans la campagne du Gujarat, État natal et fief politique du Premier ministre Narendra Modi qui l’a inauguré le 31 octobre. Avec ce monument de la démesure, le chantre du nationalisme hindou s’approprie un héritage politique qui ne lui était pas forcément destiné. Mais à quelques mois d’un scrutin législatif national, son parti du Peuple indien (BJP, Bharatiya Janata Party) entend marquer les esprits.

Sardar Patel aurait-il seulement approuvé d’être ainsi représenté par les nationalistes hindous ? Certainement pas, estiment certaines critiques. À commencer par l’activiste Medha Patkar qui, dans  une « lettre ouverte à Sardar Patel », a dénoncé l’impact de la construction sur l’environnement et sur les populations aborigènes de la vallée de la Narmada. Narendra Modi, lui, a affirmé que la statue de Patel attirerait des « hordes » de touristes dans cette région, malgré l’isolement du lieu. Par ailleurs, la facture exorbitante de 358 millions d’euros n’a pas manqué de faire réagir, plus encore pour un hommage à un politicien réputé pour son humilité.

Récupération politique

Mais c’est surtout la portée politique et symbolique de la statue qui suscite la polémique. Car Sardar Patel n’était pas censé être un héros du BJP. Au contraire, il appartient à l’héritage politique du Congrès, le traditionnel parti de centre-gauche de l’opposition. Sous les couleurs du Congrès, Sardar Patel devint, en 1947, ministre de l’Intérieur au sein du premier gouvernement de l’Inde indépendante. Surnommé « l’homme de fer », il avait réussi à unifier les 562 États princiers du sous-continent pour former la République de l’Inde. En souvenir de cette contribution, sa statue a été baptisée la « statue de l’Unité ».

« Pour le BJP – et le Premier Ministre –, il s’agit tout d’abord de récupérer une figure d’homme d’État associée à son adversaire, le parti du Congrès », estime Gilles Verniers, professeur de sciences politiques à l’Ashoka University de Delhi. La mise en lumière de Sardar Patel contrebalance ainsi l’aura historique de Jawaharlal Nehru, qui dirigea la nation à l’Indépendance et dont l’arrière-petit-fils, Rahul Gandhi, est aujourd’hui à la tête du Congrès. « Le BJP présente Patel comme un rival de Nehru et comme l’incarnation d’une alternative à la geste néhruvienne », poursuit Gilles Verniers. « Deuxièmement, Patel incarnait un courant politique à la fois nationaliste et traditionaliste hindou, qui confère une légitimité a posteriori au projet nationaliste hindou du BJP. Troisièmement, et ce n’est pas anodin, Patel est issu de l’État du Gujarat, comme le Premier Ministre. La récupération de Patel permet au Premier Ministre de se présenter comme successeur d’un fils du sol, architecte de l’unification indienne. »

Les nationalistes hindous, qui ont émergé tardivement au pouvoir et qui sont en quête de modèles historiques, réalisent donc un tour de force en s’appropriant la figure de Sardar Patel. « L’honneur et l’identité de l’Inde sont dus à la grande personnalité de Sardar Patel. Il est temps de lui donner la place qu’il mérite », a ainsi lancé Narendra Modi dans son discours inaugural. La réinterprétation de l’histoire est certes l’une des cartes favorites du BJP pour légitimer son idéologie, notamment par la modification des manuels scolaires ou les pressions exercées sur les milieux universitaires. Avec sa « statue de l’Unité », « Le BJP détourne la réalité historique », affirme Gilles Verniers. « Le traditionalisme religieux de Patel était infiniment moins virulent que le courant actuellement au pouvoir et l’ampleur de la rivalité avec Nehru a été fortement exagérée. Patel était un nationaliste opposé au projet majoritaire hindou. »

Revisiter l’histoire

Dans la foulée, la réappropriation de Sardar Patel permet aux nationalistes hindous de combler leur peu d’implication dans le mouvement d’Indépendance contre les colons britanniques. C’est même l’un d’entre eux, Nathuram Godse, qui assassina le Mahatma Gandhi en janvier 1948 au motif de ses positions tolérantes à l’égard de la communauté musulmane. Le meurtrier était issu de l’Assemblée des volontaires nationaux (RSS), groupe d’extrême-droite religieux. « Sardar Patel lui-même ordonna alors l’interdiction du RSS, organisation à laquelle le Premier Ministre Modi appartient depuis sa jeunesse », rappelle Gilles Verniers. Mais « le BJP a compris que sa popularité ne pourrait pas durer si elle ne s’inscrivait pas dans l’héritage des icônes nationaliste », souligne le site d’informations The Wire. Désormais, c’est chose faite.

Car la statue de l’Unité embellit à point nommé l’image du BJP, à l’approche des législatives prévues au printemps 2019. Et le Congrès, par la voix de Rahul Gandhi, s’est empressé de dénoncer « un subterfuge électoral ». Le politicien Shashi Tharoor a fait remarquer que les statues du Mahatma Gandhi, le Père suprême de la nation, se trouvaient injustement reléguées à un rang inférieur. « Pourquoi avoir construit une telle statue pour un disciple de Gandhi, alors qu’il n’y en a aucune de cette taille pour le Mahatma ? », a-t-il demandé.

Mais Narendra Modi ne compte pas en rester là. Après les emblèmes politiques, il s’intéresse aussi aux emblèmes religieux, chers à la vision de son parti qui privilégie l’hégémonie de l’hindouisme. En Uttar Pradesh, le gouvernement des nationalistes hindous tente ainsi de faire approuver l’érection d’une statue titanesque du dieu hindou Rama, sur le site controversé d’Ayodhya. Enfin, une statue de plus de 210 mètres à la gloire du roi hindou Chhatrapati Shivaji sera érigée en 2021 à Bombay. Ce roi guerrier avait lutté, au XVIIe siècle, contre l’Empire musulman des Moghols dans le sous-continent. Ce thème de l’« envahisseur musulman » est important dans la propagande des nationalistes hindous, qui multiplient ainsi leurs efforts pour revisiter l’histoire politique et la mythologie religieuse de leur pays.

(EDA / Vanessa Dougnac)


CRÉDITS

Hulton-Deutsch Collection ; DR