Eglises d'Asie

Dix ans après, les martyrs d’Orissa inspirent toute l’Église indienne

Publié le 05/03/2019




Plus d’une décennie après les persécutions antichrétiennes qui ont frappé le district de Kandhamal, dans l’État d’Orissa sur la côte est du pays, le conseil des évêques catholiques de l’État du Karnataka, dans le sud-ouest, a organisé un rassemblement à Bangalore, le 22 février, afin de donner la parole aux familles des victimes. Pour Mgr Peter Machado, archevêque de Bangalore, les victimes et leurs familles sont devenues des témoins et une grande source d’inspiration pour la foi chrétienne dans le pays. Les violences qui ont éclaté le 26 août 2008 ont entraîné la mort de près d’une centaine de chrétiens, et ont mis le feu à près de 3 000 maisons chrétiennes. Dix ans après, les familles des victimes témoignent.

Alors que Kanaka Rekha Nayak raconte le meurtre de son mari, sous ses yeux et ceux de ses deux filles, à cause de sa foi chrétienne, elle s’arrête un instant comme si elle revoyait la scène. Essuyant quelques larmes en parlant faiblement mais calmement, elle poursuit : « Nous avons prié pour leur pardon et nous nous sommes cachées dans la forêt. » Kanaka Rekha s’est adressée à plus de 1 000 chrétiens rassemblés dans un auditorium de Bangalore, le 22 février, venus entendre les témoignages des victimes des violences antichrétiennes de 2008. Plus de dix ans après les pires persécutions antichrétiennes de l’histoire de l’Inde, dans l’État d’Odisha (anciennement connu sous le nom d’Orissa), les victimes et leurs familles deviennent de grands témoins et une source d’inspiration pour la foi chrétienne dans le pays, ont soutenu les évêques présents lors du rassemblement. « Quand les chrétiens meurent pour leur foi, c’est l’occasion pour l’Église de se souvenir que le martyre est comme une semence plantée en terre », a déclaré Mgr Peter Machado, archevêque de Bangalore.

Le martyre contribue à faire grandir la foi plus sûrement que tout ce qui peut être réalisé par l’étude de la théologie ou de la Bible, a-t-il ajouté. La vie et la mort du mari de Kanaka Rekha Nayak, Parikkhit Nayak, doivent ainsi être une source d’inspiration, assure-t-il. Le 26 août 2008, la famille était chez elle quand les violences ont éclaté, mais ils se sont enfuis dans la forêt quand une foule est arrivée. « Mon mari s’est fait prendre, mais sa force lui a permis de s’échapper. Nous sommes sortis de la forêt le jour suivant et nous avons commencé à nous rendre en ville. Sur le chemin, plusieurs hommes nous ont arrêtés », raconte Kanaka. « Ils nous ont demandés si nous étions chrétiens. Ils ont arrêté mon mari, lui ont ligoté les mains et ont commencé à le frapper. » Elle et ses deux filles ont supplié les attaquants d’arrêter, « mais ils l’ont cruellement battu, ils ont traîné sa dépouille sur plus d’un kilomètre puis l’ont coupée en morceaux ». Kanaka et ses filles ont ensuite passé la nuit dans la forêt avant de rejoindre un camp de secours.

Honorer la foi des chrétiens de Kandhamal

Le rassemblement du 22 février était organisé par le conseil des évêques catholiques de l’État du Karnataka, dans le sud-ouest du pays. Il s’agissait du premier événement public de cette envergure organisé sur les persécutions en Orissa. Mgr Machado explique que la rencontre est destinée à honorer la foi et le sacrifice des chrétiens de Kandhamal. Elle était également destinée à sensibiliser le public sur sept chrétiens qui, selon les organisateurs, ont été sévèrement condamnés pour le meurtre du leader hindou Swami Lakshmanananda Saraswati, meurtre qui avait déclenché les émeutes en Orissa. Anto Akkara, journaliste et militant, a confié aux participants de la rencontre du 22 février que les chrétiens arrêtés ont été emprisonnés en 2013, après avoir été condamnés pour le meurtre de Saraswati le 23 août 2008. Le documentaire montré par Anto Akkara affirme que les foules hindoues, pour la plupart illettrées, avaient été incitées à se venger sur les chrétiens après que le corps de Swami Saraswati avait été montré en spectacle à travers le district de Kandhamal durant deux jours. Les violences qui ont éclaté trois jours après le meurtre ont tué presque une centaine de chrétiens, et incendié près de 300 églises et 6 000 maisons chrétiennes.

Le documentaire d’Akkara ajoute que les émeutes avaient été planifiées par des groupes hindous, en s’attaquant aux chrétiens en présentant le meurtre de Saraswati comme une attaque des chrétiens contre l’hindouisme. Anto Akkara a expliqué aux chrétiens rassemblés que même le système judiciaire avait été manipulé afin d’arrêter des innocents. Après le transfert de deux juges, un troisième a condamné les chrétiens à la perpétuité sur la base d’une théorie du complot fabriquée de toutes pièces, affirme Anto. Les sept chrétiens emprisonnés formaient un « deuxième groupe d’accusés », après l’arrestation d’un « premier groupe » qui avait été relâché après quarante jours de détention, explique Anto, qui ajoute que les nouvelles d’une « conspiration chrétienne » avaient alors été répandues dans le pays. En 2015, deux hauts fonctionnaires de police, qui s’étaient reposés sur cette histoire de complot afin d’assurer la condamnation des accusés, ont témoigné lors d’une enquête judiciaire dans le district de Kandhamal, en affirmant que les accusations étaient fausses. Anto affirme que c’est « une honte pour la démocratie indienne et son système judiciaire, que sept innocents soient emprisonnés afin de maintenir une fraude politique. La souffrance des chrétiens arrêtés, et celle des familles des victimes des violences, nous fait penser aux premiers chrétiens. Ce sont des histoires courageuses qui inspirent toute l’Église en Inde ». Mgr John Barwa, archevêque de Cuttack-Bhubaneshwar, dont le diocèse couvre la région frappée par les violences de 2008, a déclaré que « l’expérience de la persécution est dure et douloureuse, mais l’amour et le soutien que nous avons reçus après cela sont cent fois plus grands. Les attaquants ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour s’en prendre aux nôtres, mais leurs violences ne sont pas parvenues à éloigner Jésus de nos vies ». « Plusieurs m’ont demandé pourquoi cela nous arrivait à nous, les derniers, les plus petits, perdus et repliés dans un coin du pays… J’ai répondu que c’est parce qu’Il nous a choisis. »

« Leur exemple renforcera toute l’Église en Inde »

Runima Digal a également témoigné du meurtre de mari, Easwar Digal, qui était hindou avant leur mariage, et tué par des fanatiques à cause de sa conversion. Durant la troisième semaine des émeutes, le couple et leurs quatre enfants se sentaient en sécurité dans un camp de secours. Mais ils ont reçu un message de leur village, leur demandant de revenir parce que le calme était revenu. Une fois de retour au village, un groupe d’hommes a entouré Easwar en l’accusant d’avoir tué Saraswati. Les attaquants sont repartis en lançant un avertissement, il devait renoncer à sa foi chrétienne ou mourir. Le jour suivant, la famille a décidé de s’enfuir dans la forêt, mais ils ont été arrêtés en chemin par le groupe, armés de haches et d’épées, raconte sa femme. L’un d’entre eux a frappé Easwar au cou, puis ils lui ont demandé de renier le Christ, ce qu’il a refusé de faire. Ils l’ont alors ligoté, battu et traîné à terre, puis ils l’ont décapité avant de jeter son corps dans une rivière. Runima Digal et Kanaka Rekha Nayak font partie d’un groupe de 18 veuves de victimes des violences d’Orissa, qui se rassemble tous les mois pour jeûner et prier.

Le père Dibakar Parichha, un avocat qui est venu en aide aux victimes, confie que dans des affaires telles que celle du mari de Runima Digal, les enquêteurs n’ont pas pu trouver le corps. Par conséquent, les coupables ont été condamnés pour homicide volontaire et non pour meurtre, et condamnés à seulement sept ans de prison. Le prêtre ajoute cependant qu’il y a un appel et que leurs peines peuvent encore être allongées. Pourtant, concernant des centaines de cas liés aux violences de 2008, les criminels ont été acquittés à cause des négligences des enquêtes policières et du manque de preuves et de témoins, regrette le père Parichha. Dans plusieurs cas, la police était présente lors des attaques mais avait reçu l’ordre de ne pas intervenir, affirme le prêtre, qui ajoute que les forces militaires ne sont arrivées dans la région qu’après 41 jours d’émeutes, malgré de nombreux appels de l’Église. Lors de procès, des avocats qui étaient censés défendre les victimes ne se sont pas présentés, et plusieurs juges ont été transférés. Des témoins ont également reçu des menaces de la part des accusés et de leurs soutiens, dénonce le père Parichha. Les persécutions en Orissa « ont été douloureuses pour ceux qui ont souffert il y a dix ans. Et ils continuent d’en souffrir de plusieurs manières. Mais leur exemple et leur expérience renforceront toute l’Église en Inde », assure Anto Akkara.

(Avec Ucanews, Bangalore)


CRÉDITS

Cynthia Stephen