Eglises d'Asie

Élections nationales : une campagne présidentielle peu propice aux minorités

Publié le 08/02/2019




Alors que près de 185 millions d’Indonésiens seront inscrits sur les listes électorales à l’occasion des prochaines élections présidentielles du 17 avril, les représentants des principales minorités du pays se disent déçus face aux deux candidats en lice. Le candidat sortant, Joko Widodo, et son opposant, l’ancien général Prabowo Subianto, sont tous les deux critiqués pour leur négligence en matière des droits de l’homme et notamment concernant la liberté religieuse et les droits des minorités.


Le 17 janvier, lors du premier débat de leur campagne électorale, les candidats indonésiens à la présidentielle ont omis d’aborder le thème des violations de la liberté de religion ; mais Yendra Budiana, un musulman ahmadi, affirme que « plus rien ne me surprend. Nous nous attendions à cela ». L’archipel indonésien, majoritairement musulman, se prépare aux élections nationales du 17 avril. Mais les membres des minorités comme Yendra, qui appartient à l’ahmadisme, un mouvement islamique réformiste, fondé en Inde vers la fin du XIXe siècle, affirment qu’ils ont peu d’espoir de voir leurs besoins et leurs craintes pris en compte. Les Ahmadis ont fait partie des principales cibles des persécutions en Indonésie durant plus d’une décennie, depuis que le groupe a été considéré comme « déviant » par les autorités. Ils sont considérés comme non musulmans par la majorité des musulmans du pays parce qu’ils croient que leur fondateur, Mirza Ghulam Ahmad, est le messie attendu. Le premier débat entre Joko Widodo, le président sortant, qui s’est associé au penseur musulman Ma’ruf Amin, et l’ancien général Prabowo Subianto, qui s’est associé à Sandiaga Uno, un homme d’affaires, s’est concentré sur la loi, les droits de l’homme, le terrorisme et la corruption. Toutefois, de nombreuses critiques ont dénoncé le fait qu’aucun des deux candidats n’a proposé de mesures concrètes, en particulier concernant les droits de l’homme et notamment les violations des droits des minorités.

« J’espère qu’il y aura de véritables propositions concrètes, par exemple à propos de leur attitude envers notre communauté de Lombok, qui a été délogée durant quinze ans », poursuit Yendra Budiana, qui évoque plus de 200 familles parquées dans un camp de réfugiés dans la province des Petites îles de la Sonde orientales (Nusa Tenggara), après avoir été expulsées par des groupes musulmans extrémistes. « Je ne pense pas que nous verrons beaucoup d’initiatives positives », ajoute-t-il. Joko Widodo est la cible des critiques pour avoir montré peu d’intérêt vis-à-vis des questions relatives aux droits de l’homme, dont la liberté de religion. Le président a plutôt tendance à donner la priorité au développement des infrastructures. Il est également critiqué pour n’avoir pas su enrayer les persécutions contre les musulmans ahmadis et chiites, considérés comme déviants par la majorité des sunnites. Outre les nombreuses fermetures des mosquées des communautés concernées, de nombreuses restrictions ont été imposées contre leurs activités. Ainsi, le 4 janvier, plusieurs groupes extrémistes ont dissous un rassemblement d’ahmadis à Bandung, à Java.

Un taux d’abstention record attendu

Joko Widodo est également dénoncé par les ONG pour avoir choisi Ma’ruf Amin. Bonar Tigor Naipospos, de l’Institut Setara pour la démocratie, affirme que durant le mandat du penseur à la tête du Conseil indonésien des Oulémas, il était connu pour être ultra-conservateur. En 2005, il a publié une fatwa déclarant les ahmadis comme hérétiques, entraînant leur persécution qui se poursuit aujourd’hui. Il a également publié une autre fatwa déclarant hors-la-loi les groupes homosexuels, bisexuels et transgenres. En 2016, il avait affirmé que l’ancien gouverneur de Jakarta, Basuki Tjahaja Purnama, un chrétien plus connu sous le nom « d’Ahok », s’était rendu coupable de blasphème. Sa déclaration avait suscité une vague de protestations contre l’ancien gouverneur, qui avaient conduit à son arrestation. Bonar Naipospos, malgré ses désaccords avec le président sortant Widodo, affirme qu’il faut également se méfier de son opposant, Prabowo Subianto, qui a reçu de nombreux soutiens de la part des groupes extrémistes tels que le fameux Front des défenseurs de l’islam (FPI). Cette situation a poussé de nombreuses communautés minoritaires à lancer des appels à l’abstention. Parmi eux, se trouve le pasteur Palti Panjaitan, de l’Église protestante Filadelfia Huria Batak, qui n’a pas pu célébrer dans son église de Bekasi, à Java, depuis le début de l’année à cause de l’opposition de groupes musulmans. « Vu les antécédents des candidats, cela me fait réfléchir, en particulier parce qu’ils n’ont pas su résoudre nos problèmes et faire face à la politisation croissante de la religion à des fins électorales », explique-t-il.

Pourtant, sa communauté continue d’organiser des célébrations deux dimanches par mois en face du palais présidentiel afin d’attirer l’attention du président. De nombreuses organisations caritatives ont apporté leur soutien en boycottant la campagne électorale lors d’une conférence de presse organisée à Jakarta le 23 janvier. Lini Zurlia, une avocate qui a choisi de voter pour Widodo en 2014, explique que cette fois-ci, elle n’ira pas voter parce qu’aucun des deux candidats ne montre du respect pour ses convictions. « Amin, le partenaire de Widodo, a contribué à l’aggravation des tensions religieuses. Il est très intolérant », dénonce-t-elle, ajoutant que Subianto n’est pas tellement meilleur concernant les droits de l’homme. Selon un sondage récent de l’institut Charta Politika, Widodo est toujours en tête des intentions de vote avec 53,2 % contre 34,1 % pour Subianto, avec près de 12,7 % d’hésitants. Plus de 185 millions de personnes seront en âge de voter le 17 avril. Pangi Syarwi Chaniago, directeur général du centre Voxpol, prédit un taux d’abstention record, au-delà des 30 % d’abstention des dernières élections de 2014. « Alors que les candidats sont vus comme incapables de résoudre les problèmes principaux de beaucoup d’Indonésiens, le nombre d’abstentions augmentera automatiquement. » Le père Paulus Christian Siswantoko, secrétaire général de la commission épiscopale pour les laïcs, reconnaît que les deux candidats ont été tous les deux négligents dans le passé sur les questions des droits de l’homme. « Ce ne sont pas vraiment des candidats idéals à la présidentielle », ajoute-t-il. « Mais même si nous sommes déçus, nous devons tout de même aller voter. » Le prêtre ajoute que c’est à l’électorat de se tourner vers le moindre mal. « Nous ne pourrons peut-être pas avoir le candidat que nous voulons, mais nous pouvons au moins empêcher le pire des deux d’accéder au pouvoir. »

(Avec Ucanews, Jakarta)


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