Eglises d'Asie

En Inde, ce qu’il faut savoir sur la nouvelle loi controversée sur la citoyenneté

Publié le 19/03/2020




La très controversée loi sur la citoyenneté adoptée par le Parlement indien le 11 décembre 2019 facilite la naturalisation pour les réfugiés ayant fui le Pakistan, le Bangladesh et l’Afghanistan, à condition qu’ils ne soient pas musulmans. Ce texte introduit pour la première fois des critères religieux pour l’obtention de la nationalité indienne. Malgré la menace de l’épidémie du coronavirus qui commence à entrer dans le pays – 121 cas d’infection enregistrés au 17 mars –, de nombreux Indiens continuent de manifester pour son retrait.

Le 15 décembre à New Delhi, des étudiants de l’université Jamia Millia Islamia manifestent contre la nouvelle loi sur la citoyenneté.

C’est un texte qui ne passe pas. Plusieurs mois après l’adoption de la loi sur la citoyenneté par le Parlement indien, la contestation se poursuit. Elle a d’abord pris la forme de manifestations – des semaines durant, des centaines de milliers d’Indiens ont défilé à travers tout le pays – avant de s’exprimer sous d’autres formes. Le texte voté le 11 décembre dernier facilite l’obtention de la nationalité indienne pour les hindous, sikhs, bouddhistes, jaïns, parsis et chrétiens ayant fui l’Afghanistan, le Bangladesh et le Pakistan. Les musulmans, quant à eux, en sont exclus. Les opposants au texte jugent que ce dernier va à l’encontre des principes de laïcité inscrits dans le préambule de la Constitution indienne.

Ils dénoncent également une volonté de marginaliser davantage la minorité musulmane du pays, qui représente près de 200 millions de personnes sur 1,3 milliard d’habitants. Depuis l’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous en 2014, les crimes de haine contre les minorités, perpétrés au nom de la vache, animal sacré en Inde, se sont multipliés. Ils visent particulièrement les musulmans et les Dalits (autrefois appelés intouchables), traditionnellement associés aux industries du cuir et de la viande. Des noms de villes à consonance musulmane ont été rebaptisés par des dénominations plus « hindoues ». Depuis leur victoire éclatante aux élections législatives de mai dernier, les nationalistes hindous ont accéléré le pas et entériné plusieurs reformes phares de leur agenda. Ainsi, au mois d’août, le gouvernement a brutalement révoqué l’autonomie constitutionnelle du Cachemire, la seule région à majorité musulmane du pays.

« Je le dis encore et encore, ce texte de loi n’a rien à voir avec les musulmans de ce pays », martelait le puissant ministre de l’Intérieur Amit Shah devant les députés, au moment de l’adoption de cette réforme. « C’est un texte qui donne des droits, pas un texte qui en retire à quiconque », avait-il poursuivi dans un hémicycle largement acquis aux nationalistes hindous. Le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi a toujours affirmé qu’il s’agissait de protéger les communautés religieuses persécutées dans les pays voisins à majorité musulmane. Mais la réforme de la citoyenneté est d’autant plus controversée qu’elle devrait s’accompagner d’un autre projet du gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi. Ce dernier veut mettre en place un recensement qui demandera à tous les Indiens de prouver leur nationalité. À l’instar de celui mené en Assam (nord-est) en 2019 et qui menace de priver 1.9 million de personnes de leur nationalité. De nombreux musulmans craignent ainsi d’être relégués au rang de citoyens de seconde zone.

De nombreux recours contre la loi controversée

La loi sur la citoyenneté, qui ne concerne pourtant pas directement les musulmans indiens, a cristallisé les peurs de cette minorité qui représente 14 % de la population. Elle a poussé dans les rues des citoyens qui n’avaient jusque-là jamais manifesté de leur vie. À New Delhi, des femmes de tous âges occupent aujourd’hui encore, nuit et jour, une portion de route du sud de la capitale. Un sit-in qui perdure depuis des mois. Les femmes de Shaheen Bagh, du nom de ce quartier, sont devenues l’emblème de cette contestation à laquelle le gouvernement a choisi de rester sourd. Il n’a jamais été question de faire machine arrière, même lorsque la situation devenait explosive. Pire encore, certains membres du Bharatiya Janata Party (BJP) de Narendra Modi ont jeté de l’huile sur le feu, l’un d’eux appelant à « tirer sur les traîtres », lors d’une manifestation en faveur de la loi sur la citoyenneté. La situation a finalement tourné au drame en février dernier lorsque des affrontements entre partisans et opposants de la loi sur la citoyenneté ont dégénéré en conflit communautaire, dans le nord-est de Delhi. Vraisemblablement orchestrées par des extrémistes hindous et visant des musulmans, ces violences ont fait plus de 50 morts et des centaines de blessés.

La Conférence des évêques catholiques d’Inde, qui s’était déroulée quelques jours auparavant, avait pourtant mis en garde : « Les fausses idéologies nationalistes qui incitent au mépris pour les cultures autres que la culture dominante majoritaire sont capables de perpétrer des atrocités. » À cette occasion, les évêques catholiques d’Inde avaient d’ailleurs clairement estimé que la religion ne devait pas être un critère déterminant pour l’obtention de la nationalité indienne. Désormais, il revient à la Cour suprême de statuer. La plus haute instance judiciaire du pays doit examiner plus d’une centaine de recours déposés conte cette loi. Même la Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a demandé à la Cour suprême indienne de pouvoir se joindre aux recours en justice contre cette loi controversée.

(EDA / A. R.)


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