Eglises d'Asie

En Uttar Pradesh, les chrétiens de plus en plus ciblés

Publié le 16/03/2024




Alors que le sort des minorités religieuses se dégrade en Inde, les arrestations et actes de violence à l’encontre des chrétiens se multiplient en particulier dans l’Uttar Pradesh. Cet État, le plus peuplé du pays, est dirigé par un moine hindou fondamentaliste qui n’a jamais caché son aversion pour les minorités religieuses. Le mois dernier, l’arrestation du père Dominic Pinto, accusé de vouloir convertir des hindous, a suscité de nombreuses indignations. Dans la foulée, la Conférence des évêques catholiques d’Inde (CBCI) a fait part de sa profonde inquiétude face à une intolérance croissante dans la vie sociale et politique de l’Inde.

Sous la pression des nationalistes hindous au pouvoir, les actes ciblant les chrétiens ont fortement augmenté en Uttar Pradesh.

Onze chrétiens, incluant le prêtre catholique Dominic Pinto, ont été libérés sous caution le 12 mars, après avoir été arrêtés le mois dernier dans l’État de l’Uttar Pradesh, dans le Nord. L’affaire avait choqué les esprits, dans un contexte où les arrestations de chrétiens se multiplient. Ils sont régulièrement accusés de vouloir convertir des hindous et, en conséquence, de violer des dispositions législatives qui criminalisent les conversions forcées dans certains États de l’Inde.

En février, le père Dominic Pinto du diocèse de Lucknow, capitale de l’Uttar Pradesh, a été visé par une plainte émise par un extrémiste hindou. Il a été accusé d’avoir organisé une réunion de prières qui aurait caché une cérémonie de conversions. « Il n’y a pas un iota de vérité dans cette allégation », a dénoncé le père Donald D’Souza, porte-parole du diocèse de Lucknow.

Depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 du Premier ministre Narendra Modi sous les couleurs du nationalisme hindou, la situation des chrétiens, de confessions catholique, protestante, évangélique et pentecôtiste, se dégrade. Cette minorité représente 2,3 % de la population indienne, formant la troisième religion la plus importante du pays derrière les musulmans (14,2 %) et les hindous (79,8 %).

L’Inde au 11e rang des pays les plus dangereux pour les chrétiens

En janvier, l’organisation internationale Portes Ouvertes a positionné l’Inde au 11e rang des pays les plus dangereux pour les chrétiens. L’organisation a mis l’accent sur le fait que les États de l’Inde mettent en œuvre des lois anti-conversion draconiennes, « créant un environnement dans lequel n’importe quel chrétien qui partage sa foi peut être accusé de crime, menacé, harcelé ou même être l’objet d’actes de violence ».

Adoptées par 11 des 28 États de l’Union indienne, les lois criminalisant les conversions forcées sont souvent utilisées pour cibler et menacer les chrétiens. Elles stipulent que tout changement de religion de la part d’un individu doit être signalé aux autorités locales dans les 30 jours précédant la cérémonie de conversion. Les personnes concernées doivent également prouver qu’elles n’ont pas été forcées ni manipulées dans leur choix.

Sous la pression des nationalistes hindous au pouvoir, les actes ciblant les chrétiens ont fortement augmenté en Uttar Pradesh où opèrent notamment des milices nationalistes hindoues, avec la complicité de la police. Cet État, le plus peuplé de l’Inde avec 230 millions d’habitants, a adopté la loi anti-conversion en 2021, en vertu de laquelle des dizaines de chrétiens sont arrêtés et envoyés en prison. L’Uttar Pradesh est également le terreau de théories conspirationnistes comme celle du « love djihad » qui accuse des hommes musulmans d’épouser des femmes hindoues afin de les convertir.

Pour les évêques indiens, « il existe la crainte que les attitudes poussant à la division sont en train d’éroder l’esprit laïc et pluriel qui a toujours caractérisé notre pays ».

D’après une enquête récente du site d’information « Article 14 », quatre institutions chrétiennes d’Uttar Pradesh font face à des accusations de conversions forcées, incriminant près de 200 personnes dont plusieurs ont déjà été emprisonnées ou arrêtées. Selon le site, des descentes de police ont visé ces institutions sur la base de plaintes parfois anonymes et toujours non corroborées. Une institution est quant à elle frappée d’accusations d’irrégularités financières, selon un procédé de plus en plus utilisé par le pouvoir.

« Il y a une polarisation religieuse sans précédent »

Basée à Delhi, l’association United Christian Forum for Human Rights (UCF), qui répertorie les actes de violence commis à l’encontre de la minorité chrétienne, a comptabilisé 687 incidents sur 334 jours de l’année 2023, dont 287 perpétrés en Uttar Pradesh. Si le nord de l’Inde est le théâtre principal de ces violences, le Chhattisgarh, au centre, est une autre région où les violences contre les chrétiens connaissent un essor préoccupant depuis 2022. Enfin, depuis l’an dernier, l’État de Manipur, dans l’extrême nord-est de l’Inde, est en proie à un conflit interethnique d’une rare violence, qui oppose principalement la majorité hindoue de la tribu Meitei à la minorité chrétienne des Kuki. En quelques mois, 175 personnes ont été tuées et 386 sites religieux attaqués.

Deux jours après l’arrestation du prêtre Dominic Pinto, la Conférence des évêques catholiques d’Inde (CBCI), basée à Delhi, a tiré la sonnette d’alarme. Elle a fait part de son inquiétude face à une intolérance croissante dans la vie sociale et politique en Inde. Son communiqué de six pages alerte sur le fait que les attaques contre les chrétiens sont désormais « régulières ». Ces attaques « continuent d’augmenter dans différentes régions de l’Inde ». « Destruction de maisons et d’églises, harcèlement des employés travaillant dans des orphelinats, pensions, institutions éducatives et médicales sont devenues communs, sous le faux prétexte d’accusations de conversions. »

« Il existe la crainte, poursuit le communiqué, que les attitudes poussant à la division, les discours de haine et les mouvements fondamentalistes sont en train d’éroder l’esprit laïc et pluriel qui a toujours caractérisé notre pays et notre Constitution. Les droits fondamentaux et les droits des minorités qui sont garantis par la Constitution ne devraient jamais être ébranlés. » La CBCI cite notamment la fragilisation des institutions démocratiques du pays, les pressions portées aux structures fédérales, et le fait que les médias ne sont plus en mesure de jouer leur rôle. « Il y a une polarisation religieuse sans précédent, qui met en danger la précieuse harmonie sociale de notre pays et porte atteinte à la démocratie. »

(EDA / Antoine Buffi)


CRÉDITS

Asianews