Eglises d'Asie

Fin des élections : rencontre avec l’avocat A. C. Michael, défenseur de la liberté religieuse en Inde

Publié le 21/05/2019




Basé à New Delhi, l’avocat et militant des droits de l’homme A. C. Michael a défendu de nombreux cas d’attaques contre la minorité chrétienne, qui représente 2,3 % de la population indienne. Ces attaques, qui s’étendent aussi à la minorité musulmane, se sont multipliées depuis l’arrivée au pouvoir, en 2014, de Narendra Modi et du parti du BJP. Ancien membre de la Commission de Delhi pour les minorités religieuses, A. C. Michael est également coordinateur national du Forum chrétien uni (UCF) et directeur consultant de l’ONG chrétienne Alliance defending freedom (ADF), qui défend la liberté religieuse dans le pays. L’avocat fait le point sur la situation de la communauté chrétienne, alors que s’est achevée la dernière phase du gigantesque scrutin législatif qui a appelé 900 millions d’Indiens aux urnes. Les premières estimations annoncent un clair avantage du BJP, mais les résultats officiels ne seront publiés que le 23 mai.

Églises d’Asie : Quel est le motif des attaques perpétrées contre les chrétiens en Inde ?

A. C. Michael : Tout d’abord, il faut rappeler que les attaques contre les chrétiens ne sont pas nouvelles en Inde. On se souvient notamment des violences survenues dans l’État de l’Orissa, en 2008. Mais depuis 2014, un gouvernement dont l’idéologie fait la promotion de la religion hindoue affecte les minorités religieuses. En 2018, l’organisation Portes ouvertes a classé l’Inde au 10e rang des pays où les chrétiens sont le plus persécutés, alors que le pays était à la 34e place en 2014. Selon l’article 25 de la Constitution, le droit d’évangéliser est reconnu en Inde et la conversion est légale. Les problèmes que nous observons aujourd’hui viennent du fait que les chrétiens sont attaqués pour de fausses accusations de conversions religieuses. Depuis l’Indépendance et jusqu’au dernier recensement officiel de 2011, la population chrétienne a pourtant maintenu une proportion identique, aux alentours de 2.3 % de la population. Et lorsque notre Constitution a été rédigée sous la direction d’Ambedkar, la question des conversions a été débattue. L’article 25 a été établi en gardant la minorité chrétienne à l’esprit, car c’est une religion qui par essence appelle à annoncer la Parole de Jésus. Cet article reconnaît donc le droit d’évangéliser et la conversion individuelle. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il s’agit de convertir. Par exemple, en Uttar Pradesh, il y a des villages où des hindous viennent se recueillir dans les églises : non pas parce qu’ils veulent devenir chrétiens, mais parce qu’ils respectent les églises et croient qu’ils pourront être guéris ou apaisés.

Comment se déroulent la plupart des agressions ?

Les prêtres sont faussement accusés de vouloir convertir les gens et sont arrêtés. Dans de nombreux cas observés, des milices hindoues, constituées de 100 à 200 personnes, entrent dans les maisons et forcent les prêtres à se rendre au commissariat de police en les accusant de vouloir convertir des hindous. À l’origine, nous avons pensé que ces groupes hindous étaient les attaquants, mais à présent nous comprenons mieux la méthode utilisée. C’est la police elle-même qui dirige et rassemble ces groupes hindous. La police se rend ainsi chez les prêtres et, avec l’aide du groupe hindou, cible les fidèles. C’est une méthode systématique et planifiée. Il en résulte que les prêtres sont souvent arrêtés pour rien. Mais les problèmes sont si nombreux que nous devons nous rendre tous les deux jours dans un commissariat pour résoudre la situation. Depuis 2014, les violences ne se manifestent ainsi plus par de grandes émeutes, comme par le passé, mais par de petites attaques ciblées, qui attirent moins l’attention de la communauté internationale et des médias. La stratégie utilisée a changé. En Uttar Pradesh, un État dirigé par le moine radical Yogi Adityanath, ces problèmes sont très fréquents et la police a les mains libres pour cibler les minorités. Par exemple, nous avons connaissance de plusieurs cas d’assassinats extrajudiciaires de musulmans. Il y a encore d’autres situations. Dans des villages de l’État du Chhattisgarh, il existe un boycott social tacitement mis en place contre les catholiques. Ces derniers n’ont pas le droit d’utiliser l’eau du puits ou de faire leurs courses à l’épicerie. Notre organisation essaie de défendre aussi ces situations, au cas par cas.

Comment répertoriez-vous ces attaques ?

En 2015, nous avons créé une ligne d’appel gratuite pour porter secours aux chrétiens victimes des milices hindoues. Nous avons un bureau à Delhi et une antenne en Uttar Pradesh. Ainsi, depuis le mois de janvier, notre organisation a déjà répertorié 81 attaques dont 19 en Uttar Pradesh. En 2018, nous avons enregistré 295 attaques dont 104 en Uttar Pradesh. Deux catholiques ont également été tués, l’an dernier et cette année. Mais ce ne sont que nos chiffres et la réalité doit être bien au-delà. Des dizaines de musulmans ont également été tués. Et même si le BJP n’était pas réélu ce mois-ci, la situation pourrait continuer.

Les nationalistes hindous voient les conversions au christianisme comme une menace à l’unité de l’Inde…

Plusieurs États ont adopté des lois anti-conversions. Une autorisation est désormais nécessaire pour se convertir. Huit États sont concernés, le plus récent étant l’État du Jarkhand, l’an dernier. C’est une violation de l’article 25 de la Constitution. Ces lois anti-conversions interdisent la « fraude », la « menace » et la « séduction ». Par « fraude », on entend par exemple un prêtre qui promettrait de soigner miraculeusement quelqu’un. Donc nous demandons aux prêtres de dire qu’ils n’ont aucun pouvoir de guérison. Une « menace » pourrait être assimilée à un prêtre disant à quelqu’un qu’il n’ira pas au paradis s’il ne se convertit pas. Enfin, la « séduction » dénonce toute forme de cadeau offert pour pousser une personne à se convertir au christianisme. Le problème, c’est que ces catégories sont très mal définies et que les interprétations sont floues. Par exemple, l’an dernier, un prêtre a été arrêté à Patna, dans l’État du Bihar, pour avoir donné du thé et des biscuits à des enfants après la messe.

Faut-il blâmer les groupes d’extrémistes hindous ou l’idéologie du BJP pour ces tensions religieuses ?

L’histoire et les faits parlent d’eux-mêmes et donnent la réponse. Quand Jawaharlal Nehru était premier ministre de l’Inde, en 1948, le Mahatama Gandhi a été assassiné par un homme affilié à l’organisation du RSS (le Corps des volontaires nationaux, mouvance de l’extrême-droite hindoue et matrice idéologique du BJP). Le RSS a été déclaré illégal. Une aile politique s’est alors développée, qui est devenue le BJP en 1982. Mais le vrai parti nationaliste hindou est le RSS, qui prétend à des activités sociales mais qui, en réalité, est très politique. Narendra Modi est un homme du RSS et il a fait toutes ses classes au sein de cette organisation. Pour le RSS, et c’est mentionné sur leur site officiel, il existe deux catégories de personnes en Inde : ceux qui appartiennent à la religion hindoue et ceux qui en sont exclus, ces derniers ayant le choix de la rejoindre ou de quitter le pays. En 2015, le RSS et le BJP se sont réunis lors d’une convention qui s’est tenue à Goa. Ils ont déclaré que les chrétiens et les musulmans devront avoir quitté le pays d’ici 2021. Et aujourd’hui, au cours de la campagne électorale, certains politiciens du BJP ont parlé de stériliser ces minorités… Il faut aussi rappeler que Narendra Modi était à la tête du Gujarat quand des massacres antimusulmans ont eu lieu en 2002 dans son État. Il n’a jamais accepté sa responsabilité dans ces pogroms. Au sein même du gouvernement, pratiquement aucun non-hindou n’a été sélectionné à des postes importants depuis cinq ans. Et au cours du scrutin législatif de 2014 et celui de 2019, le BJP n’a donné aucune candidature à des musulmans, et une seule à un chrétien…

(EDA / Propos recueillis par Vanessa Dougnac)


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