Eglises d'Asie

Kumbh Mela, le plus grand rassemblement religieux du monde

Publié le 17/01/2019




Dans le nord de l’Inde, la « Kumbh Mela », le plus grand pèlerinage de la planète, a débuté ce mardi dans la ville sainte d’Allahabad. Pèlerins et ascètes ont accompli leurs premières ablutions de purification dans des eaux froides et sacrées du Sangam, au confluent du Gange, de la Yamuna et de la Saraswati. Durant quarante-neuf jours, plus de 130 millions d’hindous devraient ainsi fouler les berges sablonneuses de la ville d’Allahabad, dans l’Etat d’Uttar Pradesh, avec un pic d’affluence de 30 millions de dévots attendus le 4 février, jour le plus auspicieux. La manifestation se teinte également cette année de politique puisque les nationalistes hindous au pouvoir utilisent l’événement pour asseoir leur présence et consolider le vote hindou, à l’approche d’un scrutin national prévu en avril et mai prochains.

Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco depuis 2017, la Kumbh Mela (« Fête de la jarre sacrée ») est le plus grand rassemblement humain de la planète. Dotée d’un campement géant pour accommoder les visiteurs et les pèlerins, cette manifestation hindoue se déroule environ tous les six ans. Selon les textes fondateurs des Védas, des gouttes du nectar d’immortalité seraient tombées sur les fleuves traversant quatre villes, Allahabad, Haridwar, Nashik et Ujjain, qui accueillent alternativement la Kumbh Mela. Dans une clameur intense, le coup d’envoi des rituels religieux a été lancé mardi matin, avec les ablutions d’ascètes issus des 13 sectes hindoues principales. Ces scènes saisissantes d’immersion dans les eaux sacrées ont aussi captivé les photographes du monde entier, notamment saisis par la parade des Naga Sâdhus, ces hommes nus qui se couvrent le corps de cendres en signe de renoncement. La présence inédite d’une congrégation transgenre, la Kinnar Akhara, a par ailleurs été remarquée. Lors de la précédente Khumbh Mela de 2013, des femmes ascètes avaient eu, elles aussi, le droit de se baigner pour la première fois aux côtés des hommes saints.

Puis, au rythme des incantations, des coups de sifflet des policiers et des annonces des haut-parleurs, le tour de la foule est venu, dans des queues qui se sont étirées au fil de la journée. Pour chacun, il s’agit de se purifier de ses péchés et de se rapprocher du salut, dans une expérience spirituelle et festive, souvent joyeuse pour les familles. Leurs ablutions ont été orchestrées sous haute sécurité, avec 50 pontons flottants installés pour répartir les pèlerins en groupes. La possibilité de mouvements de foule au moment des bains est la plus grande crainte des autorités, qui ont déployé 30 000 forces de sécurité pour contrôler et encadrer l’ensemble de la manifestation. En 2013, à Allahabad, 36 personnes avaient péri dans une bousculade. À l’écart du rivage, la Kumbh Mela est aussi un campement gigantesque de tentes de toile et de bambou, qui s’est inventé sur 3 200 hectares pour héberger pèlerins et touristes venus de tous les coins de l’Inde. Cauchemar annoncé, la logistique de la Kumbh Mela tient de l’exploit, sachant qu’il faudra recevoir cette année jusqu’à 30 millions de personnes en une journée. Par comparaison, 2,4 millions de musulmans se sont rendus l’an dernier au pèlerinage de la Mecque. Le campement d’Allahabad, qui a déjà accueilli plus de 100 millions de visiteurs en 2013, abrite marchés, restaurants, hôpitaux, banques, casernes et postes de police, avec accès à l’eau potable et wifi gratuit.

30 millions de pèlerins en un jour

Les chiffres disent le reste : 122 000 toilettes, 9 000 balayeurs de nuit, 100 caméras de contrôle, 20 drones de surveillance, 40 000 lampadaires, ou encore 15 tentes informatisées pour personnes égarées. Portée par une religion sans clergé ni dogme officiel, l’organisation démesurée de la Kumbh Mela est spectaculaire. Ainsi structurée, la ville va désormais vivre à son rythme grouillant et affairé, tel un congrès géant de l’hindouisme. Avec les petits vendeurs d’ouvrages, de talismans et de souvenirs, la foire mercantile se mêle à la recherche spirituelle. Sous les tentes, des hommes saints à dreadlocks fument des shiloms gorgés de marijuana. Rompant leur réclusion et l’isolement de leurs ashrams, les Sâdhus sont vénérés par les pèlerins. Chaque gourou, petit ou grand, arbore son stand ou son chapiteau. Rivalisant de néons clignotants, les principales sectes hindoues, les akharas, déploient quant à elle leur grandeur pour attirer des adeptes, conduire des cérémonies initiatiques et gérer leur marketing religieux. Dans les interminables allées se croisent les simples pèlerins éreintés et les 4×4 d’opulents gourous, de « VIP » et de politiciens.

Cette année, les grands partis politiques se sont réservé des tentes plus grandes qu’à l’accoutumée. Y compris le parti d’opposition du Congrès, dirigé par l’héritier Rahul Gandhi, qui est monté en puissance lors des derniers scrutins régionaux. Car pour la classe politique, c’est une bonne occasion d’approcher les électeurs face à l’imminence des élections législatives. Les nationalistes hindous du BJP (Parti du peuple indien), au pouvoir à New Delhi avec Narendra Modi et en Uttar Pradesh avec le prêtre hindou radical Yogi Adityanath, s’y préparent depuis un an. Ils ont même rebaptisé Allahabad du nom de Prayagaj, effaçant l’héritage musulman de la ville au profit de l’hégémonie hindoue. Le premier ministre, Narendra Modi n’a quant à lui pas manqué une occasion de mettre en lumière l’importance de la Kumbh Mela, en Inde comme à l’étranger. Ce mardi, il a souhaité que « de plus en plus de gens puissent participer à cette grande et divine cérémonie ». Partout dans la ville, on voit des affiches arborant son sourire et celui de Yogi Adityanath. Selon le site d’information Firstpost, la Kumbh Mela est « le test politique décisif de Yogi Adityanath pour l’Uttar Pradesh », un État au poids considérable dans les scrutins. Aucune Kumbh Mela n’avait été aussi généreusement financée. « Nous avons tous les fonds nécessaires », a commenté Ashish Kumar Goyal, un responsable de la manifestation. Avec un budget dépassant les 500 millions d’euros, soit plus du double de celui attribué en 2013, les autorités n’ont pas lésiné. Sur Twitter, le président de l’Inde, Ram Nath Kovind, a ainsi félicité ce mardi « les efforts de préparation » des autorités. Sous prétexte de prêter main-forte à ces dernières, des milliers de militants du puissant RSS (Corps des volontaires nationaux) – organisation matrice du BJP –, ont été déployés. Aux mantras religieux s’ajouteront ainsi leurs slogans politiques en faveur de Narendra Modi. Au cœur du campement, l’agenda idéologique des nationalistes hindous est à l’œuvre.

(EDA / Vanessa Dougnac)


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