Eglises d'Asie

La croisade d’un missionnaire vietnamien contre la traite des personnes et l’esclavage moderne à Taïwan

Publié le 31/03/2021




Après plusieurs décennies de lutte contre l’esclavage moderne et la traite des êtres humains à Taïwan, le père Pierre Nguyen Van Hyung, prêtre vietnamien de la société missionnaire de Saint-Colomban, a été reconnu pour son action. Né en 1958 dans le sud du Vietnam, il a lui-même fait l’expérience de la pauvreté et de la guerre. Devenu missionnaire et envoyé au Taïwan en 1992, il a créé un bureau spécial pour soutenir les travailleurs migrants et les femmes mariées vietnamiennes à Taïwan. À ce jour, l’organisation a accompagné plus de 200 000 victimes du trafic sexuel et des travailleurs migrants vietnamiens.

Le père Pierre Nguyen Van Hung, missionnaire vietnamien, est reconnu pour son action contre la traite des personnes et contre l’esclavage moderne à Taïwan.

Le père Pierre Nguyen Van Hyung a dû lutter pour sortir de la pauvreté et contre la guerre, avant de devenir un sauveur pour de nombreuses victimes de l’esclavage et du trafic des personnes à Taïwan. Pendant plus de trois décennies, ce prêtre vietnamien de 63 ans de la société missionnaire de Saint-Colomban a mené une bataille inlassable et fructueuse contre le fléau de l’esclavage et de la traite des personnes dans cette puissance économique de l’Asie de l’Est. Pierre Nguyen est né dans une famille catholique de la province de Binh Tuay, dans le sud du Vietnam, en 1958. Son père, un chauffeur de taxi, est mort après s’être longtemps battu contre plusieurs problèmes de santé, alors que Pierre, le deuxième enfant de la famille, avait 17 ans. Le départ de son père a laissé sa mère, une femme au foyer, avec trois fils et cinq filles à charge, dans un pays ravagé par la guerre et par une pauvreté endémique.

Malgré leurs circonstances précaires, les enfants ont été fortement influencés par la foi fervente de leur mère, qui l’a longtemps portée alors qu’elle s’efforçait de faire vivre sa famille. Dès le plus jeune âge, Pierre Nguyen a eu beaucoup d’estime pour saint François d’Assise, et il est même devenu moine pendant une courte période. Mais il a dû quitter les frères après la victoire des communistes durant la Guerre du Vietnam. Toutes les pratiques religieuses ont été interdites et ceux qui défient les ordres étaient persécutés. Alors que le régime communiste s’est maintenu au pouvoir avec toujours plus de politiques et d’actions répressives, Pierre, comme de nombreux Vietnamiens, ne voyait plus aucune perspective d’avenir dans son pays. En 1979, il a donc fui par bateau ; l’embarcation surchargée a dérivé pendant plusieurs jours à cause du mauvais temps, et un bateau norvégien a finalement secouru les passagers, qui se sont réfugiés au Japon.

« Là-bas, j’ai pris conscience de la discrimination des réfugiés »

Réfugié dans un camp de Fujisawa pendant trois ans, Pierre Nguyen a eu plusieurs petits boulots pour survivre, comme ouvrier dans la construction routière, dans une usine métallurgique et même comme fossoyeur. « Là-bas, j’ai pris conscience de la discrimination contre les réfugiés, de la façon dont ils sont exclus de la société et comment ils peuvent se retrouver abandonnés à leur sort sans personne pour entendre leurs voix », explique le prêtre, dans une interview publiée sur le site du ministère des Affaires religieuses de Taïwan. Sa vie a pris un nouveau tournant quand il a rejoint les missionnaires colombans. En 1988, il a visité Taïwan en tant que missionnaire lors d’un stage, avant de partir à Sydney, en Australie, pour terminer ses études. Il a été ordonné en 1991, et il a été envoyé à Taïwan l’année suivante. Son retour à Taïwan a été une révélation, quand il a été exposé à l’exploitation impitoyable des migrants issus de plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, dont le Vietnam, la Thaïlande et les Philippines. Il a été particulièrement indigné du sort de dizaines de milliers de femmes migrantes vietnamiennes, subissant des conditions de quasi-esclavage à Taïwan.

En raison des bonnes relations économiques et commerciales entre le Vietnam et Taïwan, il y a eu de nombreux mariages interculturels. En 2017, plus de 98 000 femmes vietnamiennes s’étaient mariées à des hommes taïwanais, faisant d’elles le plus grand groupe de migrants non chinois dans le pays, selon les chiffres du gouvernement. Parmi les causes de ces nombreux mariages, il y avait souvent l’espoir d’une prospérité économique et d’une vie meilleure. Toutefois, toutes n’ont pas eu cette chance. Ainsi, beaucoup de migrantes vietnamiennes ont été victimes d’esclavage et de la traite des personnes, après avoir été attirées à Taïwan par les fausses promesses de courtiers corrompus, jusqu’à être forcées de travailler dans des bars et des maisons closes. Un cadre législatif flou et une corruption importante ont assombri l’avenir de beaucoup de femmes vietnamiennes, les laissant brisées physiquement et psychologiquement. Enragé par cette exploitation flagrante, le père Pierre Nguyen Van Hyung a décidé de se battre contre cette situation.

Héros de la lutte contre la traite des personnes

En 2004, le père Pierre a créé le Bureau vietnamien pour les travailleurs migrants et pour les femmes mariées (Vietnamese Migrant Workers & Brides Office) à Taoyuan, une ville près de Taipei, la capitale taïwanaise. Ses efforts se sont joints aux services sociaux du diocèse de Hsinchu, l’un des sept diocèses catholiques du pays. L’organisation a accompagné plus de 200 000 travailleurs migrants et victimes du trafic sexuel, qui ont pu être logés et accompagnés, directement ou indirectement. Le groupe aide aussi les femmes vietnamiennes à dépasser les barrières culturelles et linguistiques, et autres incompréhensions sur les lois taïwanaises sur le mariage et l’immigration. L’un des principaux succès de l’organisation a été une bataille judiciaire défendant plus de 100 femmes vietnamiennes qui ont été victimes de viols et d’abus à cause des fausses promesses de deux agences de recrutement. L’affaire, qui a démarré en 2005, a traîné sur près de 12 ans avant leur victoire finale. Le père Pierre raconte qu’il ne pouvait pas supporter la douleur extrême des victimes, qui étaient pourtant restées silencieuses de peur d’être déportées à cause de leurs dettes impayées (liées aux frais imposés par les courtiers).

« C’était très dur pour moi, c’était comme si mes propres sœurs avaient été brutalement abusées », explique le prêtre, qui a compris que le manque de régulation du système de courtage était au cœur du problème, et qui s’est battu sans relâche pour faire voter une loi contre l’esclavage et la traite des personnes. Il a pris part à des manifestations et des séminaires, et il a rendu visite à des hauts fonctionnaires américains à Washington pour les alerter sur la situation à Taïwan. Il a également développé des partenariats avec des ONG, et il s’est battu inlassablement pour poursuivre les trafiquants et pour négocier des compensations financières en faveur des victimes. Par conséquent, Taïwan a été classé dans la liste de surveillance de niveau 2 (Tier 2 Watch List) par le rapport mondial sur la traite des personnes (TIP) de 2006 (aux côtés de la Chine et du Cambodge). Pour ses efforts contre la traite des personnes, le prêtre a été reconnu par le gouvernement américain comme un « Héros de la lutte contre l’esclavage moderne ».

Face aux pressions internationales, Taïwan a voté la Loi sur la prévention de la traite des êtres humains de 2009, une législation stricte et complète. En 2010, le missionnaire vietnamien s’est rendu en Australie pour étudier la psychologie, afin de mieux comprendre les aspects psychosociaux des problèmes affectant les travailleurs migrants et les femmes migrantes à Taïwan. Le prêtre a également soutenu une meilleure protection légale des travailleurs migrants, alors que beaucoup subissent des accidents du travail, sans pourtant recevoir de compensations. Selon les chiffres officiels, Taïwan compte plus de 710 000 migrants de plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, dont l’Indonésie, le Vietnam, la Thaïlande et les Philippines. En 2016, le gouvernement taïwanais a amendé l’article 52 de la loi sur l’emploi, afin de renforcer les droits des travailleurs. Le père Pierre Nguyen soutient que son service est au service de « la volonté de Dieu » et que ses efforts sont guidés par une approche centrée avant tout sur les personnes. « Dieu a un plan pour nous tous. Nous devons l’écouter et le suivre », ajoute-t-il.

(Avec Ucanews)


CRÉDITS

Lin Min-hsuan / ministère des Affaires étrangères, Taïwan