Eglises d'Asie

La réappropriation paradoxale de l’image de Gandhi par Narendra Modi

Publié le 08/10/2019




Dans ses discours politiques et ses grandes campagnes, le Premier ministre nationaliste hindou, Narendra Modi, brandit volontiers l’image du Mahatma Gandhi et s’associe désormais à l’héritage de l’icône de la non-violence. Cette réappropriation est paradoxale puisque la famille politique de Narendra Modi est très éloignée de la vision du Mahatma Gandhi, qui avait défendu l’unité entre hindous et musulmans. Mais cette utilisation positive de l’image de Gandhi n’est pas sans plaire à l’électorat indien modéré et à la communauté internationale. Le Premier ministre s’était ainsi donné l’échéance du 2 octobre, jour du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, pour faire aboutir son vaste programme de couverture sanitaire universelle.

Le dirigeant nationaliste hindou a choisi la date du 2 octobre, marquant le 150e anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, pour clamer le succès de sa campagne retentissante en matière de santé publique, qui visait à fournir des toilettes à une population d’1,3 milliard d’habitants. M. Modi a ainsi annoncé que l’Inde avait « mis fin avec succès à toute défécation à l’air libre », un vieux fléau de l’Inde à l’origine de graves infections, de mortalités infantiles et de maladies diarrhéiques. Lancée en 2014 lors de son arrivée au pouvoir, sa mission Swachh Bharat (« L’Inde propre ») promettait d’en finir avec ce problème de santé en construisant des toilettes publiques à travers le pays. Le symbole de la campagne n’était autre que l’image des lunettes rondes du Mahatma Gandhi, et le Premier ministre s’était fixé l’échéance de l’anniversaire du Mahatma Gandhi, le 2 octobre 2019, pour parvenir à son but. Désormais, c’est chose faite : M. Modi clame avoir éradiqué le fléau avec la mise en place de 110 millions de latrines en 5 ans. Si les experts doutent des chiffres avancés et soulignent que l’Inde est encore loin d’être débarrassée de ce problème, le Premier ministre a indéniablement contribué à améliorer la situation en Inde. Par la même occasion, il s’est offert une belle opération de communication, affirmant « avoir accompli un rêve » du Mahatma Gandhi.

Une récupération trompeuse

Son image charismatique a bénéficié de cette campagne. Le mois dernier, elle lui a valu d’être récompensé par la fondation caritative Bill & Melinda Gates. Les défenseurs des droits de l’homme ont vivement réagi : ils ont dénoncé l’incompatibilité de ce prix avec la montée de l’intolérance religieuse en Inde sous le gouvernement de M. Modi, qui manifeste notamment peu d’émotion face aux lynchages meurtriers perpétrés par des milices hindoues ultranationalistes. Mais l’habile communicant réussit la prouesse de se revendiquer de l’héritage du Mahatma Gandhi. Le 2 octobre, il a également publié une lettre ouverte dans le quotidien New York Times, intitulée « Pourquoi l’Inde et le monde ont besoin de Gandhi ». « Nous avons en Gandhi le meilleur enseignant pour nous guider », y explique-t-il, sans pour autant évoquer l’harmonie religieuse prônée par le Père de la nation. Le Premier ministre multiplie ainsi les références et slogans en utilisant l’image du Mahatma. À New York, récemment, il a annoncé le lancement d’un « Parc solaire Gandhi », et d’un « Jardin de la paix Gandhi » (Gandhi Peace Garden). « Comment M. Modi ose-t-il promouvoir Gandhi à l’étranger et, simultanément, refuser la vision [de Gandhi] en Inde ? », a écrit l’an dernier l’historien Ramachandra Guha, auteur de Gandhi : The Years that Changed the World.

Par le passé, des groupes issus du courant nationaliste hindou incarné par M. Modi et son parti du BJP (Parti du peuple indien) ont accusé le Mahatma Gandhi de trahison pour avoir défendu l’unité entre hindous et musulmans, lors de la Partition de l’ancien empire britannique en 1947. Si Gandhi est vénéré en Inde, un courant ultranationaliste prône la primauté d’une Inde hindoue et reproche au Mahatma Gandhi d’avoir accordé l’égalité à la minorité musulmane. Le 30 janvier 1948, cinq mois après l’Indépendance de l’Inde, le Mahatma Gandhi avait été assassiné par un extrémiste hindou, Nathuram Godse, qui était familier à ces arguments. C’était un ancien membre du RSS (Corps des volontaires nationaux), matrice idéologique du BJP, qui fut momentanément interdite en Inde après cet assassinat et au sein de laquelle M. Modi a fait ses classes dans son État natal du Gujarat. Le 2 octobre, le chef actuel de cette organisation, Mohan Bhagwat, n’a pas hésité à rendre hommage à Gandhi. « La mission du RSS de se réapproprier Gandhi, qu’il haïssait, semble désormais possible », commente le quotidien The Telegraph.

« Difficile de suivre ses pas »

Si M. Modi valorise aujourd’hui l’image de Gandhi, c’est pourtant sous son mandat que des fanatiques hindous se remettent à clamer leur aversion à Gandhi. Pragya Singh Thakur, députée dans le Madhya Pradesh sous les couleurs du BJP, a ainsi déclaré, en mai dernier, que Nathuram Godse était « un patriote ». Cette prêtresse hindoue ultranationaliste a par ailleurs été mise en cause dans un attentat à caractère religieux. Des actes de vandalisme visant les symboles liés au Mahatma Gandhi occurrent également, telle une statue de Gandhi endommagée en juin dernier dans une école de l’Orissa. La semaine dernière, le jour même des célébrations du 150e anniversaire de Gandhi, un incident a eu lieu à Rewa, dans le Madhya Pradesh : un mémorial dédié au Mahatma Gandhi a été saccagé, avec le vol présumé d’une urne funéraire et un graffiti peint sur un portrait de Gandhi où l’on pouvait lire : « Traitre de la nation » (« deshdrohi » en hindi).

Ce même jour, des apologies de Nathuram Godse ont fait surface sur les réseaux sociaux. Le parti d’opposition du Congrès s’en est indigné, accusant le gouvernement de fermer les yeux sur ces incidents. « Qui sont ces gens derrière ces messages qui déshonorent Gandhi en célébrant un assassin ? », s’est indigné Manish Tiwari, un porte-parole du parti du Congrès. Très affaibli face à la puissance du BJP, ce vieux parti des Nehru-Gandhi, fondé sur l’identité multiconfessionnelle de l’Inde, se voit dérober l’héritage de Gandhi. La présidente du parti, Sonia Gandhi, a estimé que « l’âme » du Mahatma « serait triste de voir ce qui se passe en Inde depuis cinq ans. » « Il est facile d’utiliser le nom de Gandhi, a-t-elle ajouté, mais il est difficile de suivre ses pas. »

(EDA / A.R.)


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