Eglises d'Asie

Le combat des évêques et des oulémas de Mindanao pour la paix

Publié le 15/12/2018




Près d’un an après la fin de l’occupation de la ville de Marawi, à Mindanao dans le sud des Philippines, et quatre ans après la signature d’un accord de paix entre les indépendantistes Moro et le gouvernement de Manille, le cardinal Quevedo, archevêque émérite de Cotabato, espère enfin l’avènement d’une paix durable pour la province. Pourtant, les tensions sont toujours présentes avec les actions de groupes islamistes comme Abou Sayyaf, coupable de piraterie et d’enlèvements. À l’occasion de la Semaine pour la paix de Mindanao, organisée début décembre par la Conférence des évêques et oulémas de Mindanao, les autorités religieuses ont cependant continué d’appeler au dialogue.

Malgré ses 79 ans, le cardinal Orlando Quevedo, archevêque émérite de Cotabato, continue de poursuivre son rêve d’établir une paix durable et juste dans le sud de l’archipel philippin. L’île de Mindanao est frappée par les conflits depuis les années 1970, quand le Front Moro de libération nationale (MNLF) s’est insurgé contre le gouvernement philippin pour demander l’indépendance. En 1976, la Lybie a négocié un accord de paix entre Manille et le MNLF, mais le Front islamique de libération Moro, une branche séparée du MNLF, a poursuivi les combats. Après quatre décennies de conflits, les deux parties ont fini par signer un accord de paix en 2014, ouvrant la voie à une certaine autonomie pour les Philippins musulmans de Mindanao. Aujourd’hui, le cardinal Quevedo veut poursuivre le dialogue pour maintenir la paix dans la région. L’archevêque remarque d’ailleurs que c’est le dialogue qui a pu engendrer la paix entre l’armée et les indépendantistes Moro. « Le dialogue, ce n’est pas qu’un débat intellectuel », souligne le cardinal. « Il s’agit, avant tout, d’écouter l’autre humblement et respectueusement. Écouter non seulement avec les oreilles, mais surtout, plus important, avec le cœur. » Selon lui, le dialogue permet de « changer l’hostilité et la méfiance en compréhension et confiance mutuelle ».

Au cours de la Semaine pour la paix de Mindanao, qui a été célébrée début décembre, Mgr Quevedo a partagé son espérance d’une « nouvelle page heureuse » pour Mindanao. La semaine, organisée par la Conférence des évêques et oulémas (théologiens musulmans) de Mindanao, a été rendue officielle par deux déclarations du président Rodrigo Duterte. La conférence interreligieuse a ainsi voulu défendre le dialogue, en affirmant que « les hommes sont destinés à s’unir afin de pouvoir survivre et grandir en humanité ». Le cardinal Quevedo confirme que Mindanao est désormais « sur le seuil d’une paix durable » avec le vote d’une loi majeure, la Bangsamoro organic law, qui devrait permettre de créer une région Bangsamoro (ou région Moro) où les musulmans philippins pourront bénéficier d’une autonomie encadrée par la Constitution. La nouvelle loi est destinée à créer une nouvelle région pour remplacer la Région autonome en Mindanao musulmane (ARMM), dénoncée par les critiques comme une « expérience ratée du gouvernement philippin ».

Un rêve de paix encore inatteignable

Une première version de la loi n’a pas réussi à obtenir le vote de l’assemblée philippine, les critiques estimant qu’elle donnerait trop d’autonomie au gouvernement régional, violant la Constitution au passage. Les années de combats contre les indépendantistes Moro ont ralenti la croissance économique de Mindanao, malgré d’immenses terres fertiles et de riches gisements de minerais. Aujourd’hui, même si les deux groupes Moro ont signé des accords de paix avec Manille, la paix est toujours hors d’atteinte. Le groupe terroriste islamiste Al-Harakat al-Islamiyya (« Le mouvement islamique », plus connu sous le nom d’Abou Sayyaf), s’est en effet rendu célèbre pour des séries d’enlèvements contre rançon de dizaines de personnes ces dernières années, et il doit toujours être neutralisé par l’État. Il y a aussi le groupe Maute, un groupe terroriste local qui a prêté allégeance à l’État islamique, qui s’est rendu coupable de l’occupation armée de la ville de Marawi, entre mai et novembre 2017, avant que sa libération par l’armée ne laisse la ville en ruines.

Les autorités militaires ont également partagé leur inquiétude à propos de la possibilité de l’émergence de groupuscules islamistes, qui pourraient renaître des cendres de leurs défaites au Moyen Orient, et tenter de poursuivre leur rêve d’établir un califat à Mindanao et en Asie du Sud-Est. Étant donné les conditions dans lesquelles se trouve l’île à ce jour, la paix durable désirée par le cardinal Quevedo ne semble pas encore atteignable. C’est cependant ce qu’il espère voir se réaliser de son vivant, par le dialogue plutôt que par les armes, pour le bien des générations futures qui méritent d’être épargnées par les violences et les conflits.

(Avec Ucanews, Manille – par Ernesto M. Hilario, chroniqueur philippin)


CRÉDITS

Ferdinandh Cabrera