Eglises d'Asie

Le Laos en risque de surendettement face aux investissements du géant chinois

Publié le 27/03/2019




Cinquante ans après l’occupation par les Américains de Luang Prabang, la capitale culturelle du Laos inscrite au patrimoine de l’Unesco en 1995, la petite ville attire de nombreux touristes séduits par son ensemble architectural préservé. Comme à l’époque de la « guerre secrète » laotienne, durant laquelle les Américains soutenaient les royalistes laotiens contre les communistes nord-vietnamiens, le petit pays, qui compte seulement 6,8 millions d’habitants, se trouve face à un autre géant. La Chine, dans le cadre de ses « nouvelles routes de la soie », y construit un réseau ferroviaire qui doit relier Kunming, dans le sud de la Chine, à Vientiane, la capitale laotienne. Un projet de 5,8 milliards de dollars qui risque de submerger le pays face au risque de surendettement.

Il y a cinquante ans, la petite ville de Luang Prabang, ancienne capitale de la province de Luang Prabang dans le nord du Laos, entrait dans la « guerre secrète » laotienne et rejoignait le camp des royalistes aux côtés des Américains. Chaque jour, des chasseurs-bombardiers T28 pilotés par la Central Intelligence Agency (CIA) décollaient du terrain d’aviation équipés d’obus, de missiles et de bombes, afin d’aller les lâcher sur les forces communistes nord-vietnamiennes, qui passaient par le territoire laotien afin d’aller renforcer leurs troupes combattant au Sud-Vietnam. Les habitants de Luang Prabang, au cœur de l’ancienne culture royaliste laotienne, soutenaient farouchement la campagne contre les communistes, surtout quand le Pathet Lao, le mouvement laotien de guérilla communiste, contrôlait de larges territoires dans les régions rurales. « Nous étions contents d’avoir les Américains, parce que nous croyions qu’ils voulaient nous aider. En fin de compte, nous avons fini par comprendre qu’ils voulaient seulement s’aider eux-mêmes », raconte un homme d’affaires de Luang Prabang, qui était écolier à cette époque, alors que ce petit pays se trouvait pris d’assaut entre des géants. Aujourd’hui, Luang Prabang est un centre touristique florissant, rempli de touristes attirés par le statut de site classé au Patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco, accordé à la ville en 1995 pour avoir su préserver son ensemble architectural.

En revanche, si ce centre culturel laotien est un succès économique, il en est autrement pour le reste du pays. « Nos jeunes sortent de l’école et vont à l’université, mais une fois diplômés, ils ne parviennent pas à trouver du travail », explique un gérant d’hôtel. « Il y a très peu d’entreprises et aucune usine, nulle part. » Ceci malgré le fait que la Banque mondiale décrit le Laos comme l’une des économies d’Asie de l’Est qui progresse le plus rapidement, avec une croissance annuelle moyenne du PIB de 7,8 % sur la dernière décennie. Un exploit à relativiser quand on sait que cette croissance partait d’un niveau très faible. Ainsi en 2017, le revenu national brut par habitant était de seulement 2 270 dollars par an. Les emplois rêvés au sein de l’administration ne sont ouverts qu’à ceux qui ont de bonnes relations, et même si quelques chanceux y parviennent, la plupart survivent en travaillant dans l’agriculture. Une partie du problème vient de la taille du pays. Avec une population de seulement 6,8 millions d’habitants, le Laos reste peu attrayant sur le marché international. Même si le pays est membre de l’Asean (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), ses faibles performances n’attirent pas beaucoup d’investisseurs. En outre, le fait que le Laos soit l’un des derniers États communistes au monde n’aide pas. Aux yeux du gouvernement, la solution est du côté de la Chine. Sa position d’État tampon entre des pays tels que le Vietnam ou la Thaïlande est en effet un avantage stratégique, sans compter ses grandes réserves d’énergie.

Le prix du ferroviaire

La Chine affirme vouloir ouvrir le Laos enclavé en construisant un réseau ferroviaire qui doit relier Kunming, dans le sud de la Chine, à Vientiane, la capitale laotienne. Le coût total du projet est de 5,8 milliards de dollars US. Selon Peter Janssen, un journaliste basé à Bangkok, le Laos va devoir avancer immédiatement la somme de 720 millions de dollars. Sur cette somme, 250 millions de dollars font partie du budget national sur les cinq prochaines années, et les 470 millions de dollars restants ont été empruntés à la Banque chinoise d’import-export (China Eximbank). Pour certains, la dette laotienne est un avertissement pour les pays qui ont trop investi dans les « nouvelles routes de la soie » chinoises (BRI – Belt and Road Initiative). Selon le Centre pour le développement mondial (CGD) de Washington, cité par le média américain Bloomberg, huit pays sont en risque de surendettement face aux investissements chinois, dont le Laos. En juin 2018, le Premier ministre laotien, Thongloun Sisoulith, assurait que la dette n’était pas un problème, bien que le coût total du projet ferroviaire représentait presque la moitié du PIB annuel du pays. Thongloun Sisoulith expliquait que le pays devait investir afin de sortir de sa situation de pays en développement. Dans Asia Times, Peter Janssen affirme de sources sûres que l’accord passé entre le Laos et la Chine est loin d’être transparent, et qu’il y avait des rumeurs de concessions importantes sur des ressources comme la bauxite.

Une situation inquiétante pour beaucoup de Laotiens. « Ils prennent tout », dénonce un homme d’affaires. « On nous dit que nos forêts vont être préservées, mais tous les ans, des arbres sont coupés et des chargements d’acajou ou de teck sont envoyés en Chine. Pour la population locale, le bois est cher », explique-t-il. Pour un pays où les maisons sont traditionnellement construites à partir du bois de feuillus, c’est problématique. L’influence économique de la Chine pourrait également être suivie d’un afflux de ressortissants chinois. On parle de quelque 30 000 ouvriers chinois dépendant uniquement d’entreprises chinoises, qui sont en train de travailler sur le chantier ferroviaire, selon le schéma classique des « nouvelles routes de la soie ». Le réseau ferroviaire, qui doit être achevé d’ici fin 2021, devrait amener au Laos des foules d’ouvriers et de touristes chinois, dont les entrepreneurs chinois risquent de s’attirer une partie des gains économiques. « Nous allons être submergés », craint l’homme d’affaires laotien, qui se souvient de l’époque où les Américains occupaient Luang Prabang. « Avec une population aussi petite que la nôtre, ce sera très difficile de résister. » La vie au Laos n’a jamais été facile. Après la défaite des forces royalistes en 1975, le pays est resté bloqué pendant vingt ans par les communistes aliénant les libertés individuelles. « La situation s’est améliorée au milieu des années 1990, en particulier avec l’arrivée des médias sociaux », poursuit le laotien. « Le gouvernement a reconnu qu’il lui était difficile de s’opposer aux critiques dans ce contexte, même si vous pouvez quand même aller en prison si vous allez trop loin. » Il ajoute que le rapprochement du gouvernement laotien avec Pékin est particulièrement controversé sur les médias sociaux. « Beaucoup estiment que le gouvernement est allé beaucoup trop loin, mais celui-ci n’écoute pas. » Le fait d’être un petit pays, que ce soit avec les Américains il y a cinquante ans ou face à la Chine aujourd’hui, semble rester un sérieux handicap.

(Avec Ucanews, Luang Prabang)


CRÉDITS

Phillip Maiwald (Nikopol) ; Jim Holmes/AusAID