Eglises d'Asie

Le parcours d’une éducatrice chrétienne auprès des Kubus de Sumatra

Publié le 17/07/2019




Vingt ans après avoir découvert les Kubus, une tribu de Sumatra vivant dans la jungle dans la province de Jambi, Saur Marlina Manurung, une éducatrice et militante chrétienne, voit les fruits de son travail pour l’éducation et la défense des droits des indigènes. Saur Manurung, originaire de l’ethnie Batak dans la province de Sumatra du Nord, est devenue une pionnière de l’éducation alternative auprès des peuples indigènes les plus isolés et marginalisés d’Indonésie. Elle a notamment reçu le prix « Heroes of Asia » (Héros d’Asie) en 2004, accordé par le magazine Time, ainsi que le prix « Young global leader » par le Forum économique mondial en 2009.

Pendant vingt ans, Saur Marlina Manurung, 47 ans, a travaillé auprès d’un des groupes indigènes les plus marginalisés d’Indonésie : les Kubus de la province de Jambi, dans l’île de Sumatra. N’hésitant pas à parcourir la jungle en s’exposant au paludisme et à la vie sauvage, elle s’est consacrée à l’éducation du peuple indigène, en l’aidant à défendre ses droits. La tâche n’a pas été facile pour Saur Manurung – surnommée affectueusement Butet –, les Kubus vivant dans des zones reculées de la forêt sans électricité, ni télévision ou radio. Aucun d’entre eux ne savait ni lire ni écrire. La tribu Kubu, qui compte près de 3 500 membres, vit dans le parc national de Bukit Dua Belas, une immense région qui couvre 60 000 hectares, sur trois districts de Sumatra. Saur Manurung, une femme chrétienne de la tribu Batak (dans la province de Sumatra du Nord), a approché les Kubus pour la première fois en travaillant comme volontaire pour un groupe de conservation forestière, qui faisait campagne pour protéger les indigènes habitant dans la jungle. « J’ai constaté qu’ils n’avaient absolument aucune éducation. Et en même temps, ils étaient confrontés aux menaces de ceux qui voulaient s’approprier leurs terres, en cherchant à s’emparer de larges portions de leur forêt pour des intérêts commerciaux », explique-t-elle. Cette découverte a convaincu Saur Manurung, mariée à un Australien et mère de deux enfants, de travailler auprès des Kubus pour les éduquer et leur enseigner comment défendre leurs terres. Elle a commencé à les visiter en 1999. Quatre ans plus tard, elle a fondé Sokola Rimba (l’Ecole de la Jungle), où elle a commencé à donner une éducation basique aux enfants de la tribu, en leur apprenant à lire, écrire et compter.

« L’école est également destinée à proposer des formations aux adultes, notamment pour les aider à faire face aux étrangers cherchant à s’emparer de leurs terres », ajoute Saur Manurung. L’école Sokola Rimba leur apprend notamment à défendre leurs droits contre les sociétés de production d’huile de palme. « J’ai vu des injustices et j’ai voulu les aider, pour qu’ils ne se laissent pas avoir contre les producteurs », ajoute-t-elle. Elle explique que les Kubus sont particulièrement exposés à des maladies comme l’hépatite, la tuberculose ou la rougeole, à cause du manque d’accès aux vaccins ou aux services médicaux. C’est la raison principale pour laquelle leur espérance de vie est seulement de 55 ans. Ils vivent de façon nomade, chaque famille vivant dans des petites huttes en bois. Ils vivent de la chasse et de la cueillette, et ce qu’ils trouvent dans la nature est la source principale de leur alimentation et de leur médecine. Certains sont parvenus à monter leur propre plantation de caoutchouc, précise Saur Manurung. En recevant une éducation, ils ont également compris que leurs forêts diminuent et qu’ils ne sont pas reconnus par le gouvernement et par le reste de la population, notamment à cause de leur mode de vie et parce qu’ils ne suivent aucune des religions officielles du pays, explique Saur. La grande majorité d’entre eux sont animistes, ajoute-t-elle. Seuls quelques-uns sont devenus chrétiens ou musulmans, et la majorité croient en plusieurs divinités liées à l’eau, aux plantes ou même aux maladies.

Justice et éducation

Saur Manurung explique que les indigènes peinent à garder de bonnes relations avec l’extérieur, principalement à cause des profondes différences culturelles, et parce qu’ils voient les gens venus de l’extérieur comme des criminels qui cherchent à voler leur forêt. « Quand je les ai rencontrés pour la première fois, ils s’enfuyaient dès que je sortais un crayon pour écrire quelque chose. Ils pensaient que je voulais les piéger. » Leurs réticences vis-à-vis des étrangers ont augmenté alors que les conflits territoriaux prenaient de l’ampleur ou qu’on cherchait à les forcer d’abandonner leur mode de vie, confie Saur Manurung. Certains ont voulu les convertir à l’islam ou au christianisme, et plusieurs programmes humanitaires, lancés notamment par le gouvernement, ont également cherché à les amener à s’adapter à la société moderne. « La société doit les respecter et les accepter tels qu’ils sont, avec leurs propres traditions », estime Saur, qui ajoute que ceux qui veulent les aider doivent se plonger dans leur culture et voir les choses selon leurs propres perspectives. « Ne les jugez pas selon votre vision du monde », demande-t-elle. Elle explique par exemple qu’ils n’ont jamais faim, « parce que quand quelqu’un rapporte une prise, il la partage. Nous aussi, nous pourrions apprendre d’eux, parce que les gens deviennent de plus en plus dépendants de la société de consommation. »

Pour son engagement auprès de la tribu Kubu, Manurung a reçu de nombreux prix, notamment le prix 2004 « Heroes of Asia » (Héros d’Asie) accordé par le magazine Time, ainsi que le prix « Young global leader » accordé par le Forum économique mondial en 2009, et le prix Ramon Magsaysay en 2014. Pangedum Tampung, un jeune kubu de 28 ans qui travaille avec Saur Manurung, confie sa gratitude pour tout le travail littéraire accompli par cette dernière pour sa tribu. « Aujourd’hui, près de 70 % des jeunes de la tribu savent lire et écrire », assure-t-il. Au début, Saur Manurung était rejetée par la tribu, mais aujourd’hui, elle est soutenue et écoutée. Pangedum Tampung confie que même s’il n’a pas de diplôme universitaire, il est désormais capable de défendre son peuple. « Je l’ai appris grâce à elle ; elle nous a appris à nous défendre contre les injustices et à débattre avec les autorités. »

(Avec Ucanews, Bakasi)


CRÉDITS

DR