Eglises d'Asie

L’empreinte réformatrice du père Melchior de Marion-Brésillac en Inde

Publié le 10/06/2020




Le 26 mai, le pape François a autorisé un décret de la Congrégation pour la cause des saints afin de reconnaître les vertus héroïques de Melchior de Marion-Brésillac, évêque titulaire de Pruse et vicaire apostolique de Coimbatore, en Inde. Le père Melchior de Marion-Brésillac devient ainsi vénérable. Né en 1813 à Castelnaudary en France, ce précurseur aux idées modernes a vécu douze années tumultueuses en Inde, où il a laissé une empreinte indéniable, avant de mourir de la fièvre jaune en 1859, en Sierra Leone, en fondant la Société des Missions Africaines.

Le 12 avril 1842, Melchior de Marion-Brésillac embarque au port de Nantes pour un voyage d’une durée de plus de trois mois, afin de rejoindre Pondichéry, dans le sud de l’Inde. Le jeune homme, qui a alors 29 ans, part réaliser sa vocation de missionnaire. Résolu, il n’a pas même discuté de son choix avec son père, qui s’opposait à l’idée de le voir dans la lointaine Asie, et lui a envoyé une simple lettre pour l’informer de son départ. Né le 2 décembre 1813 à Castelnaudary, ce fils d’un ingénieur du Canal du Midi a suivi des études de philosophie et de théologie au séminaire de Carcassonne. Ordonné prêtre le 22 décembre 1838, il est ensuite désigné vicaire à Castelnaudary. C’est lors d’une retraite en 1840 chez les jésuites, à Avignon, qu’il prend la décision de devenir missionnaire.

Il va à l’encontre des vœux de son diocèse, qui lui refuse par trois fois sa demande de réorientation, mais aussi de son père, qui vient de perdre un autre fils à la guerre en Algérie et ne veut pas le voir quitter lui aussi le foyer familial. « Marion-Brésillac était un excellent enseignant et était très apprécié, mais il ressent alors la volonté de devenir missionnaire et même la possibilité de se faire tuer en mission puisque, à cette époque, ce sacrifice ultime est considéré comme sacré. Lui veut se rendre ‘en Extrême-Orient’, selon ses propres mots. Il faut comprendre que les missionnaires qui partaient ainsi dans de lointaines contrées étaient admirés pour leur courage et leur foi », explique le Père Maria Valan Kulandaisamy, spécialiste de Marion-Brésillac en Inde, membre de la Société des Missions Africaines, et basé à Karumathampatti, au Tamil Nadu.

Formation aux Missions étrangères de Paris

Pour préparer son projet, Melchior de Marion-Brésillac se rend en 1841 aux Missions étrangères de Paris (MEP), où il reçoit la formation adéquate durant quelques mois. « Dans les réflexions qu’il mène aux Missions étrangères, il privilégie déjà l’idée de former sur place, à l’étranger, un clergé local. Il sympathise avec le père Luquet, d’un an son cadet, qui partage ses idées, et les deux hommes en viennent aux mêmes conclusions. Lors d’une retraite, Marion-Brésillac formule quatre résolutions : être un missionnaire avec tout son cœur, ne négliger aucun détail dans son service à Dieu, saisir toutes les opportunités pour prêcher la parole de Dieu et enfin, et ce n’est pas la moindre, encourager la formation d’un clergé local. Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette dernière idée ne lui est pas venue une fois en arrivé Inde, mais qu’elle prend déjà la forme d’une conviction alors il est encore en France », souligne le Père Valan. Une fois à Pondichéry, le père Melchior de Marion-Brésillac reçoit une lettre de son père qui lui fait part de son chagrin et de la douleur de la séparation, tout en lui disant accepter sa décision.

Durant plusieurs mois, le jeune prêtre est alors initié à son nouvel environnement par son évêque, Mgr Clément Bonnand. Il se familiarise avec la culture de l’Inde du sud et la pratique de la langue tamoule. En janvier 1843, il est envoyé à la mission de Salem, au cœur du Tamil Nadu. Il visite les différentes communautés chrétiennes et se lance dans son projet de former un clergé tamoul. Il comprend que seuls les Indiens issus des hautes castes peuvent être tolérés, et découvre que ses compagnons missionnaires ne sont pas convaincus de l’importance de son projet. Un an plus tard, il participe, avec 23 autres prêtres, à un synode de Pondichéry. Il y plaide avec conviction pour la mise en place d’un « clergé indigène ». Son évêque le prend au mot et lui confie la direction d’un séminaire-collège déjà existant mais peu actif. « Marion-Brésillac refuse l’idée d’un séminaire où les Indiens sont traités en subordonnés », explique le Père Valan. « Il veut mettre en place un centre local où les prêtres tamouls sont à égalité, apprennent le latin, les mathématiques ou la théologie. Il croit profondément en l’éducation. »

Avec l’approbation de l’évêque, Marion-Brésillac met son plan à exécution et constate bientôt quelques progrès. En mai 1845, l’Église le nomme évêque de Coimbatore, dont les quartiers sont à Karumathampatti, où se trouve aujourd’hui le père Valan. Le 4 octobre 1846, le nouvel élu reçoit l’ordination épiscopale. Il va ensuite superviser la construction de la cathédrale Saint-Michel de Coimbatore, réplique de la basilique Saint Pierre, qui sera achevée 17 ans plus tard. « Au début, il ne parvient pas à obtenir d’emplacement dans la ville, car toute son équipe est issue des basses castes », retrace le Père Valan. « Il doit se rabattre sur un lieu situé à l’extérieur de Coimbatore. Il décide de donner à la nouvelle église le nom de Saint Michel, en souvenir de son église natale en France, mais aussi pour la symbolique de l’archange qui lutte contre les forces du mal. »

Idées réformatrices et résistances

En visitant les missions, les idées réformatrices de Marion-Brésillac se heurtent à de nombreuses résistances. L’assimilation de certaines coutumes indiennes, émanant de la culture hindoue, pose notamment des difficultés. « Mais le premier problème est celui des castes », souligne le Père Valan. « Au début, il pense qu’il s’agit d’un système de hiérarchie sociale qui séparerait la bourgeoisie des pauvres, comme en Europe. Mais il découvre, et il le relate dans ses écrits, que les chrétiens tamouls, issus des basses castes, sont perçus comme des parias, ainsi que tous ceux associés à eux. Dans ce contexte, il comprend les limites d’un clergé local, réduit à n’incarner que des prêtres de seconde classe. » S’il cherche des solutions libératrices et novatrices, il craint aussi d’enfreindre des interdictions promulguées par Rome. Au sein de l’Église, la tendance est alors de tolérer le système des castes et de ne pas heurter sa culture inhérente.

À plusieurs reprises, Marion-Brésillac fait part de ses doutes et de ses questions à la Congrégation. Il signe un document, en juin 1851, pour exposer notamment les difficultés qu’il éprouve à autoriser les rites malabares, au cœur d’un sujet déjà épineux. Ses prises de position rendent son travail de plus en plus difficile et il soulève beaucoup d’oppositions. Et, l’année suivante, il démissionne. « Tout en désirant autant et plus de tolérance que nous n’en avons eue pour les usages des Indiens, ma conscience répugne absolument à marcher dans la voie que j’ai tenue, tant que le Saint-Siège ne déclarera pas qu’il est parfaitement au fait de tout ce qui se pratique et que cette pratique est tolérable. Voilà la vraie cause de ma démission », expliquera-t-il plus tard à Mgr Charbonnaux.

« Marion-Brésillac aurait pu rester plus longtemps en Inde si les circonstances avaient été un peu différentes », commente l’historien Siddhartha Sarma, auteur de l’ouvrage Carpenters and Kings : Western Christianity and the Idea of India (Les charpentiers et les rois : le christianisme occidental et l’idée de l’Inde). « Sa position face à la prévalence du système des castes et son souhait de faire ordonner des prêtres locaux étaient louables. Mais ses idées étaient en avance sur son temps et elles ont causé des tensions avec ses semblables. En particulier, il croyait à la possibilité d’une harmonisation avec les rites malabares, ce qui était un débat contentieux depuis deux siècles au Vatican et en Inde. Ce point exprime les complexités auxquelles les missionnaires européens faisaient face en s’investissant auprès des communautés du sous-continent. »

« En Inde, son travail a porté ses fruits »

Après douze ans en Inde, à l’âge de 41 ans, Marion-Brésillac quitte Coimbatore en novembre 1853. Il arrive à Rome le 19 avril 1854. Il rédige alors des rapports sur les problèmes et difficultés rencontrés en Inde du Sud. Sa démission ne sera acceptée que le 18 mars 1855. « La question principale qui s’est posée le concernant a été la suivante : pourquoi a-t-il dû démissionner ? Pourquoi ne pas rester pour continuer le travail entrepris ? » avance le Père Valan. « Mais sa conviction était qu’il n’était pas en mesure d’accomplir la mission de Dieu et qu’il n’avait d’autre choix que de démissionner. » Marion-Brésillac va néanmoins continuer dans sa voie de missionnaire, en se tournant cette fois vers l’Afrique. Durant des mois, il sillonne la France pour trouver des fonds et monter des équipes afin de fonder la Société des Missions Africaines (SMA). Il est bientôt en mesure d’envoyer à Freetown, en Sierra Leone, une première équipe constituée de deux prêtres et d’un frère laïc, qui arrive à destination le 13 janvier 1859. Lui-même s’y rend le 14 mai. Mais une épidémie de fièvre jaune fait rage et, le mois suivant, tous les missionnaires sur place succombent à l’épidémie. Le 25 juin 1859, Marion-Brésillac s’éteint à son tour.

En Inde, son travail a porté ses fruits. « Après son départ, certains progrès ont été immédiats », souligne le père Valan. « Le séminaire de Bangalore a été renforcé, ainsi que quatre congrégations de sœurs, à Chennai, Pondichéry, Coimbatore et Madurai, dont les fondateurs ont été très influencés par ses valeurs et ses idées. Marion-Brésillac était un réformateur dans l’âme. Il était méticuleux et très érudit. Il a étudié toute sa vie et connaissait parfaitement l’histoire de l’Inde du sud. Il menait une vie simple et ne voulait ni richesses, ni faveurs. Il avait beaucoup d’idées et de projets, mais sa modernité l’a isolé de ses confrères. Par exemple, il a écrit plus de 300 pages relatant le premier synode de Pondichéry, mais ses écrits n’ont pas été gardés dans les archives des MEP. Ses contemporains ont eu des difficultés à le comprendre et il n’a pas voulu faire de concession. Aujourd’hui encore, certaines de ses idées, et notamment la lutte contre le système des castes, sont toujours d’actualité. »

(EDA / A. R.)


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