Eglises d'Asie

Les blessures profondes de la guerre sino-vietnamienne, quarante ans après

Publié le 22/02/2019




Quarante ans après la guerre sino-vietnamienne, brève mais meurtrière, qui a frappé la frontière du nord du Vietnam en 1979, les proches des victimes de guerre et les vétérans affirment qu’ils ont été délaissés durant des dizaines d’années par le gouvernement et les autorités locales, par peur de représailles chinoises. Malgré l’absence de chiffres officiels, les archives historiques dénombrent les victimes à près de 26 000 morts et 37 000 blessés du côté chinois, et 30 000 morts et 32 000 blessés côté vietnamien. Cette année, pour la première fois, les médias locaux ont reçu l’autorisation du gouvernement de revenir sur cette période.

Du 16 au 18 février, Mary Tran Thi Thuy a accueilli comme chaque année une vingtaine de personnes venues prier dans la chapelle de Cang Huyong Ly, en mémoire de son grand frère, Joseph Tran Van Dong, mort en 1979 durant la guerre sino-vietnamienne. Après quelques prières, des hymnes chantés, et une lecture de l’Évangile, elle a offert de l’encens devant le portrait de son frère, puis elle a servi du thé, des fruits et des friandises aux convives alors qu’ils partageaient leurs souvenirs du défunt et de la guerre. « Depuis quarante ans, nous organisons des veillées de prière pour lui chaque année, parce que nous n’avons jamais oublié notre fierté pour notre frère, qui s’est battu courageusement », confie la Vietnamienne de 53 ans. Le 17 février 1979, près de 600 000 militaires chinois sont entrés dans les six provinces du nord du Vietnam, lançant une attaque meurtrière contre la frontière de 1 400 kilomètres de long. Selon les historiens, l’invasion chinoise, qui a duré un mois, était une réponse à ce que la Chine considérait comme une série d’actions et de politiques provocatrices lancées par Hanoï. La camaraderie entre les communistes chinois et vietnamiens a commencé à se dégrader en 1978, quand le Vietnam a rejoint le Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon) soviétique et signé le Traité d’amitié et de coopération avec l’Union soviétique, alors le plus grand rival de la Chine. La Chine a considéré le traité comme une alliance militaire et qualifié le Vietnam de « Cuba de l’Est » poursuivant ses « rêves d’hégémonie impériale » en Asie du Sud-Est.

En décembre 1978, le Vietnam a attaqué le Cambodge en chassant le régime Khmer Rouge génocidaire, qui était pro Pékin mais également proche de l’Union soviétique, avant de rassembler des forces militaires importantes sur la frontière chinoise. Craignant pour la sécurité du pays et pour les intérêts de la région, le leader chinois Deng Xiaoping a déclenché la guerre. Le conflit de 1979 et les attaques qui ont éclaté durant les dix années suivantes ont entraîné de nombreuses victimes. Bien qu’aucune des deux parties n’ait jamais publié de chiffres officiels, les archives historiques établissent les victimes à près de 26 000 morts et 37 000 blessés du côté chinois, et 30 000 morts et 32 000 blessés côté vietnamien. Marty Thuy, pharmacienne et catéchiste à Cang Huyong Ly, dans la province de Yen Bai, confie que ses parents n’ont appris la mort de leur fils que fin 1980. Son corps n’a jamais été retrouvé. « Sa mort nous a profondément blessés. Mon père a pleuré toutes les larmes de son corps et ma mère a souffert de troubles psychiques pendant des mois », confie-t-elle. Mary ajoute que le gouvernement montre peu de gratitude et d’attention envers les défunts et leurs proches. « On nous donne une allocation de 500 000 dongs [22 dollars] par an », explique-t-elle, ajoutant que de leur vivant, ses parents ne recevaient que 500 000 dongs par mois. Ils sont morts il y a vingt ans.

Le silence des autorités

Mary Thuy affirme que les autorités n’ont pas osé déclarer que son frère avait perdu la vie en combattant les troupes chinoises, mais qu’il avait combattu les Américains. « Ils ont déformé la vérité, mon frère est mort en se battant contre l’invasion chinoise à Ban Phiet, dans la province de Lao Cao, le 17 février 1979 ». Mary, qui a sept frères et sœurs, explique que les autorités locales n’ont jamais aidé sa famille à rechercher le corps du défunt. Ils ignorent tout du lieu où pourrait se trouver la dépouille de leur frère, alors à la place, chaque année, ils viennent offrir de l’encens devant deux tombes sans nom dans la commune de Ban Lau. Nguyen Cong Ha, 34 ans, de la province de Thua Thien Hue, offre également de l’encens, de la nourriture, de l’alcool et des fruits, chaque année, devant une image de son oncle, qui a été tué lors de combats contre les troupes chinoises à Lai Chau, le 17 février 1979. Il explique que le corps de son oncle n’a jamais été retrouvé et déplore le fait que les autorités locales s’intéressent peu à sa famille et au défunt. « Le gouvernement devrait ériger un monument aux victimes de guerre et organiser des commémorations officielles », demande-t-il. Vo Than, qui a été blessé à la jambe lors des combats contre les Chinois en 1979, confie que beaucoup de ses camarades n’ont jamais été retrouvés. Aujourd’hui, il vend des billets de loterie pour aider sa famille, et il reçoit 1,5 million de dongs par mois du gouvernement, alors que d’autres vétérans ne reçoivent rien. « J’ai de la chance d’avoir reçu une chaise roulante de la Caritas de Hué, pour pouvoir me rendre à Hue pour vendre mes billets de loterie », explique ce père de deux enfants.

Joseph Tran Van Hong, qui a survécu à la guerre, affirme que dans les lieux qu’ils ont envahis, les soldats chinois ont tué tout le monde, y compris les femmes et les enfants, et qu’ils ont tout détruit. « Des dizaines de milliers de soldats et de civils vietnamiens ont été tuées et leurs corps n’ont jamais été retrouvés », explique-t-il. Le vétéran, qui vend du bois de chauffage et des poissons qu’il pêche dans les lacs, ajoute que des dizaines de milliers de vétérans, qui ont pris part au conflit de 1979, n’ont reçu aucun soutien du gouvernement. Lui-même a reçu cinq millions de dongs, une seule fois, de la part du gouvernement. « Nous nous sommes battus pour protéger le pays, mais on nous a ignorés et nous avons été traités injustement durant des dizaines d’années », regrette Joseph, ajoutant que le gouvernement a réprimé les visites et les offrandes d’encens aux victimes de la guerre, par peur du gouvernement chinois. Il explique que cette année, pour la première fois, le gouvernement vietnamien a accordé l’autorisation aux médias locaux de publier des dossiers sur la guerre. Beaucoup de personnes ont appelé le gouvernement à parler de la guerre dans les manuels scolaires. « Il est tard pour en parler publiquement », estime Joseph Hong. Tout en disposant l’encens, les bougies et les fleurs devant l’autel de son frère, Mary Tran Thi Thuy affirme que le gouvernement devrait changer sa politique, quarante ans après la guerre, pour rendre hommage aux victimes et soutenir les vétérans.

(Avec Ucanews, Hanoi)


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Joseph Nguyen