Eglises d'Asie

Les failles du système de santé indien touchent les plus démunis

Publié le 01/02/2019




Selon une étude publiée par Oxfam le 22 janvier, la situation est toujours alarmante pour l’accès aux soins parmi les populations les plus défavorisées du pays, en particulier pour les castes inférieures. Même si l’Inde est devenue l’une des principales puissances émergentes au monde, le pays compte toujours parmi les dépenses publiques les moins élevées en matière de santé, en proportion du PIB, derrière le Bhoutan, le Sri Lanka et le Népal. Pour Mgr Felix Toppo, archevêque de Ranchi et membre de la commission pour la santé de la conférence épiscopale indienne, le pays a besoin d’un véritable service de santé pour les pauvres.

Dans l’État de Jammu et Cachemire dans le nord de l’Inde, par temps de neige, la nuit du 17 janvier fut longue pour Suraiya Bano, 36 ans. Alors qu’elle était sur le point d’accoucher, trois hôpitaux de suite ont refusé de l’accueillir. Elle a dû accoucher sur le côté de la route aux côtés de son mari de 42 ans, Wazir Ahmad, qui explique que l’enfant est mort de froid au bout de quelques minutes. Plus tôt dans la soirée, Ahmad avait porté sa femme sur ses épaules le long d’une route sombre couverte de neige, pour l’amener depuis leur hameau de Moori jusqu’à l’hôpital le plus proche, à trois kilomètres. Une fois arrivés, alors que Suraiya se plaignait de douleurs, les médecins ont conseillé au couple de se rendre à l’hôpital du district de Kupwara en leur confiant un véhicule. Une fois à l’hôpital de Kupwara, on leur a demandé de se rendre à la maternité principale du Cachemire à Srinagar, la capitale de l’État, à 62 kilomètres de là. Après six longues heures de route jusqu’à la maternité, les médecins ont fait subir plusieurs examens à Suraiya avant de leur demander de rentrer chez eux faute de places. « Mais où pouvons-nous aller, et s’il arrivait quelque chose à ma femme ? » a demandé Ahmad aux médecins sans succès. « Nous avons passé la nuit sur le bord de la route par un froid glacial. Puis ma femme a accouché soudainement, mais le bébé est mort peu après », ajoute Ahmad.

Selon Dilshana Andrabi, une militante sociale de Srinagar, les femmes démunies comme Suraiya qui n’ont pas accès aux soins sont toujours un grave problème dans le pays. « Les riches peuvent se permettre de se rendre dans des cliniques privées, mais où les plus défavorisés peuvent-ils se rendre ? » Dilshana confie que des études récentes montrent que les pauvres subissent la piètre qualité de la santé publique indienne. La dernière étude, publiée le 22 janvier par Oxfam, une confédération de vingt ONG indépendantes consacrées à la lutte mondiale contre la pauvreté, affirme que les plus démunis dans le pays n’ont pas accès aux soins, les exposant dangereusement aux maladies. « Quand le gouvernement réduit ses dépenses en matière de services publics comme l’éducation ou la santé, ce sont les femmes qui en pâtissent en premier », souligne l’étude d’Oxfam. Winnie Byanyima, directeur général d’Oxfam, confie que les femmes et les enfants des castes inférieures sont les plus touchés par les inégalités économiques grandissantes. Winnie ajoute que l’espérance de vie de ces femmes est de presque quinze ans de moins que celle des femmes des castes supérieures qui bénéficient de soins de qualités, malheureusement inaccessibles pour les plus démunis. L’expérience de Tara Devi, 52 ans, d’une famille paysanne de l’Uttar Pradesh, le prouve. Sa fille enceinte est morte l’année dernière parce que la clinique de son village n’était pas équipée pour qu’elle puisse y accoucher par césarienne. Tara a dû patienter avec sa fille durant des heures dans l’attente d’un transport vers un hôpital. « Elle est morte en même temps que l’enfant. Personne n’était responsable et nous ne pouvions pas nous plaindre auprès de qui que ce soit. »

Communautés marginalisées

Shamaila Khalil, directrice de programmes au sein d’Oxfam Inde, confie que les femmes Dalit (intouchables) indiennes meurent en moyenne 14,6 ans plus tôt que celles des castes supérieures. Le système de santé pour des plus pauvres, en particulier pour les femmes des communautés les plus marginalisées, est dans un triste état, regrette Shamaila. « L’Inde fait partie des trois pays les moins bien classés en matière de santé par l’Indice mondial de l’écart entre les genres [GGGI] du Forum économique mondial [WEF]. Plutôt que d’investir davantage afin d’améliorer le système de santé et s’assurer que chaque femme puisse être soignée correctement, les budgets de santé sont réduits dans les villages, notamment pour les maternités et pour les enfants malades », explique-t-elle, ajoutant que l’Inde ne peut pas s’attendre à de bons résultats en ne dépensant qu’1,112 roupies (15 dollars) par tête et par année. Il faut faire davantage en matière de soutien et d’accompagnement psychosocial, en particulier pour les cas liés à la santé mentale et aux violences basées sur le genre, poursuit Shamaila.

Mgr Felix Toppo, archevêque de Ranchi, le gouvernement indien fait trop peu pour répondre à la crise de la santé dans le pays. L’évêque, membre de la commission pour la santé de la conférence épiscopale indienne, estime que le gouvernement se base sur une politique capitaliste qui ignore les pauvres. « Le pays a besoin d’un véritable service de santé pour les pauvres, en particulier pour les femmes qui sont la proie du laisser-aller du gouvernement », dénonce Mgr Toppo. L’Inde est certes devenue l’une des principales puissances émergentes avec un PIB de 2 654 milliards de dollars. Pourtant, près de 200 millions d’Indiens sur 1,3 milliard d’habitants ne gagnent toujours pas suffisamment leur vie pour pouvoir se payer un repas complet par jour, selon les études. Les dépenses publiques du gouvernement sont également peu élevées. Ainsi, selon le rapport annuel du Bureau central de renseignement de la santé (CBHI), l’Inde ne dépense qu’1 % de son PIB pour la santé publique, soit l’un des budgets de santé les moins élevé au monde. Selon le rapport, l’Inde dépense moins en matière de santé, en proportion du PIB, que le Bhoutan (2,5 %), le Sri Lanka (1,6 %) et le Népal (1,11 %).

(Avec Ucanews, Srinagar)


CRÉDITS

DFID - UK Department for International Development