Eglises d'Asie

Les nationalistes hindous projettent d’ériger une nouvelle statue géante

Publié le 29/11/2018




À la fin du mois d’octobre, le Premier ministre Narendra Modi avait déjà inauguré la plus haute statue du monde, dans son fief politique de l’État du Gujarat. Pour un coût de 358 millions d’euros, le monument culmine à 182 mètres et représente l’un des héros de l’Inde indépendante, le politicien Vallabhbhai Patel. Après ce symbole visant à s’approprier un héritage politique, le parti nationaliste hindou au pouvoir (BJP, Bharatiya Janata Party) s’attèle à présent à l’érection d’un symbole religieux.

Les autorités de l’État de l’Uttar Pradesh ont annoncé la construction d’une nouvelle statue gigantesque à l’effigie du dieu hindou Ram. Cette fois-ci, la statue devrait mesurer 221 mètres, écrasant le record précédant. À quelques mois à peine d’un scrutin législatif, les nationalistes hindous multiplient les initiatives pour marquer les esprits et imposer l’empreinte de leur idéologie à travers l’Inde. Dans l’État de l’Uttar Pradesh, les autorités ont confirmé leur projet de construire le monument le plus haut du monde. Il s’agira d’une statue de bronze à l’effigie de Ram, avatar du dieu Vishnou, qui culminera à 221 mètres d’altitude et intégrera un musée à sa base. Les architectes sont à l’œuvre pour proposer leurs plans. Le montant des travaux n’a quant à lui pas encore été divulgué, mais il devrait forcément créer la polémique. Selon les critiques qui grondent déjà, l’Inde fait face à d’autres priorités que celle d’ériger un monument religieux démesuré.

Rendue publique dimanche dernier, l’initiative est due à Yogi Adityanath, un moine extrémiste nommé en mars 2017 à la tête du gouvernement de l’Uttar Pradesh par le Premier ministre Narendra Modi, après la victoire du BJP aux élections régionales. Yogi Adityanath a choisi un lieu controversé pour ériger l’effigie de la divinité hindoue : la ville d’Ayodhya, en proie à des tensions explosives entre les communautés hindoues et musulmanes depuis les années 1990. Car en 1992, des milliers d’hindous avaient pris d’assaut et détruit la mosquée de Babri, datant de la période moghole. Ils prétendaient qu’elle avait été érigée sur le site de la naissance du dieu Ram et d’un ancien temple hindou. Ces émeutes avaient provoqué des vagues de violences à travers toute l’Inde et avaient fait plus de 2000 victimes, principalement des musulmans.

Calmer l’impatience des extrémistes

Depuis, les nationalistes hindous, qui ont pris le pouvoir à New Delhi en 2014, continuent à réclamer la construction d’un temple dédié au dieu Ram à Ayodhya. Narendra Modi en avait fait une promesse lors de sa dernière campagne électorale. À six mois des élections législatives, le sujet revient ainsi sur le devant de la scène, les nationalistes hindous cherchant à galvaniser leur électorat hindou. Ce dimanche, 50 000 extrémistes hindous se sont rassemblés à Ayodhya pour réclamer la construction du temple. Parmi eux se trouvaient notamment les représentants des organisations radicales du Vishwa Hindu Parishad (VHP) et du Shiv Sena. Mais la dispute liée à la construction de ce temple est toujours devant la Cour suprême, qui doit décider de la répartition des terrains entre les communautés respectives. Face à la lenteur de la justice, les autorités ont décidé d’offrir, dans l’immédiat, la construction de la statue géante à l’effigie du dieu Ram. Cette décision est perçue comme une tentative de compenser l’attente face à la construction du temple et de calmer l’impatience des groupes hindous d’extrême-droite. Mais elle pourrait raviver les tensions communautaires, en particulier à l’approche des élections.

Dans l’Uttar Pradesh, le BJP s’est également attelé à d’autres batailles identitaires, en rebaptisant notamment par des noms hindous des lieux aux consonances musulmanes. Ce mois-ci, Yogi Adityanath a annoncé que la grande ville d’Allahabad, haut lieu de pèlerinage, allait abandonner le nom qu’elle porte depuis cinq siècles ans pour devenir «Prayagraj». Il souhaiterait aussi remplacer le nom du disctrict de Faizabad par celui d’Ayodhya. En juillet, la  gare de Mughalsarai a été par ailleurs été renommée « Deendayal Upadhyaya », en hommage à un idéologue nationaliste hindou. Dans une atmosphère sociale agitée depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014, ces velléités n’envoient pas un message serein aux 171 millions de musulmans indiens. De son côté, l’Opposition dénonce « une menace » portée à l’identité multiconfessionnelle de l’Inde.

Suprématie hindoue

Enfin, l’érection de statues géantes touche l’Inde entière. À Mumbai, une statue de plus de 210 mètres à la gloire du roi hindou Chhatrapati Shivaji devrait être terminée en 2021. Ce roi guerrier  avait lutté, au 17e siècle, contre l’Empire musulman des Moghols dans le sous-continent. Le thème de  l’« envahisseur musulman », cher à la propagande des nationalistes hindous, est régulièrement mis en lumière par leur idéologie qui tend à réinterpréter l’histoire et à façonner la mythologie en glorifiant la suprématie hindoue. Les nationalistes hindous se réapproprient également l’histoire politique. Dans l’État du Gujarat, la Statue de l’Unité, à l’effigie du leader nationaliste Sardar Patel, a été achevée en octobre dernier. Culminant à 182 m, elle est actuellement la plus haute statue du monde. Cependant, Sardar Patel n’était pas censé être un héros du BJP. À l’inverse, il appartient à l’héritage politique du Congrès, parti de centre gauche de l’opposition. Sous les couleurs du Congrès, Sardar Patel devint, en 1947, ministre de l’Intérieur au sein du premier gouvernement de l’Inde indépendante. Surnommé « l’homme de fer », il avait réussi à unifier les 562 États princiers du sous-continent pour former la République de l’Inde. En souvenir de cette contribution, sa statue a été baptisée la « statue de l’Unité ».

La mise en lumière de Sardar Patel contrebalance l’aura historique de Jawaharlal Nehru, qui dirigea la nation à l’indépendance et dont l’arrière-petit-fils Rahul Gandhi est aujourd’hui à la tête du Congrès. Dans la foulée, cette statue permet aux nationalistes hindous de combler leur manque de protagonistes dans le mouvement d’Indépendance contre les colons britanniques. Ayant émergé tardivement au pouvoir, ils sont en quête de modèles historiques et réalisent donc un tour de force en s’appropriant la figure de Sardar Patel. À travers l’érection de statues géantes ou les changements de noms musulmans, les nationalistes hindous sont à l’œuvre pour bâtir leur vision d’une nouvelle Inde.

(EDA / Vanesssa Dougnac)