Eglises d'Asie

Pandémie : l’exode massif et historique des travailleurs migrants en Inde

Publié le 26/05/2020




Après plus de 60 jours de confinement, les travailleurs migrants continuent de fuir les centres urbains où ils travaillaient, afin de retourner dans leurs villages. Dès l’annonce du confinement, le 25 mars, ces hommes se sont retrouvés sans emploi et sans ressources, soudain précipités dans la précarité. Bloqués dans les villes alors que le pays était à l’arrêt, ils ont vécu des semaines traumatisantes, n’ayant souvent pas même de quoi manger. Ouvriers journaliers, petits employés et manutentionnaires issus du secteur informel, ils sont plus de 139 millions de migrants internes à l’échelle de l’Inde. Alors que les restrictions commencent à être allégées, leur exode se poursuit, au risque de leur vie.

Aux frontières de New Delhi se répètent inlassablement des scènes dramatiques d’hommes et de femmes marchant sur les routes, portant parfois des enfants dans les bras. Avec leurs maigres sacs pour seuls bagages, ils sont les travailleurs migrants originaires des États voisins de la capitale : l’Uttar Pradesh, le Bihar, le Jharkhand ou le Bengale. Ils étaient venus gagner de l’argent à Delhi, faute de trouver du travail dans leurs campagnes natales. Aujourd’hui, ils tentent de fuir coûte que coûte la capitale pour rentrer chez eux, à bord de camions, à vélo et, le plus souvent, à pied. Sur les centaines de kilomètres à parcourir, cet exode massif tourne à la tragédie humaine. Au moins 180 travailleurs migrants sont morts d’épuisement sur les routes ou ont été fauchés par des véhicules. Le 8 mai à l’aube, seize travailleurs migrants ont ainsi été écrasés par un train de marchandises, dans l’État du Maharashtra, alors qu’ils s’étaient endormis d’épuisement sur les rails. Le 16 mai, deux camions transportant des travailleurs migrants se sont percutés sur une route de l’Uttar Pradesh, faisant plus de 24 morts.

Après l’arrêt des transports publics durant plusieurs semaines, le gouvernement a finalement mis à la disposition des travailleurs migrants des trains spéciaux et des bus, même si le confinement est toujours en place jusqu’à la fin du mois de mai. Mais les annonces des autorités sont confuses : les promesses de gratuité des billets, pour les migrants, sont régulièrement abandonnées et les lignes souvent annulées. Les États à destination sont également réticents à accueillir ces populations, par peur de les voir propager le coronavirus. Car les foyers principaux de la pandémie sont localisés dans les grandes villes comme Delhi ou Mumbai, alors que l’Inde compte à ce stade plus de 138 845 infections dont 4 021 décès. Dans l’immédiat, les places dans les transports restent donc chères et limitées, et des centaines de milliers de migrants continuent de prendre la route par leurs propres moyens. Ils préfèrent l’idée de la sécurité de leurs villages, où vivent les autres membres de leurs familles, et veulent également fuir ces villes où la pandémie se propage. Eux savent qu’ils n’auront pas les moyens d’être soignés correctement dans un hôpital si jamais ils tombent malades.

Plusieurs millions d’Indiens précipités dans la pauvreté

Ces employés du secteur informel, qui représente près de 85 % de population active en Inde, subissent la sévérité du confinement, qui s’est refermé sur eux comme un piège. Le Premier ministre Narendra Modi, réélu triomphalement l’an dernier sous les couleurs de son parti nationaliste hindou, n’avait laissé que quatre heures à la population pour s’y préparer, le 24 mars à 20 heures, avant la suspension des transports et la mise à l’arrêt d’un pays de 1,3 milliard d’habitants. Dépourvus de leurs moyens de subsistance du jour au lendemain, les travailleurs migrants ont essuyé l’humiliation et la détresse durant plusieurs semaines. Pour eux, la peur de la faim a d’abord supplanté celle du coronavirus. Les repas distribués gratuitement par les autorités dans les écoles et les centres ne les ont pas toujours mis à l’abri. Sur les trottoirs de New Delhi, ils ont aussi essuyé les coups de bâtons des policiers qui tentaient de les discipliner à la distanciation sociale, de les déloger des rues ou de les envoyer dans des refuges. La crise induite par la pandémie a mis ces populations vulnérables à terre. Le pays entier pourrait ainsi faire un gigantesque bond en arrière, avec des millions d’Indiens précipités dans la pauvreté.

Plan de relance et aide alimentaire

Privilégiant la lutte contre le coronavirus, le Premier ministre Narendra Modi est accusé de ne pas en avoir fait assez pour protéger les travailleurs migrants. « Les migrants ne sont pas traités avec dignité », estime Manish Jha spécialiste des migrations et professeur à l’Institut Tata de sciences sociales (TISS) de Mumbai. « Pourquoi le Premier ministre n’a-t-il pas fait de leur sort une priorité immédiate ? » demande-t-il. Amitabh Kant, à la tête de l’organe gouvernemental de réflexion Niti Ayog, a récemment reconnu une mauvaise gestion de la crise concernant les travailleurs migrants : « Nous aurions pu faire beaucoup, beaucoup mieux », a-t-il concédé. Le Premier ministre a néanmoins mis en place un plan de relance économique de 246 milliards d’euros, soit 10 % du PIB. Cinq milliards d’euros vont être injectés dans un programme d’emplois subventionnés dans les zones rurales. Et jusqu’en juillet, 80 millions de travailleurs migrants recevront gratuitement, chaque mois, 5 kg de riz ou de farine et 1 kg de lentilles – un aveu direct de l’étendue de la crise humanitaire.

Alors que l’activité économique reprend progressivement dans le pays, la main-d’œuvre commence déjà à manquer dans les centres urbains. Comment redémarrer l’industrie si les manutentionnaires sont rentrés dans leurs villages et manquent à l’appel ? Sur le site d’information The Print, le commentateur politique Shivan Vijj a estimé que les employeurs « méritaient cette pénurie de main-d’œuvre ». « La crise s’est produite par leur refus de payer les salaires durant le confinement. C’est une heure de disgrâce pour le capitalisme indien », a-t-il dénoncé. Un rapport publié par l’organisation Stranded Workers Action Network (SWAN) estime en effet que 8 ouvriers migrants sur 10, sans protection sociale ni chômage, n’ont pas reçu de salaire durant le confinement. La crise de la main-d’œuvre pourrait ainsi affecter l’Inde durant quelques mois, créant un nouveau coup dur pour une économie qui faisait déjà face à un ralentissement avant la pandémie. Dans l’immédiat, les travailleurs migrants jurent quant à eux de ne jamais revenir dans les villes.

(EDA / A. R.)


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