Eglises d'Asie

Pandémie : plus de 17 000 arrestations depuis le début du confinement

Publié le 04/04/2020




Des contrevenants entassés dans des cages à chiens pour avoir enfreint le couvre-feu sanitaire, un président de la république qui n’hésite pas à réitérer son appel aux forces de l’ordre à « abattre » les plus récalcitrants pour justifier la légitime défense, après une manifestation spontanée de la faim dans la capitale…. Si la lutte contre le Covid-19 semble avoir éclipsé la guerre antidrogue de Rodrigo Duterte, les défenseurs des droits de l’Homme s’inquiètent d’une poussée des violences policières sous couvert des mesures d’urgence.

Des habitants de Manille profitent de transports gratuits assurés par l’armée pour rentrer chez eux, alors que les transports en commun ont été interrompus depuis les mesures de confinement ordonnées par le gouvernement.

Après le confinement et le couvre-feu, c’est la dernière consigne donnée par le président des Philippines, habitué des déclarations chocs, pour faire respecter les mesures d’urgence contre le coronavirus : « À la police et l’armée, si les fauteurs de troubles menacent votre vie, vous avez l’ordre de les abattre ! », a tonné Rodrigo Duterte, dans sa dernière allocution nocturne à la nation ce 1er avril. Plus tôt dans la journée, la nouvelle d’une distribution imminente de nourriture avait attiré hors de leur domicile des dizaines d’habitants d’un quartier du nord de la métropole de Manille. Selon une association de résidents présente au moment des faits, l’annulation de cette distribution – pour une raison inconnue – a alors provoqué une manifestation spontanée des habitants pour réclamer de la nourriture mais aussi l’aide des pouvoirs publics, avant l’intervention musclée des forces de l’ordre au motif de l’interdiction de rassemblements. Selon des témoignages récoltés par Amnesty International, 21 personnes ont été arrêtées et plusieurs autres blessées. Critiqué pour des mesures de confinement jugées impossibles à appliquer dans les nombreux bidonvilles de l’archipel, Rodrigo Duterte avait d’abord estimé que la population pouvait s’adresser directement aux responsables des « barangays », les comités de quartier, pour obtenir de la nourriture. Puis il avait annoncé, le 30 mars, un fonds exceptionnel destiné aux plus pauvres et aux nombreux travailleurs journaliers, de près de 3,5 millions d’euros. Selon le Président, qui n’a pas détaillé comment serait distribué l’argent, il s’agit du « programme d’aide sociale le plus important de l’histoire du pays ». Dans un pays régulièrement classé parmi les plus corrompus au monde, ces promesses ont laissé sceptiques de nombreux Philippins.

Une rhétorique similaire à la guerre antidrogue

Deux jours plus tard, Rodrigo Duterte menaçait « d’envoyer sous terre » tous les contrevenants aux mesures de confinement. Les forces de l’ordre ont, de leur côté, tenu à nuancer les propos présidentiels, évoquant « une arme d’ultime recours ». Mais les ONG de défense des droits de l’homme s’alarment du risque d’une montée des violences policières. « Ce sont des propos totalement irresponsables dans la bouche d’un président, encore plus quand on connait le lourd passif d’abus chez la police », s’indigne Carlos Conde, représentant de Human Rights Watch à Manille. « C’est exactement la même rhétorique que [Duterte] emploie dans sa guerre antidrogue depuis son arrivée au pouvoir, et qui a déjà tué des milliers de personnes. C’est loin d’être une menace innocente », poursuit ce Philippin, interrogé par Eglises d’Asie. « Si les tueries liées à la guerre antidrogue semblent avoir sensiblement baissé, cela continue d’après les données des médias, surtout dans la province de Cebu, située dans le centre du pays », ajoute Carlos Conde. Le 24 mars, un homme aurait été abattu après avoir pris la fuite lors d’un contrôle de quarantaine à Bulacan, au nord de Manille. Selon la police, l’individu était armé. Depuis quelques jours, des humiliations policières sont également rapportées. Sur les réseaux sociaux circule la photo de plusieurs adolescents, enfermés et entassés dans des cages à chiens pour avoir enfreint le couvre-feu, dans la province de Laguna, au sud de Manille. « Des associations de protection infantile nous signalent des cas d’arrestations et de détention dans des cellules surpeuplées, sans aucune distanciation sociale », renchérit Carlos Conde. « Il y a aussi cet exemple de quatre filles et quatre garçons forcés à enlever leurs vêtements et rentrer nus en guise de punition. Ou encore de deux jeunes enfants assis, terrorisés, à l’intérieur d’un cercueil vide placé à un check-point afin de ‘leur donner une bonne leçon’. »

« Une telle situation d’urgence ne justifie en rien une force incontrôlée »

Au total, les autorités philippines ont annoncé avoir arrêté plus de 17 000 personnes depuis le début du confinement, décrété mi-mars dans la moitié du pays, principalement sur la grande île de Luçon où se trouve la capitale. « Arrêter des milliers de Philippins pauvres qui cherchent simplement à gagner leur vie ou s’alimenter, c’est une violation de leurs droits », estime Carlos Conde. Pour Amnesty International, « une situation d’urgence telle que la pandémie du Covid-19 ne justifie en aucun cas le recours à une force incontrôlée », avertit dans un communiqué Butch Olano, directeur de l’ONG aux Philippines. Alors que l’inquiétude liée au coronavirus monte dans l’opinion, les défenseurs des droits de l’Homme redoutent des mesures de plus en plus en répressives. Le 24 mars, le président Rodrigo Duterte a promulgué, après avoir obtenu le feu vert du Congrès largement dominé par sa coalition, une loi qui lui donne des pouvoirs exceptionnels durant trois mois pour combattre la pandémie. Les ONG s’inquiètent en particulier d’une disposition criminalisant toute publication de « fausses informations » qui, selon eux, pourrait être utilisée pour faire taire les oppositions. En quelques heures, le hashtag #OustDuterteNow, en français #DégageDuterte, est devenu le plus partagé sur Twitter aux Philippines, en réaction à l’appel présidentiel à « envoyer sous terre » les contrevenants au couvre-feu. Selon plusieurs médias, une douzaine d’internautes aurait été convoquée par les autorités, après avoir ouvertement critiqué la réponse gouvernementale à la pandémie, sans que le détail des accusations à leur encontre ne soit connu.

(EDA / Marianne Dardard)


CRÉDITS

Maria Tan