Eglises d'Asie

Surexploitée, la manne touristique de Goa risque de s’essouffler

Publié le 25/01/2019




Selon le gouvernement, le nombre de visiteurs à Goa, dans le sud de l’Inde, continue d’augmenter, mais les hôteliers et les agences de voyages affirment que les touristes étrangers commencent à se faire moins nombreux. En cause, pour le père Mavrick Fernandes de l’archidiocèse de Goa, un tourisme local sans repères où règne le chacun pour soi. Les autorités religieuses de Goa, où les chrétiens représentent près d’un quart de la population, font pression depuis des années pour une politique touristique plus respectueuse de la culture locale et de l’environnement.

Les groupes de touristes étrangers et de plaisanciers, attirés depuis longtemps par les plages bordées de palmiers et l’ambiance néohippie, ne descendent plus aussi souvent dans l’État côtier de Goa – un bastion du christianisme indien. Les files de touristes locaux venus s’essayer au jet-ski ou au parapente ont également tendance à s’éclaircir, dans cette ancienne colonie portugaise qui s’étend le long de la côte ouest du pays. Pour la première fois depuis des années, la fréquentation des hôtels aurait diminué pour atteindre une moyenne de seulement 50 % à Noël et au Nouvel An, un niveau d’occupation sensiblement plus faible comparé aux saisons précédentes. Selon les experts, cet ancien haut lieu touristique est donc en difficulté, et la hausse des coûts n’est qu’une partie du problème. Ainsi Rob Humper, un habitué britannique, ne pense pas revenir à Goa pour l’instant. « Nous sommes plutôt des backpackers. La nourriture est excellente, mais nous ne viendrons pas l’année prochaine. Les taxes et les prix des visas deviennent trop élevés, tout comme le prix d’une chambre d’hôtel basique. Il devient également difficile de trouver un train disponible », explique-t-il. « Je comprends que les locaux veulent générer davantage de profits, mais je me demande s’ils ne se sont pas tiré une balle dans le pied. »

D’autres touristes se plaignent sur les réseaux sociaux, en particulier pour dénoncer les prix toujours plus exorbitants à leurs yeux. « Pour les blancs, les prix sont doublés, voire triplés. Je ne pense pas que je reviendrai, j’irai plutôt en Asie du Sud-Est », affirme l’un d’entre eux sur Facebook. Les pays comme la Thaïlande, l’Indonésie ou la Malaisie attirent de nombreux touristes, qui viennent profiter d’une politique de visas plus libérale et des taxes moins élevées, explique Savio Messais, de l’association Travel and Tourism de Goa. La Taxe sur les produits et les services (TPS) introduite par le gouvernement fédéral indien en 2017 a affecté les prix des chambres d’hôtels, ajoute Savio. Sans compter d’autres facteurs comme la montée du prix de l’essence et des tarifs des taxis. De leur côté, les catholiques de Goa font campagne pour un tourisme plus responsable. Les autorités religieuses de Goa, où les chrétiens représentent près d’un quart de la population d’1,4 million d’habitants, font pression depuis des années pour le développement d’une politique touristique plus respectueuse de la culture locale et de l’environnement.

Un tourisme sans repères

Aujourd’hui, l’industrie touristique a perdu ses repères, selon le père Mavrick Fernandes de l’archidiocèse de Goa, responsable du Centre pour un tourisme responsable. « C’est la logique du chacun pour soi. Depuis longtemps, nous demandons au gouvernement de développer un tourisme communautaire. Mais nous ne voyons aucune mesure sérieuse pour répondre aux problèmes, notamment à propos des décès de touristes. Le comportement désinvolte du gouvernement aggrave la situation. Si les touristes ne se sentent pas en sécurité, ils ne reviendront pas », poursuit le prêtre, qui ajoute qu’en 2017, à Goa, les décès d’au moins 245 touristes avaient été recensés en douze ans. Près de vingt touristes meurent chaque année en moyenne dans l’État de Goa. Certains décès passent pour des morts naturelles, d’autres sont accidentels ou liés à des overdoses. Certains de ces décès sont également suspects voire reconnus comme des meurtres par la police. Le père Savio Fernandes, directeur du comité diocésain pour la justice sociale, ajoute que parmi les facteurs qui éloignent les touristes, on compte aussi des montagnes de déchets et la destruction de la beauté naturelle du lieu. Il affirme qu’un nombre inquiétant de touristes traitent Goa comme une décharge publique.

Pourtant, malgré les affirmations des hôteliers et des agences touristiques locales qui annoncent le départ des touristes, les chiffres officiels du gouvernement disent plutôt le contraire. Ils indiquent en effet qu’en 2017, 7,7 millions de touristes ont visité Goa, dont 6,8 millions d’Indiens et presque 900 000 touristes étrangers. Soit une hausse de près de 300 % depuis 2012. De plus, entre janvier et juin 2018, 481 000 auraient visité Goa, soit davantage qu’en 2017. « Nous ne faisons pas confiance en ces chiffres, explique Savio Messais. Selon lui, en octobre et novembre 2018, comparé à la même période en 2017, on comptait 55 % de Russes en moins et 25 % d’Anglais en moins. Savio affirme que les pertes estimées par les professionnels du tourisme à Goa s’élevaient, fin 2018, à près de 40 % de touristes étrangers en moins. Le ministre indien du Tourisme a confié récemment aux médias que le gouvernement s’engageait à « apporter son soutien autant que possible pour faire de Goa une destination de choix pour les touristes. Des mesures sont en cours pour en faire une expérience mémorable pour tous ».

Une économie fragile

Mais pour certains comme Jaime Barreto, qui est né à Goa mais qui vit au Royaume Uni, le gouvernement a été incapable de mettre en place ne serait-ce qu’un système de taxis convenable. Il y a quelques années, l’État de Goa a lancé un service de taxis prépayés à l’aéroport, afin d’empêcher les chauffeurs d’arnaquer les touristes. Mais les critiques affirment que les prix facturés par le système sont 30 % plus élevés qu’en dehors de l’aéroport. « C’est devenu de l’exploitation, sans aucune autorité derrière pour contrôler la situation », regrette Jaime Barreto. Prakash Desai, chauffeur de taxi, reconnaît que beaucoup de ses collègues en profitent, quitte à perdre tout repère moral. « Un de mes plus clients les plus fidèles m’a dit qu’il a été choqué quand on lui a présenté une facture de 32 000 roupies [450 dollars US] pour avoir commandé un taxi sur six jours. Suite à mon intervention, le prix est tombé à 20 000 roupies », explique Prakah, qui ajoute que les opérateurs de taxis locaux tentent de résister à la venue des services de taxis en ligne comme Uber. Ils se sont aussi opposés à la décision du gouvernement d’introduire des compteurs numériques connectés.

Le 4 janvier, le ministre Azgaonkar a également tenté de faire baisser les prix des chambres d’hôtels en proposant de préparer une loi permettant de légiférer les tarifs. Toutefois, l’association de Savio Messai, Travel and Tourism of Goa, a prévenu que cela risquerait d’empirer la situation et d’affecter l’économie locale, qui souffre déjà de l’interdiction de l’extraction du minerai de fer. « Nos prix sont basés sur les coûts et sur les taxes, explique-t-il. Les tarifs varient entre les hôtels, selon leur réputation et les standards proposés. Toute tentative d’imposer un plafond risquerait d’affecter l’industrie plutôt que de la nourrir. » Les agents de voyages ajoutent que les taxes imposées aux touristes qui s’élèvent jusqu’à 33 % font plus de mal que de bien, et qu’elles cachent d’autres problèmes tels que les embouteillages et les signalements de viols, meurtres ou d’autres crimes impliquant des touristes. D’autres dénoncent le manque de professionnalisme des responsables du développement touristique de Goa. Ranjan Soloman, un consultant spécialisé dans la résolution de conflits, remarque que les visiteurs doivent également supporter une baisse de la qualité des services proposés. « Que ce soit en termes d’infrastructures, de facilité d’accès, de maintien de l’ordre ou d’entretien des plages, les choses ont tendance à se détériorer. Il y a trop de monde et une foule trop disparate, ce qui rend la situation encore plus compliquée », ajoute-t-il. Mais selon Ranjan, le véritable problème ne vient pas de la montée des prix. Pour lui, il faut « décentraliser la politique touristique dans la région, pour se rapprocher des autorités des villages de Goa, pour que celles-ci se sentent impliquées quand de nouvelles mesures sont mises en œuvre. »

(Avec Ucanews, Panaji)


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