Eglises d'Asie

Un gourou populaire critique une distinction conférée à Mère Teresa

Publié le 12/02/2019




En Inde, plusieurs responsables chrétiens ont vivement réagi aux propos du gourou indien Baba Ramdev, qui a critiqué l’attribution de la plus haute distinction civile, le Bharat Ratna, à la sainte catholique Mère Teresa, de son vivant. Ces responsables estiment que le gourou populaire et influant tente de créer des divisions religieuses et d’induire en erreur la majorité hindoue.


En hommage à sa contribution humanitaire, Mère Teresa s’était vue conférée en 1980 le Bharat Ratna (Joyau de l’Inde), la plus haute récompense civile du pays. Cette attribution a récemment été évoquée dans des propos critiques par le gourou Baba Ramdev, qui en a contesté la légitimité. Ce dernier a en effet estimé que la distinction du Bharat Ratna ne privilégiait pas suffisamment la religion hindoue. « C’est malheureux de voir que, en 70 ans, pas un seul sanyasi [ascète hindou] n’a été récompensé par le Bharat Ratna », a-t-il déclaré aux médias à la fin du mois de janvier. Il a ajouté : « Ce prix a été attribué à Mère Teresa car elle était chrétienne mais n’a jamais été donnée à d’autres saints car ils sont hindous. » Religieuse albanaise, Mère Teresa est arrivée en Inde à l’âge de 19 ans et a fondé, en 1950, la congrégation des Missionnaires de la Charité afin de porter secours aux déshérités des bidonvilles de Kolkata (anciennement Calcutta). Décédée en 1997 à l’âge de 87 ans, elle est devenue sainte Teresa de Calcutta lors de sa canonisation en 2016 par l’Église catholique. Les 760 centres humanitaires de sa congrégation, dont 244 en Inde, mobilisent aujourd’hui plus de 5 150 sœurs présentes dans 139 pays.

La récompense du Bharat Ratna avait été conférée à Mère Teresa de son vivant, un an après l’obtention du Prix Nobel de la paix. Depuis 1954, le Bharat Ratna n’a été remis qu’à 58 personnes issues d’horizons divers, comme au champion de cricket Sachin Tendulkar. Cette année, le prix a été décerné à l’ex-président Pranab Mukherjee et, à titre posthume, au chanteur Bhupen Hazarika ainsi qu’à l’activiste Nanaji Deshmukh. Il est vrai qu’aucun religieux hindou n’a jamais été distingué, bien que ces derniers se trouvent largement listés dans les sélections du Padma Shri, autre récompense importante du pays. Dans ce contexte, les représentants catholiques déplorent les propos polémiques de Baba Ramdev. « Ses commentaires sont hautement déplacés », a réagi le père Savarimuthu Sankar, porte-parole de l’archidiocèse de Delhi. « Nous sommes surpris et peinés de constater que des personnes comme Baba Ramdev paraissent ignorer le fait que Mère Teresa a été récompensée pour un travail altruiste envers les plus pauvres parmi les pauvres », a-t-il souligné. Ce responsable catholique estime que les propos du gourou prêtent à confusion, dans une Inde en pleine campagne électorale et à la veille du scrutin législatif prévu en avril et mai prochain. Il s’agit à ses yeux d’« une tentative de se mettre en lumière en tant que défenseur des intérêts de la majorité hindoue ».

Des propos controversés à la veille des élections

« Il est triste d’entendre des déclarations visant Mère Teresa de la part d’hommes éduqués et sages tels que Baba Ramdev », ont également commenté les membres des organisations chrétiennes de l’État du Telangana. « Baba Ramdev doit retirer ses propos afin de ne pas diviser la société au nom de la religion », a exigé Sunder Paul, membre de l’Association chrétienne du Telangana. Sajan K. George, président du Global Council of Indian Christians, a souligné quant à lui que Mère Teresa avait servi l’humanité et que Baba Ramdev, pour sa part, était à la tête d’un empire avec sa marque Patanjali, avec 1,5 milliard de dollars de vente de produits en 2017. « Que rend-il à la société ? », s’est interrogé Sajan K. George. Protégé des puissants, Baba Ramdev est une figure incontournable de l’Inde. Ce gourou télévangéliste, dont l’enseignement est suivi par des millions de fidèles, a vulgarisé les techniques du yoga et le pranayama, l’art de maîtriser le souffle. Sa marque Patanjali représente aujourd’hui plus de 800 produits ayurvédiques, cosmétiques et alimentaires. Le groupe affiche une croissance annuelle spectaculaire. Et Baba Ramdev ne cache pas son amitié pour le Premier ministre Narendra Modi qui utilise lui aussi le yoga et les produits « Made in India » en étendard du nationalisme hindou. Ce n’est pourtant pas la première fois que des personnalités proches du courant nationaliste hindou ciblent Mère Teresa. L’an dernier, des membres du BJP (Bharatiya Janata Party), le parti nationaliste hindou, avaient déjà appelé à retirer à mère Teresa la distinction du Bharat Ratna. Par ailleurs, Baba Ramdev est un habitué des déclarations controversées. Ce vendredi, il a ainsi affirmé que Lord Ram, divinité de la mythologie hindoue, était non seulement l’ancêtre des hindous mais aussi celui des musulmans. Le parti d’opposition du Congrès s’en est indigné et a répliqué que les chefs religieux comme Baba Ramdev étaient « les bénéficiaires » du BJP au pouvoir et cherchaient à aider ce parti à remporter les prochaines élections.

(EDA / Vanessa Dougnac)


CRÉDITS

Ians