Eglises d'Asie

Un nouveau rapport fait le lien entre la pauvreté et les discriminations religieuses ou de caste

Publié le 18/06/2019




Un nouveau rapport d’Oxfam, une confédération internationale de vingt organisations humanitaires, montre une forte corrélation entre pauvreté et identité sociale en Inde. Le rapport, publié ce mois-ci, analyse la situation de l’emploi dans le pays en 2019, en soulignant que les plus démunis, à commencer par les Dalits (intouchables), les castes inférieures, les communautés indigènes et les minorités religieuses, sont toujours discriminés à cause de leur religion ou de leur caste. Près de 60 % des 28 millions de chrétiens du pays font partie des communautés Dalit ou indigènes, en particulier dans le nord de l’Inde. Les Dalits représentent 16,6 % de la population indienne.

Pendant vingt ans, Ratna Devi n’a été payée que 50 roupies (environ 64 centimes d’euro) par jour, soit huit heures de travail, dans un four à briques. Aujourd’hui, l’Indienne de 52 ans, qui souffre notamment de crises d’asthme, reste alitée dans sa cabane située dans un des bidonvilles en périphérie de New Delhi. « Maintenant, mes fils et leurs femmes travaillent tous dans le même four à brique », explique Ratna Devi, de la communauté Dalit (anciennement appelée « intouchable »). « Ils ne sont pas mieux payés que ce que je recevais comme paie quotidienne », ajoute-t-elle. Un nouveau rapport d’Oxfam, une confédération internationale de vingt ONG, montre une forte corrélation entre pauvreté et identité sociale. Le rapport, publié ce mois-ci et intitulé « Mind the gap : the state of employment in India 2019 » (La situation de l’emploi en Inde en 2019), souligne que les plus démunis dans le pays sont sans doute les Dalits, ainsi que les autres castes dites inférieures, les communautés indigènes et la minorité musulmane. La principale constatation d’Oxfam dans son rapport est qu’en Inde, les plus pauvres font toujours l’objet de discriminations à cause de leur religion ou de leur caste. Plus de 80 % de la population active indienne travaille dans des secteurs informels et ne dispose pas ou peu de sécurité et de protection sociale, selon les chiffres avancés par le gouvernement indien. Sur 465 millions de travailleurs, seuls 28 millions sont dans les secteurs organisés de la vie active indienne, selon les chiffres de 2010 de l’institut statistique National sample survey organization.

En 2010, seuls 16 % des travailleurs musulmans du secteur informel bénéficiaient d’une sécurité sociale, contre 26 % pour les travailleurs hindous du même secteur. Tous secteurs confondus, seuls 4,68 % des travailleurs issus des communautés indigènes et 5,78 % des Dalits et des travailleurs des castes inférieures bénéficiaient d’une protection sociale. La majorité des travailleurs du secteur informel, soit 246 millions sur 437 millions, travaillaient dans le secteur agricole ; 44 millions étaient dans le bâtiment, le reste travaillant dans l’industrie et le tertiaire. Diya Dutta, chercheur au sein d’Oxfam India, confie que le nouveau rapport met en évidence les barrières structurelles qui empêchent l’accès des minorités à de meilleures opportunités d’emploi et une ascension sociale. En dehors de l’Inde rurale, certaines tendances reflètent bien la discrimination sociale des minorités. Par exemple, sur 5 millions d’agents d’entretien à plein temps, on compte une majorité de Dalits, explique Diya Dutta.

90 % de la population active au sein du secteur informel de l’économie

Sumeet Mhaskar, professeur agrégé à l’université internationale O. P. Jindal (Jindal global university) de New Delhi, explique que par rapport aux castes supérieures indiennes, les membres des castes inférieures tels que les Dalits restent souvent confinés aux emplois manuels, considérés traditionnellement comme impurs. « La situation des minorités musulmanes est similaire », ajoute-t-il. Leur manque de soutiens politique et leur mauvaise réputation parmi les non musulmans les forcent à rester au sein d’une économie ghettoïsée. Imtiyaz Qureshi, un travailleur humanitaire basé dans l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, explique que la majorité des Dalits et des musulmans démunis ont des professions stigmatisées comme balayeurs, chiffonniers, ferrailleurs, bouchers ou cordonniers. « Ces occupations dépendent du secteur informel du pays, qui représente plus de 90 % de la population active indienne », ajoute Imtiyaz Qureshi. La boucherie, quelle que soit la viande, est particulièrement mal vue, confie Pavan Kumar, un militant pour les droits des Dalits. Il ajoute que ces dernières années, cette profession est presque devenue un « piège mortel », expliquant que les communautés Dalit et les minorités musulmanes accusées d’abattage d’animaux risquent d’être lynchées par les extrémistes hindous, qui bénéficient parfois du soutien des autorités locales. « Ces extrémistes, sous le prétexte de la protection de la vache, ont lancé une série d’attaques violentes contre les Dalits et les musulmans », dénonce Pavan Kumar. L’an dernier, ces attaques ont entraîné 33 morts et plus de 100 blessés, soit une augmentation de 450 % du nombre d’attaque et de 200 % du nombre de décès par rapport à 2017, précise-t-il.

Dalits et emplois à risque

Bezwada Wilson, responsable national de l’organisation humanitaire Safai Karmachari Andolan, une ONG qui milite pour l’éradication du nettoyage manuel des excréments, appelé « manual scavenging » en Inde, un terme qui désigne l’enlèvement manuel d’excréments humains non traités des toilettes à godets ou des latrines à fosses, avec des seaux et des pelles (une pratique pourtant officiellement interdite par la loi en 1993). Bezwada Wilson explique qu’aujourd’hui, on en compte encore environ 5 millions dans le pays, qui viennent pour la plupart des communautés Dalit. Un travail dangereux pour la santé, signale-t-il, étant donné qu’au cours de la dernière décennie, environ 1 800 d’entre eux ont trouvé la mort à cause de leur profession. « Le gouvernement fait l’autruche et tente de minimiser la situation, simplement parce que ce sont des Dalits et qu’ils ne viennent pas des castes supérieures », affirme Bezwada Wilson. Selon le recensement national de 2011, près de 2,1 millions de foyers utilisent des latrines sèches, qui sont nettoyées manuellement, et 182 000 familles ont au moins un membre de la famille dont c’est l’occupation principale. Près de 60 % des 28 millions de chrétiens du pays appartiennent aux communautés Dalit ou indigènes, en particulier dans le nord de l’Inde. Les Dalits représentent 16,6 % de la population, sur 1,3 milliard d’habitants. Ils sont particulièrement nombreux dans l’État du Pendjab, dans le nord du pays (32 % de la population locale), contrairement au Mizoram, dans le Nord-Est, où ils sont très peu nombreux. Le pays compte 966 millions d’hindous, soit 80 % de la population, et 172 millions de musulmans, soit 14,2 % de la population.

(Avec Ucanews, New Delhi)


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