Eglises d'Asie

BOUDDHISME : VA-T-ON RETABLIR L’ORDRE DES MONIALES EN THAILANDE ?

Publié le 18/03/2010




1 – La novice Dhammananda

Vers le début de cette année 2001, une spécialiste thaïe du bouddhisme, le Dr. Chatsumarn Kabilsingh, était ordonnée novice (samaneri) au Sri Lanka, sous le nom de Dhammananda. Même si elle s’attendait à une certaine résistance quand elle a pris cette décision d’être ordonnée, elle ne savait sans doute pas que les réactions seraient si violentes. Sa décision aura du moins été l’occasion d’une réflexion à propos de l’opportunité d’établir l’ordre des moniales dans le bouddhisme theravada en Thaïlande, même si aucune solution qui satisfasse tout le monde n’a encore été proposée (1). Après tout, la Thaïlande n’avait jamais eu de Sangha de moniales et la foi thaïlandaise interdit aux moines d’ordonner des femmes comme novices ou moniales (2). On peut donc comprendre la réaction négative de quelques supérieurs de pagodes après l’ordination de Dhammananda. Pour certains, on le verra, cette réaction est décourageante. Pour d’autres, c’est la seule possible. Quant au conseil suprême du Sangha, il reste silencieux. Pour autant, l’introduction des moniales est-elle chose impossible ?.

2 – Les difficultés des femmes désireuses d’être ordonnées

Ceux qui ont étudié le Tripitaka, les écritures bouddhistes, savent que la voie pour devenir une moniale est loin d’être un long fleuve tranquille. Les circonstances qui ont entouré l’ordination de la première moniale, Maha Pajapati, mère nourricière du Bouddha dès son plus jeune âge, en sont un bon exemple. Maha Pajapati et les 500 femmes Sakyan qu’elle conduisait durent marcher jusqu’à ce que leurs robes soient déchirées et leurs pieds ensanglantés pour rattraper le Bouddha et lui demander l’ordination. Mais même comme cela, quand Ananda, cousin et serviteur personnel du Bouddha, l’approcha en leur faveur, le Bouddha refusa, une fois de plus, d’accéder à leur demande. Ce n’est que quand Ananda lui demanda si ce refus était dû au fait que les femmes ne pouvaient atteindre l’illumination spirituelle, que le Maître répondit clairement que tous, hommes et femmes, avaient un potentiel spirituel égal, et qu’il permit l’ordination des femmes sous réserve qu’elles acceptent les huit Garudharmas que devraient plus tard suivre toutes celles qui demanderaient l’ordination (3).

3 – Les huit garudharmas

Il importe de connaître ces huit garudharmas, surtout à une époque où les revendications féministes peuvent fausser le jugement. Ce sont aussi certains de ces préceptes qui font actuellement problème en Thaïlande. Ces huit garudharmas sont les suivants :

1.) Les moniales, quelle que soit leur ancienneté, doivent toujours déférence aux moines, aussi jeunes soient-ils.

2.) Les moniales ne doivent pas passer la retraite de la saison des pluies dans une résidence où il n’y a pas de moine.

3.) Les moniales doivent suivre les observances monastiques bimensuelles sous la direction de moines.

4.) Après la retraite de la saison des pluies, les moniales doivent se rendre à une convocation de moines et d’autres moniales.

5.) Une moniale qui enfreint une loi monastique doit être punie par les deux ordres des moines et des moniales.

6.) Les deux ordres des moines et moniales sont requis pour l’ordination de nouvelles moniales.

7.) Les moines ne doivent jamais être injuriés de quelque manière que ce soit par des moniales.

8.) Les moniales peuvent être formellement réprimandées par les moines, mais pas les moines par les moniales (4).

Plus de 2 500 ans se sont écoulés et la difficulté qu’éprouvent les femmes qui veulent suivrent la voie du Bouddha n’a pas diminué avec le temps. Et, de nos jours, il semble que ce ne soit pas la permission du Bouddha qui importe pour certains, mais l’interprétation de ses lois.

4 – L’interprétation des lois

Pour certains supérieurs de moines, ce sont ces lois qui interdisent actuellement toute possibilité d’avoir un Sangha de moniales en Thaïlande. La succession des moniales dans la tradition theravada s’est brisée il y a bien longtemps, disent-ils. “Point n’est besoin de faire de plus amples recherches ou de réinterpréter les lois existantes pour satisfaire les demandes de femmes qui veulent mener une vie religieuse. Fin de conversation !” (5). Comme l’écrit Somphan Phrompta, les opposants à l’ordination des moniales, en fait, ne s’y opposent pas : “Ils disent que l’ordination des moniales ne peut pas renaître dans le bouddhisme theravada, parce que les principes mêmes de la règle lui ont définitivement fermé la porte” (6).

Le principe sur lequel se fondent les opposants est le sixième qui exige la présence d’ordinants et d’ordinantes de la même tradition pour l’ordination de nouvelles moniales. Or, il n’y a pas actuellement de moniales dans la tradition theravada en Thaïlande. On ne veut donc pas ordonner de femmes (7).

Selon la règle, les moniales ne peuvent pas être autonomes : elles font partie du Sangha ; cela veut dire qu’une pagode où résident des moniales sera toujours sous la supervision des moines.

5 – Les moniales de tradition mahayana

S’il n’y a pas de moniales du theravada, il y en a par contre dans la tradition mahayana. Et ceci est intéressant à plus d’un titre ; même si cela aussi peut poser des problèmes.

Les femmes thaïes qui sont ordonnées dans la tradition mahayana le sont selon les rites de cette tradition. “Et leur nombre ira sans doute en augmentant. Quel sera le statut de ces moniales ? Où se situeront-elles dans les communautés bouddhistes de Thaïlande ? La réponse n’est pas facile ; la nécessité cependant nous obligera à répondre dans un avenir pas si lointain : quelles seront les relations de ces moniales avec les moines du mahayana chez nous ? Pour autant que je sache, les moines des traditions chinoise et vietnamienne eux-mêmes semblent ne pas voir très clair dans cette affaire. En effet, bien qu’elles soient de tradition mahayana, c’est un mahayana formé à l’extérieur : c’est donc quelque chose d’étranger, de différent des moines de la tradition mahayana dans la société thaïe” (8).

Et pourtant, ces moniales de la tradition mahayana viennent de loin ! C’est ce que la novice Dhammananda elle-même a essayé d’expliquer : “Le Sangha des moniales survivant encore en Chine et qui a aidé au renouvellement de la lignée des moniales au Sri Lanka où elle-même a été ordonnée, a été établi par des moniales de la tradition theravada » (9). Phra Phaisan Visalo confirme ce point. “Un fait demeure qu’on ne peut pas négliger. Quand on remonte la filière jusqu’au bout, on s’aperçoit que les moniales de la tradition mahayana sont nées’ de moniales du theravada ; il est démontré que des moniales du Sri Lanka sont allées ordonner des moniales en Chine au Xe siècle de l’ère bouddhique (notre Ve siècle) et depuis lors il y en a jusqu’à nos jours une succession ininterrompue” (10). Pour lui, l’existence de ces moniales pourrait être un nouveau point de départ pour l’ordre féminin en Thaïlande, et il suggère une solution : des moniales seraient venues se faire ordonner selon les rites de la tradition theravada en 1998, au milieu de moines tant de tradition theravada que de tradition mahayana : on pourrait faire appel à ces moniales, “mais une objection reste : ces moniales de tradition mahayana peuvent-elles ordonner des moniales du theravada ?” Phra Phaisan ajoute que la règle de vie des moniales de la tradition mahayana ne diffère pratiquement pas de celle de la tradition theravada, sauf en quelques détails et quant au nombre des préceptes, plus grand dans le mahayana que dans le theravada.

On a vu que l’ordination de nouvelles moniales exige la double ordination par le Sangha des moines et par celui des moniales, selon la règle (vinaya), ce code de lois édicté par le Bouddha lui-même. On a dit aussi que c’est le principe invoqué pour justifier l’impossibilité de l’ordination des femmes. D’autres objections sont moins fondées : “Si nous permettons aux femmes d’être ordonnées moniales et d’établir leurs propres monastères, elles peuvent être attaquées, voire violées. Pareille chose affaiblirait le bouddhisme aurait dit Phra Dhepdilok, vice-supérieur de la Wat Bovornnives. Ironie de l’histoire ! Ce bonze est l’auteur du livre : Histoire des Bhikkunis, qui explique combien de moniales ont excellé dans l’étude de la Dharma et ont aidé à propager le bouddhisme dès l’époque même du Bouddha. Ce livre est employé comme texte supplémentaire sur le bouddhisme et l’éthique pour les élèves du secondaire (11).

6 – La permission du Bouddha

Le Dr. Thavivat Puntarigvivat, président du programme d’études comparées des religions de l’université Mahidol, dit que le point le plus important dans le cas présent est la permission du Bouddha d’ordonner des femmes. Il ajoute que le Sangha des moniales a prospéré pendant plus de 1 000 ans tant en Inde qu’au Sri Lanka. Durant les Xe et XIe siècles, le bouddhisme en Inde fut éclipsé par l’islam tandis que des troubles politiques et la guerre effaçaient les deux Sangha des moines et des moniales au Sri Lanka. Heureusement, l’ordre monacal masculin fut rétabli en invitant des moines de la même tradition theravada de Thaïlande pour les ordinations. L’ordre des moniales, lui, ne fut pas rétabli parce que l’ordre monacal féminin requis par la règle pour l’ordination de nouveaux membres faisait défaut. Il a cependant été ranimé récemment grâce à l’assistance de moniales venues de Taiwan. Dans un article pour le livre Ce que les hommes doivent aux femmes : voix d’hommes des religions universelles, Tarivat écrit que “l’ordre des moniales n’est pas comme une espèce biologique qui ne peut pas être ranimée Le Sangha des moniales existe encore dans la tradition mahayana en Chine dont l’origine remonte à la branche dharmagupta de la tradition theravada au Sri Lanka (12).

7 – Le silence du Conseil suprême

Quant au silence du Conseil suprême du Sangha en Thaïlande, il est approuvé pour certains et combattu par d’autres, tel le Dr. Suwanna Sathaanand, du département de philosophie de l’université Chulalongkorn ; elle essaie de comprendre la philosophie qui se cache derrière ce silence : “Je pense, dit-elle, que le silence du Conseil veut permettre à un accident de l’histoire – en ce cas la guerre qui a mis fin au bouddhisme et au Sangha féminin du Sri Lanka – de triompher de la décision du Bouddha de permettre l’ordination des femmes” (13).

a.) Vérité et convention

Pour comprendre cette affaire, nous devons analyser les circonstances qui ont entouré la première ordination de femmes. Dans son article “La vérité au-dessus de la convention : Interprétations féministes du bouddhisme Suwanna explique que le bouddhisme accepte deux catégories de vérité : l’une ultime, l’autre conventionnelle. Elle pense que la vérité conventionnelle, une prise de conscience des conditions sociales et culturelles, a poussé le Bouddha à refuser les trois premières demandes d’ordination formulées par Maha Pajapati. La norme sociale indienne de l’époque était patriarcale. On ne voyait pas que des femmes puissent suivre une vie religieuse. Le salut, elles l’atteignaient par leur dévotion au service de leurs maris. C’est la question d’Ananda qui a poussé le Bouddha à fixer qu’hommes et femmes possèdent la même nature de Bouddha et sont également capables d’atteindre l’illumination. Si le Bouddha avait continué à refuser l’accès des femmes à la vie spirituelle, cela aurait signifié que la vérité bouddhiste n’était pas universelle, que la vérité du Bouddha ne pouvait pas concerner la moitié de l’humanité. Vu sous cet angle, le Bouddha devait faire face à un conflit entre la vérité conventionnelle avec ses contraintes culturelles de l’époque et la vérité ultime qui était l’universalité de son Dharma. Il a dû réaliser que l’existence d’un ordre de moniales allait rendre toutes choses plus compliquées pour la communauté religieuse tant au plan des difficultés psychologiques que de la tension possible entre les deux ordres. Le fait qu’il ait permis l’ordination des femmes malgré les difficultés qu’il pouvait entrevoir, signifiait qu’il voulait soutenir la vérité ultime contre la convention. “Si l’on applique le principe que la vérité l’emporte sur la convention, alors le Sangha thaï doit reconsidérer sa position au sujet de l’établissement de l’ordre des moniales en Thaïlande. Bien des préceptes furent édictés pour que la communauté religieuse bouddhiste puisse vivre en paix avec les pratiques conventionnelles de l’époque. On ne peut donc citer la règle comme un obstacle à l’ordination des femmes. Le Conseil suprême du Sangha a le devoir de propager la vérité bouddhiste. Dans ce cas, dit encore Suwanna, le Sangha devrait suivre l’esprit du Bouddha en surmontant les contraintes conventionnelles et en faisant prévaloir la vérité bouddhiste. On dit en termes plus concrets : le Sangha a le devoir de respecter la volonté de Bouddha et d’encourager l’ordination des moniales” (14).

b.) Faiblesse du Conseil du Sangha

Phra Phaisan non plus n’est pas tendre envers le Sangha. “Le Sangha est tellement affaibli qu’il lui est difficile de s’opposer à l’ordination de novices ou de moniales, quel que soit l’article dont il se serve pour empêcher ou interdire cette ordination. De nos jours, le Sangha a perdu la faveur de la population depuis si longtemps déjà qu’il aura tout le mal du monde a essayé de la récupérer ! Combien de fois faudra-t-il dire que le Sangha a agi contre les sentiments et les aspirations du public à tel point que partout naît le dégoût ! Le cas de la Wat Thammakaya en est un exemple très clair” (15).

Phra Phaisan n’est pas d’accord non plus avec la façon dont le Conseil suprême veut faire intervenir l’Etat. Pour lui, “pas un gouvernement de nos jours ne s’intéresse ni ne veut s’immiscer dans les affaires de la religion et des moines tant que ces affaires n’affectent pas la sécurité de l’Etat et du gouvernement ; à plus forte raison quand c’est une affaire où beaucoup de gens sont d’accord et soutiennent le principe. La meilleure issue pour le gouvernement est de laisser le Sangha lui-même résoudre le problème et on peut espérer que le Conseil suprême du Sangha ne restera pas indifférent et silencieux, comme il en a la fâcheuse habitude. La pire chose qu’il puisse faire serait de proclamer une résolution ou de donner un ordre qui ne serait suivi d’aucun effet dans la pratique” (16).

8 – Revendication des droits ?

Le problème a parfois été mal présenté, en particulier quand on a mis en avant l’idée de revendication de l’égalité entre les sexes. Ainsi, bien qu’il approuve en principe la renaissance de l’ordre des novices, Phra Naha Jerm Suwaco, directeur général de l’Institut des recherches bouddhiques de l’université bouddhiste Maha Chula, se sent mal à l’aise devant les dispositions féministes qu’il perçoit chez les promoteurs du mouvement. “Selon le bouddhisme, le Dharma est d’accomplir votre devoir légitime. Si vous faites cela, vous n’avez nul besoin de revendiquer vos droits parce qu’ils seront naturellement les vôtres Ce moine passe pour progressiste mais il avertit que “tout changement pour l’égalité des sexes dans la société thaïe, dominée par les hommes, ne vient toujours que lentement. De plus si le mouvement pour l’ordination des moniales continue d’être immergé dans son esprit occidental revendicatif de droits, il va s’aliéner les moines dont certains ont déjà manifesté leur animosité et leur refus de coopérer. Un ordre de moniales ne peut se développer qu’avec le soutien des moines, comme le montre le succès de Taiwan” (17). Même son de cloche chez Somphan Phrompta. “Une personne m’a dit : “Il faut qu’il y ait des moniales dans la société thaïe pour prouver que les hommes et les femmes doivent être égaux Mais pour moi, si vous cherchez l’égalité des sexes, la première chose à faire, c’est de ne pas demander l’ordination et de ne conseiller à personne de se faire ordonner moniale !” Selon lui, “si certains moines à l’esprit moderne demandent que les femmes reçoivent le même égard qu’eux au plan religieux, les idées personnelles ne peuvent être prises en considération ici, parce que les principes de la règle que la tradition theravada suit depuis des temps immémoriaux ne peuvent être ni changés ni adaptés” (18).

9 – Droit ou justice ?

Un historien réputé, le professeur Nithé Eawsivong, lui, rejette ce genre de souci. “Ceci n’est pas une question de droits. C’est une question de justice. Pourquoi quand une femme veut être ordonnée, cela doit-il vouloir dire qu’elle demande davantage de droits, alors que quand un homme demande à être ordonné, on estime qu’il ne fait que son devoir ?” Pour ce professeur, cette logique ne vaut pas pour la novice Dhammananda : elle a rempli tous ses devoirs, elle n’a plus rien à prouver. Le temps est venu pour elle maintenant de remplir ses devoirs religieux en suivant une voie spirituelle. Pourquoi ne peut-elle pas le faire ?. Le devoir du Sangha est de chercher une solution au problème, non pas d’indiquer une impasse. Si le Sangha continue de refuser d’honorer l’aspiration des femmes et ne cherche pas à comprendre ce qui se passe et à s’adapter aux changements de la société, il risque de devenir un organisme obsolète et sans signification. “Si je venais à rencontrer Dhammananda, je la saluerais comme je le ferais pour un moine. Est-ce que le Conseil suprême peut m’arrêter pour cela ?” (19).

10 – Bienfaits des moniales pour la société thaïe

a.) Pour les filles pauvres

Pour le Dr. Thavivat, la société thaïe a beaucoup à gagner d’une renaissance de l’institution des moniales. Tout d’abord, elle empêchera les scandales entre moines et femmes, de plus en plus nombreux ces derniers temps. A présent, nombreuses sont les femmes à s’intéresser à l’étude du Dharma ; si elles pouvaient étudier le Dharma avec des moniales érudites, elles ne se rassembleraient pas autour de moines, évitant ainsi des scandales possibles et une situation qui contribue aux abus sexuels. “Du point de vue structurel, l’existence d’un ordre de moniales pourrait donner de nouvelles opportunités aux filles pauvres de la campagne qui autrement se retrouvent exploitées dans certaines usines et maisons closes. Grâce à la tradition de l’ordination masculine tant de novices que de moines, les garçons des campagnes ont la chances de recevoir éducation et formation. Malheureusement, la même chance est refusée aux filles pauvres et moins avantagées. N’ayant pas d’autre choix, beaucoup d’entre elles sont obligées de devenir ouvrières en usine ou d’entrer dans le commerce du sexe.” L’introduction d’un ordre de moniales pourrait être un facteur positif pour atténuer le problème. (20)

b.) Propagation du bouddhisme

Une partie des Thaïlandais qui désirent l’existence de moniales ici en Thaïlande dit que les moniales sont nécessaires à la propagation de la doctrine et à la promotion de la pratique, en particulier dans le milieu féminin. Cette nécessité apparaît encore plus clairement quand on voit que, depuis quelque temps, le nombre de femmes qui ne s’intéressent pas à acquérir des mérites, par exemple en offrant de la nourriture aux bonzes le matin, a beaucoup augmenté, même si elles s’intéressent encore à la méditation ou à l’étude du Dharma et s’en servent pour résoudre les problèmes de leur vie. Par ailleurs, on s’aperçoit aussi que les personnes qui vont à la pagode manquent de formation et d’étude de la règle. Et, à l’arrière-plan de tout cela, il y a le problème de la différence des sexes : l’instruction et l’expérience sont différentes, d’où des limites que rencontrent les moines quand ils doivent conseiller les femmes. Il y a d’ailleurs peu de moines à même d’enseigner le Dharma aux femmes (et même aux gens en général !) quand on tient compte des besoins de plus en plus pressants. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si des femmes de plus en plus nombreuses viennent s’exercer à pratiquer le Dharma avec d’autres femmes. Les centres de pratique du Dharma dirigés par des femmes et où les cours sont donnés par des femmes se multiplient partout (21).

c.) Exploitation du potentiel féminin

Le potentiel des femmes dans l’éducation et la propagation du Dharma va encore plus loin que cela. Ce qui pourrait restaurer ce potentiel, ce sont les communautés et une façon de vivre comme celle des moines. Il est vrai que la pratique du Dharma peut se faire dans n’importe quelle situation : il n’est pas nécessaire d’être ordonné moine, mais le Bouddha était conscient que le développement de soi ne pouvait s’appuyer uniquement sur des facteurs internes tels que la détermination ; il fallait aussi être aidé par des facteurs externes, par un environnement, pour que ce potentiel soit exploité à fond, et que cela profite non seulement à soi mais qu’on soit capable d’en faire bénéficier les autres. Cette chance a été donnée aux hommes il y a longtemps. Le temps est venu où les femmes doivent avoir la même opportunité. Et, pour que cette opportunité existe, pour promouvoir l’ordination, l’important n’est pas l’égalité des droits des personnes, quel qu’en soit le sexe, ou le fait de rehausser le statut des femmes en le rendant égal à celui des hommes. L’important se trouve dans la promotion des possibilités, des chances, pour les femmes d’acquérir la formation et le développement harmonieux de leur étude du Dharma. Tant qu’on aura pas vu ce point-là, mais qu’on continuera à considérer le mouvement pour l’ordination des femmes comme une campagne de revendication de leurs droits et de leur liberté, l’ordination des moniales ne sera que cause de malentendus (22).

11 – La volonté du Bouddha

L’ordre des moniales n’est pas qu’une institution importante qu’il faudrait développer. Pour Phra Mettanando de la Wat Rajatrasaram, il est encore l’un des quatre piliers du bouddhisme qui sont : 1) les moines (bhikku) ; 2) les moniales (bhikkuni) ; les laïcs tant hommes (upasaka) que femmes (upasika) et ces quatre piliers sont destinés à soutenir le bouddhisme à l’avenir (23).

12 – “La volonté du peuple”

Pour Phra Phaisan, “la raison la plus importante pour ranimer l’ordre des moniales est le soutien, l’encouragement du public qui veut voir des moniales. Voilà le facteur le plus important : c’est lui qui, en définitive, permettra ou non la naissance de l’ordre des moniales en Thaïlande. Même si le Sangha et le gouvernement n’acceptent pas l’existence de novices ou de moniales, si les gens les approuvent et les respectent, on peut dire qu’elles sont déjà “nées” dans les sentiments et la pensée de la population, quel que soit le nom sous lequel on les appellera”. Pour ce moine, cette acceptation par la société prime tout le reste, car, sans elle, aucun moine ne peut être considéré comme tel. C’est ce qui lui fait écrire aussi que “l’ordre des moniales existe bel et bien au Sri Lanka, malgré l’opposition de beaucoup de supérieurs monastiques : ils n’ont pas pu empêcher l’ordination de moniales car le mouvement a reçu les encouragements de beaucoup de gens et de quelques supérieurs de pagodes ; c’est ainsi qu’il y a maintenant plus de deux cents moniales là-bas”. Et il ajoute avec humour : “Personne au Sri Lanka ne s’est opposé aux moniales avec les arguments divers qu’on entend ici en Thaïlande ; par exemple : “elles se sont fait ordonner par chagrin d’amour”. Là-bas, elles sont considérées comme des personnes pieuses, des personnes de bonne conduite et respectables, connaissant la doctrine bouddhiste et s’engageant dans le bouddhisme jusqu’à n’avoir plus rien à envier aux moines. Quand elles sont ordonnées novices ou moniales, elles jouissent donc de la faveur de la société” (24).

13 – Quel avenir peut-on envisager ?

a.) Des laïcs engagés

Phra Mettanando, cité précédemment, continue : “Pour renforcer la religion, nous devons réformer l’ordre des moines et développer une communauté de laïcs engagés, tant hommes que femmes. Ces gens peuvent faire certains travaux religieux qui ne sont pas très convenables à des moines ; par exemple, on permet aux prêtres de mener une vie contemplative tandis que les frères et les sœurs sont engagés dans le travail social, servant Dieu en servant d’autres personnes” (25).

b.) Considérer d’abord les bienfaits

Pour Phra Phaisan, ce sont tout d’abord les bienfaits sociaux et religieux relevés plus haut qu’il faut considérer. “On peut discuter beaucoup de la règle, mais ce n’est pas ce point-là qu’il importe de considérer quand on parle de la possibilité d’avoir des moniales en Thaïlande ou non, en pensant au bénéfice qui en résulterait pour la religion bouddhiste et pour la société thaïlandaise ? Et dans cette considération, il ne faudrait pas tenir compte de ses préjugés ou les laisser se transformer en un sentiment de rejet si des femmes devenaient moniales et que des hommes devaient saluer des femmes !” Il faut donc savoir garder raison. “Et quand on a bien considéré qu’il devrait y avoir des moniales, il faut réinterpréter la règle pour permettre l’ordination de moniales. Et si cela n’est pas possible, il faut penser à un autre modèle de religieuses, donc des moniales sous un autre nom ; ce qui devrait être possible selon la règle des moniales édictée par le Bouddha” (26).

c.) Le modèle des “nonnes” thaïes rénové ?

“En Thaïlande, nous avons les “mètchis” que beaucoup croient être des moniales même si, tout bien considéré selon les principes religieux, ces dames ne sont que de pieuses laïques. Ces pieuses laïques donc sont tout de blanc vêtues, ont la tête rasée, vivent dans les monastères et suivent les huit préceptes : une extension des cinq préceptes que doit observer tout bouddhiste : 1) ne pas tuer ; 2) ne pas voler ; 3) s’abstenir de relations sexuelles ; 4) ne pas mentir ; 5) s’abstenir de boissons enivrantes ; 6) ne pas manger en dehors du temps fixé ; 7) s’abstenir des plaisirs mondains : chansons, spectacles, et éviter une tenue aguichante et 8) ne pas s’allonger sur un lit haut, rembourré de kapok ou de ouate” (27). “Si les gens les considèrent comme des religieuses, – au point qu’on parle régulièrement des “nonnes” – c’est que leur style de vie les pousse à le croire. Pour moi, ces femmes sont des moniales, même si elles ne suivent que les huit préceptes. Si nous acceptions pour elles le statut de religieuses, la demande d’un espace pour les moniales ne serait pas si forte qu’elle est. Ces pieuses dames sont nées dans la tradition theravada thaïe et elles n’ont jamais semblé être une anomalie dans le bouddhisme thaïlandais. Je pense que cette institution a des ressources de valeur que l’on peut développer pour répondre aux besoins d’avoir des moniales thaïes dans la société thaïe. Cela pourrait être plus facile que de se battre pour redonner vie à des moniales. Les femmes n’ont pas beaucoup de préceptes à suivre : elles peuvent donc s’adonner à l’étude de la religion. La règle leur permet de plus d’être autonomes vis-à-vis des bonzes. Il leur est donc plus facile qu’à des moniales de trouver une vie paisible. Celles d’entre elles qui ont des idées plus personnelles et un savoir à partager peuvent plus facilement dire ce qu’elles pensent que les moniales ; elles peuvent même tenir tête aux bonzes, car aucun article de la règle ne l’interdit alors que la règle des moniales est très stricte à ce sujet. Je pense qu’il faudrait examiner cet espace qui existe déjà : celui de femmes instruites de la religion et que la société accepte comme religieuses.” (28). “A mon sens, une société libre doit avoir un espace pour chaque personne, quelle que soit ses croyances ou ses pensées. Et cet espace doit être honorable, c’est-à-dire que cette personne doit s’y sentir accueillie selon la loi tant par la société que par l’Etat” (29)

Atiya Achakulwisut termine son article en faisant remarquer : “Il y a une partie du Tripitaka qui mérite d’être notée. Un moine demande au Bouddha quels seraient les facteurs qui pourraient éroder le bouddhisme quand le maître ne serait plus là. Le Bouddha répondit : “Ce serait quand les moines, les moniales, les laïcs hommes et femmes, ne respecteraient pas ou n’obéiraient pas au Bouddha, au Dharma, au Sangha ; quand ils ignoreraient l’éducation et ne se respecteraient plus les uns les autres. Tous ces facteurs raccourciraient la vie de la vérité ultime quand je serai mort” (30).

“La novice Dhammananda est le début de l’établissement de moniales en Thaïlande. Même si maintenant il y a quelques autres femmes thaïes ordonnées, leur nombre ne suffit pas encore à former un Sangha » (31).

“La renaissance de l’ordre des moniales est un tout nouvel épisode dans l’histoire du bouddhisme thaï. Et comme à chaque événement sans précédent, il faut s’attendre à du scepticisme et à la résistance”, dit le Dr Nithé. “Mais si nous devons soutenir le Bouddha à l’avenir, n’est-ce pas le devoir des bouddhistes de respecter le Bouddha et de commencer à nous instruire au sujet de ce nouveau phénomène ?” (32)

Notes

(1)“Moniales, “nonnes” et société thaïe”, par Somphan Phromta. Matichon, 21 mai 2001

“Des moniales ? Un choix difficilement évitable”, par Phra Phaisan Visalo. Matichon, 26 mai 2001

“Sa sainteté”, par Atiya Achakulwisut. Outlook/Bangkok Post, 30 mai 2001 : divers interviews

(2)Novice : samaneri ; moniale : bhikkuni (pali) ou bhiksuni (sanskrit)

(3)Atiya Achakulwisut, art. cit.

Somphan Phromta, art. cit.

(4)Extrait du livre : “Truth over Convention” du Dr Suwanna Satha-Anand, cité dans Outlook/Bangkok Post, 30 mai 2001

(5)Atiya Achakulwisut, art. cit.

(6)Somphan Phromta, art. cit.

(7)Id.

(8)Id.

(9)Atiya Achakulwisut, art. cit.

(10)Phra Phaisan Visalo, art. cit.

(11)Atiya Achakulwisut, art. cit.

(12)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.

(13)Id.

(14)Id.

(15)Phra Phaisan Visalo, art. cit.

(16)Id.

(17)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.

(18)Somphan Phromta, art. cit.

(19)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.

(20)Id.

(21)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.

(22)Id.

(23)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.

(24)Phra Phaisan Visalo, art. cit.

(25)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.

(26)Phra Phaisan Visalo, art. cit.

(27)Col. Phin Muthukant. Vocabulaire religieux, p. 596.

(28)Somphan Phromta, art. cit.

(29)Id.

(30)Atiya Achakulwisut, art. cit.

(31)Phra Phaisan Visalo, art. cit.

(32)Cité par Atiya Achakulwisut, art. cit.