Eglises d'Asie

DIFFICULTES ET ESPOIRS DE LA COMMUNAUTE CHRETIENNE DU PAKISTAN

Publié le 18/03/2010




Quelles sont les conditions de vie des chrétiens au Pakistan ?

Le Pakistan, comme vous le savez, est un Etat islamique et par conséquent, les musulmans sont les premiers citoyens de cet Etat. Les membres des autres religions, ainsi que les diverses minorités, sont considérés comme des citoyens de seconde classe parce qu’ils n’adhèrent pas à la religion officielle. Mais nous sommes citoyens de ce pays et nous nous sentons Pakistanais. Nous sommes nés ici, nous avons grandi ici, nous avons été éduqués ici. Nous parlons la langue du pays et nous sentons que ce pays est le nôtre. Les chrétiens, catholiques et protestants réunis, représentent environ 2 % de la population. Mais nous devons toujours lutter pour faire reconnaître notre identité. Les musulmans nous considèrent certes comme des Pakistanais, mais pas comme pleinement Pakistanais.

Un certain nombre de lois introduites ces vingt dernières années nous donnent un statut de seconde zone. Par exemple, il y a eu la loi des “électorats séparés” pour les différentes communautés religieuses. Elle nous a coupés du reste du peuple. Si bien que si vous êtes chrétien, vous vous retrouvez à cause de votre religion hors du système. Il y a aussi la loi sur le blasphème, qui punit de mort toute personne qui est supposée avoir insulté le Prophète Muhammad ou avoir dit du mal de lui. Sous cette loi, de nombreux musulmans, ainsi qu’un certain nombre de chrétiens, ont été injustement accusés de blasphème et sont en prison. Nous estimons que cette loi est surtout utilisée contre les pauvres gens et souvent pour résoudre une vengeance ou une dispute d’ordre privée. Mais le gouvernement ne veut pas abolir cette loi à cause des partis politiques musulmans, des extrémistes et des conservateurs.

Une des raisons pour cela, ce sont les événements récents qui ont suivi les attaques du 9 septembre 2001. Il s’en est suivi une polarisation entre le monde chrétien et le monde musulman. Et nous nous trouvons pris entre les deux. Nous affirmons clairement que nous sommes Pakistanais, nous soutenons notre pays et, de toutes façons, nous condamnons toute forme d’agression contre les musulmans. Mais ces guerres en Afghanistan et en Irak n’ont pas été bonnes pour nous. Nous faisons face à une discrimination et nous sentons de plus en plus étrangers dans notre société.

A l’origine de la nation pakistanaise, il y a la séparation d’avec l’Inde et les hindous. De ce fait, les Pakistanais considèrent toujours qu’ils doivent se défendre et revendiquer leur appartenance à l’islam. Les événements récents comme ceux du 11-Septembre ont fait qu’ils insistent encore davantage sur l’islam parce qu’ils se sentent le dos au mur. Un exemple de cela est la politique de modération éclairée que le président Musharraf s’efforce de promouvoir. Les musulmans pensent qu’il fait cela à l’instigation des Américains qui “essayent de diluer notre foi”. Aussi sont-ils maintenant plus intransigeants, par exemple, en obligeant les femmes à porter le voile. Et nous, nous sommes pris entre les deux.

Le gouvernement du président Musharraf a-t-il été bon pour les chrétiens ?

D’une façon générale, oui. Musharraf a fait sa scolarité dans des écoles chrétiennes et il est certainement un homme faisant preuve d’ouverture d’esprit, du fait de l’éducation reçue. Il n’a pas tous ces préjugés que partagent la plupart des autres Pakistanais. Il a été élevé dans une école chrétienne, il a des amis chrétiens, il est donc très ouvert.

Après les événements du 11-Septembre, il a supprimé la loi des électorats séparés. Et il a rendu à l’Eglise les écoles catholiques qui avaient été nationalisées. Elles ont été rendues et réhabilitées. Il voudrait abolir la loi sur le blasphème, mais la question est de trouver le moment opportun. En stratège formé par l’armée, il se rend compte que ce ne serait pas bon en ce moment car, s’il faisait cela, il susciterait une opposition de tous côtés. Il attend un moment favorable. Aujourd’hui, il est relativement affaibli et les circons-tances se sont retournées contre lui. Il ne maîtrise pas la situation. Il a besoin du soutien des partis musulmans.

Comment les musulmans se comportent-ils avec les chrétiens dans la vie de tous les jours ?

Il existe un très vieux préjugé venant du système des castes qui dit qu’il ne faut pas se mêler avec des gens de caste inférieure. Il y a donc des occasions où les musulmans ne veulent pas boire le thé avec les chrétiens. Les personnes d’un rang élevé le feront, mais, à un rang inférieur, elles ne permettront pas à un chrétien de venir au restaurant boire un thé. Cela est en train de disparaître, mais cela existe. Quand un chrétien cherche du travail, il peut s’entendre dire : “Nous n’embauchons pas de chrétiens.” Et on le lui dira même en face ! Même si un chrétien obtient un emploi, il lui faudra faire face à des remarques, à des railleries, et même à des attaques.

La plupart de nos chrétiens sont pauvres. Ils travaillent dans les champs comme journaliers, mais ils ne possèdent pas la terre. Ils sont donc obligés d’entretenir de bonnes relations avec leur propriétaire, qui est très paternaliste : “D’accord, nous vous protègerons.” Ou bien ils travaillent comme balayeurs de rue ou éboueurs, et ils sont très nombreux à Karachi, à Lahore et dans les grandes villes. C’est un bon emploi, dans le sens qu’ils font un bon travail, mais ils sont méprisés car c’est un travail déconsidéré. Ce n’est pas facile ! Par ailleurs, les mariages entre chrétiens et non-chrétiens sont inconnus ici. Une musulmane ne se mariera jamais avec un chrétien. Vous trouverez peut-être une fille chrétienne qui épousera un garçon musulman, et cela pourra marcher, mais le contraire ne se produira pas. Les musulmans peuvent devenir très violents, ou bien le couple devra s’exiler.

Il n’y a pas beaucoup de relations sociales entre chrétiens et musulmans. Il y en aura sur le lieu du travail, oui, mais les chrétiens tendent à vivre dans des ghettos, ou dans des “colonies” très pauvres, ou encore dans des taudis, car ils s’y sentent plus protégés. Ils peuvent se défendre, et ils doivent se défendre !

Quand l’Afghanistan a été attaqué par les Américains, en 2001, nous avons perdu 41 chrétiens, 41 martyrs. Il y a eu des attaques dirigées contre nous. Ils ont jeté des bombes contre des églises et des écoles. Une des pires attaques a été celle dirigée contre les bureaux de ‘Justice et paix’ (Idara-e-Amn-o-Insaf), fruit d’une collaboration entre catholiques et protestants à Karachi. Les assaillants ont investi les locaux, ont ligoté sept employés, et les ont tués. Cet événement dramatique s’est produit en septembre 2002.

Existe-t-il une tension entre la société moderne et la société traditionnelle, plus pauvre ?

Certainement. Les classes éduquées ont été influencées par les valeurs occidentales, et elles sont beaucoup plus larges d’esprit. Leurs membres comprennent leur propre culture, mais ils voient aussi la valeur de la culture occidentale, par Internet et les autres moyens de communication. Ils estiment que c’est l’avenir et le progrès.

Il y a aussi une classe moyenne, peu nombreuse, composée de gens bien éduqués et intéressés par les droits de l’homme. Quelques-uns d’entre eux sont en lien avec notre Commission ‘Justice et paix’. Nous travaillons avec eux. Des gens qui militent pour les droits des femmes, la Commission des droits de l’homme du Pakistan ainsi que des avocats musulmans luttent pour nous. Tous ces gens ont fréquenté nos écoles où l’enseignement est dispensé en anglais.

Quelques-unes des personnalités les plus connues du Pakistan ont été éduquées dans nos écoles chrétiennes. L’ancien Premier ministre Benazir Bhutto, le général Pervez Musharraf ont été tous deux éduqués dans des écoles catholiques, ainsi que l’actuel Premier ministre, Shuakat Aziz. “Nous avons fréquenté ces écoles, disent-ils, et personne ne nous a demandé de devenir chrétiens. Ils nous ont enseigné de très belles choses. Et je suis toujours musulman.” Voilà comment ils raisonnent. Ces gens témoignent pour nous.

Mais il y a une autre classe de gens qui n’ont jamais fréquenté nos écoles et qui nourrissent un tas de préjugés à notre égard. C’est parmi eux que recrutent les organisations musulmanes extrémistes, les militants de base comme les terroristes. Il est très difficile d’entrer en dialogue avec eux.

Avez-vous dialogué avec des groupes musulmans ?

Oui. Nous rencontrons des gens au sujet de la paix, pour des manifestations ou pour des séminaires. Et quelques-uns des principaux responsables religieux musulmans acceptent de venir et de siéger avec nous. Mais certains groupes politico-religieux veulent retourner en arrière. Ils ne veulent même pas croire que le système des électorats séparés a été supprimé il y a deux ans. Certains d’entre eux disent que lorsqu’ils reprendront le pouvoir, ils rétabliront cette loi.

Deux provinces, la Province de la Frontière du nord-ouest et le Baloutchistan, veulent introduire la charia, la stricte loi islamique. Ils veulent introduire une loi selon laquelle des gens parcourront la ville avec des bâtons pour forcer les boutiques à fermer à l’heure de la prière et ils forceront les gens à prier. Personnellement, je crois qu’il faut les laisser faire, et les musulmans eux-mêmes les rejetteront.

Quelle est la situation au Pendjab, où vivent la plupart des chrétiens ?

Au Pendjab, il y a beaucoup de discussions, mais les musulmans ne font rien. Mais même dans la Province de la Frontière du nord-ouest, les chrétiens continuent leur vie habituelle. Ils ne provoquent pas de problèmes. Ils sont juste tolérés et respectés. Parfois, c’est juste à l’attention de l’opinion publique internationale que les musulmans font de grandes déclarations pour montrer qu’ils vivent dans un Etat islamique.

Depuis trois ans que vous êtes archevêque de Lahore, qu’y a-t-il eu de notable dans votre Eglise ?

Pour moi, cela a été un temps où nous nous sommes efforcés de montrer que l’Eglise peut s’insérer d’une manière plus assurée dans la vie de la nation, et aussi comment nous pouvons bâtir de meilleures relations avec nos frères musulmans. J’ai essayé de promouvoir cette harmonie sociale dans notre Eglise et dans nos paroisses. Avec les musulmans, cela a bien marché à ce niveau-là et à la base.

Cela a aussi été un temps difficile pour nous, spécialement avec ces guerres en Afghanistan et en Irak. La situation était tendue et les gens dans les villages continuent de se sentir en insécurité. En dépit de ces difficultés, c’est dans ces circonstances que nous devons être des témoins. J’ai demandé au clergé et aux chrétiens d’encourager plus de laïcs à s’investir dans la vie de l’Eglise.

Il y a deux ans, j’ai commencé par fonder un conseil pastoral diocésain. De là a germé l’idée d’avoir un plan pastoral diocésain. De janvier de cette année à la Pentecôte, nous consultons les laïcs, constitués en petits groupes, dans les paroisses, pour demander leur avis sur cette vision. “Quel est le but de l’Eglise ici ? Quels sont nos trois ou quatre objectifs les plus importants, nos trois ou quatre priorités ?” En juin, nous aurons une assemblée générale, qui comptera 150 personnes, où nous réfléchirons et nous bâtirons ensemble notre vision finale, soulignant trois ou quatre buts à atteindre. Plus tard, en septembre, nous déterminerons une stratégie pour les trois ou quatre prochaines années. Elle devrait être prête pour le Nouvel An.

Enfin, nous ressentons nettement le besoin de devenir une Eglise indépendante, en matière de finances et de person-nel. Nous sommes une Eglise très pauvre et nous sommes très dépendants des sources étrangères. Mais ces fonds s’épuisent. Nous devons chercher comment nous pouvons constituer des fonds à partir de nos propres sources et de notre propre peuple. Mais nous ne pouvons pas tout faire. Nous devons plutôt nous fixer un ou deux buts bien précis.

C’est la première fois que nous demandons leur avis à des gens ordinaires, de la base. Ils ne comprennent pas très bien les choses, parce qu’ils ne sont pas éduqués, mais ils sont heureux que nous leur demandions. Avant, nous avions des missionnaires étrangers, des Belges, des Hollandais, des Américains, et ils étaient tous très individualistes. Mais ils sont partis. Maintenant, nous voyons que ce qu’ils ont fait est bon, mais nous devons l’organiser.

Comment voyez-vous la mission de l’Eglise au Pakistan ?

C’est d’être des témoins des valeurs de l’Evangile, comme l’honnêteté, le pardon, l’amour, l’humilité, la patience, la tolérance, la confiance. Nous devons soutenir ces valeurs, et aussi encourager la patience et l’harmonie, être des ponts. Bien que nous soyons très petits, nous avons un rôle à jouer. Ces valeurs peuvent être transmises à travers nos écoles, parce que nous avons un grand réseau d’écoles et de collèges, et ces valeurs peuvent être pratiquées à travers ces institutions. Nous nous occupons aussi des malades et des lépreux. Nous aidons les gens à prendre conscience du sida, nous formons des jeunes pour aller dans les écoles et informer les élèves sur le sida, qui est un problème croissant en Inde et au Pakistan.

Nous ne faisons pas beaucoup de conversions. Nous dialoguons. Ce n’est pas le moment pour le prosélytisme ou pour l’évangélisation, porte à porte. La situation des chrétiens n’est pas bonne, donc les gens n’ont pas envie de se joindre à eux.

Quel genre de communauté est la communauté chrétienne au Pakistan ?

Je crois que nous avons dépassé le stade des “chrétiens du bol de riz”. Depuis que nous avons nos propres prêtres et sours, les gens eux-mêmes ont beaucoup changé. D’abord, nous donnons aux gens le sens de leur responsabilité, en leur inculquant l’idée : “Vous êtes l’Eglise.” Et ils répondent. En second lieu, les chrétiens eux-mêmes ont formé des petites communautés qui prient ensemble. Ils aiment aussi s’assembler pour des “conventions”. A Noël et à Pâques, les églises sont pleines. Et nous avons un très grand lieu de rassemblement, Mariamabad, un sanctuaire marial, à 80 km. de Lahore. Chaque année, en septembre, nous avons un grand festival, qui est une manifestation à la fois populaire et très culturelle. La culture locale aime avoir sa propre prière “mela” (festival). Chaque année, ce festival croît en qualité et devient de plus en plus important.

Votre nomination comme archevêque en 2001 vous a-t-elle surpris ?

Oui. J’étais parti au Canada, pensant que je mourrais là-bas. J’étais allé là-bas pour me retirer. Ma famille est au Canada. Mais j’ai pensé que je devais accepter cette nomination parce que, à ce moment-là, le travail était vraiment urgent et nécessaire. L’Eglise est encore en train de grandir et elle doit faire face à beaucoup de difficultés. Alors j’ai pensé que je pouvais organiser les activités existantes et en mettre en place de nouvelles. Il n’y avait pas de direction, de chef. Maintenant, avec le plan, nous espérons qu’ils auront une direction et aussi de l’espoir. Ma devise, que j’ai choisie pour mon ordination, est : “Annonciateur de l’espérance”. Le temps est venu de bâtir la paix. Nous construisons donc des ponts. Par exemple, avec Inde. Il est très important que le Pakistan vive en paix avec l’inde. Nous ne pouvons progresser que s’il y a la paix.

Un effort a-t-il été fait pour bâtir un pont avec l’Eglise en Inde ?

Oui. L’an dernier a été tenu le Forum social mondial et un groupe du Pakistan y a participé. Il a rencontré sa contrepartie en Inde et, ensemble, ils ont élaboré un plan pour des visites mutuelles. Ce n’est pas très difficile, parce que, au Pakistan et en Inde, nous nous sentons chrétiens. Mais quant aux musulmans et aux hindous, c’est à eux de briser cette barrière.