Eglises d'Asie

Mgr ZHANG BOREN, EVEQUE DU DIOCESE DE HANYANG

Publié le 18/03/2010




La photo est un peu passée. On y distingue Mgr Edward Galvin, membre de la société missionnaire de Saint Columban (Irlande), évêque du diocèse de Hanyang en Chine, dire au revoir à deux jeunes séminaristes, Petrus Zhang Boren (Chang Bai Ren) et Joseph Seng Shih Yan. Les deux jeunes Chinois avaient étudié au petit séminaire de Hanyang et au grand séminaire de Hankou et ils partaient parfaire leurs études en vue de la prêtrise à Rome, au Collège de Propaganda Fide. La photo porte pour seule légende la mention : “Aux environs de 1938” (en fait, c’était en 1937). La ville de Hanyang qu’ils quittaient alors n’allait plus connaître la paix avant de longues années, envahie qu’elle fut par l’armée impériale japonaise puis, plus tard, par les forces révolutionnaires de Mao Zedong. En réalité, ni Zhang, qui est mort le 13 octobre dernier chez lui, à six heures du soir, et qui était évêque de l’Eglise “clandestine”, ni Seng, qui a trouvé la mort dans une prison de Wuhan le 10 janvier 1953, n’ont beaucoup connu la paix tout au long de leur vie.

Les deux hommes ont été ordonnés à Rome, Zhang le 19 décembre 1942, et, selon le récit qu’il a laissé de sa vie, nous savons qu’il a passé neuf années, à étudier, dans la Ville éternelle. Le P. Seng y mena des études de troisième cycle et le P. Zhang décrocha un doctorat en théologie de l’Université pontificale urbanienne. Le P. Seng passa deux étés en Irlande, ce qui lui valut plus tard le surnom de “l’Irlandais chinois” et le futur évêque, qui avait vu le jour le 14 février 1915, passa deux années aux Etats-Unis, où il exerça son ministère de prêtre au sein de la Chinatown de Boston.

Ils sont tous deux retournés en Chine en 1946, dans un pays où la paix est rapidement éclipsée par la révolution. Mgr Galvin nomma le P. Zhang directeur d’une école secondaire pour filles, le collège de Yende, et, en 1948, il en fit son vicaire général pour le diocèse de Hanyang, le nommant également pour être son successeur. Lorsque Mgr Galvin fut arrêté, emprisonné et finalement expulsé de Chine, le 19 septembre 1952, le jeune Père Zhang avait la responsabilité du diocèse. Dans le secret de leur cour, les catholiques de cette ville le considéraient comme leur évêque et cela n’a pas changé jusqu’à sa mort, il y a quelques jours, d’une faiblesse cardiaque.

Les Sours de Lorette, des religieuses américaines, ont témoigné du courage dont a fait preuve le P. Zhang en 1951, lorsque, sur ordre de l’évêque, elles ont quitté le pays pour échapper aux communistes et aux menaces que ceux-ci faisaient peser sur elles. Elles ont raconté comment le P. Zhang avait “bravé la pluie qui tombait ce jour-là, par un froid glacial, pour nous dire une dernière fois adieu, ignorant le risque que représentait le simple fait d’être vu en notre compagnie”. Tout au long de sa vie, il n’a pas hésité à se dresser pour défendre la liberté qu’il chérissait et, pour reprendre ses propres termes, la “Sainte Mère l’Eglise”.

Il a bien entendu été approché pour rejoindre la toute nouvelle Association patriotique des catholiques chinois. Bien plus tard, il a raconté par écrit : “C’était au mois d’avril 1954. Une ‘huile’ de Pékin, qui se présentait comme étant le vice-ministre du Bureau pour la culture du Conseil pour les affaires d’Etat, est venue à Wuhan spécialement pour me rencontrer. Il m’a offert un magnifique dîner et m’a présenté un chèque de 100 000 yuans. J’étais interloqué. Je lui ai demandé le pourquoi de tout ceci ? Il m’a répondu qu’ils avaient besoin d’une personne comme moi, qui avait étudié durant neuf années au Vatican et qui avait aussi travaillé un temps en Amérique.” Le P. Zhang déclina cependant les propositions qui lui étaient ainsi faites. “A aucune condition et à aucun prix, je ne trahirai ma Sainte Mère l’Eglise répondit-il à son hôte, lequel, écrivait encore le P. Zhang, devint “rouge cramoisi” et, quelques jours plus tard, “devant une foule de plusieurs milliers de personnes, je fus condamné comme chien courant de l’impérialisme américain et ennemi du peuple chinois”. Il ajoutait : “Depuis ce jour, j’ai été constamment surveillé.”

Tandis que des représentants des autorités communistes expliquaient à l’Anglais Clement Attlee, à l’époque Premier ministre, qu’il n’y avait pas de persécution contre les religions en Chine, le P. Zhang était placé en résidence surveillée, ses effets personnels entièrement fouillés et, le 13 septembre 1955, un responsable de la police lui demandait, “pour votre liberté personnelle et pour la sécurité de l’Eglise, [vous] devez accepter et signer dans les 24 heures les point suivants : reconnaître l’Association patriotique ; montrer le bon exemple en prenant une part active aux activités de l’Association soutenue par le gouvernement ; encourager vos prêtres à adhérer à l’Association ; ne pas créer de désordre à l’intérieur comme à l’extérieur des cercles de l’Eglise ; accepter les instructions du gouvernement dans toutes les affaires de l’Eglise ; avouer sincèrement vos crimes et vous en repentir ; dénoncer les impérialistes irlandais [les missionnaires de Saint Columban] qui ont travaillé dans votre diocèse ; remettre toute correspondance à la police à des fins de censure”.

Le P. Zhang refusa de signer et déclara au policier que son métier, consistant au maintien de l’ordre public, “n’avait rien à voir avec ma foi catholique”. Il ajouta qu’ils pouvaient utiliser leurs armes à feu pour “m’exécuter mais le policier se montra choqué, affirmant qu’il “n’avait pas reçu d’ordre pour m’exécuter !” Le 14 septembre, à 5 heures de l’après-midi, le P. Zhang fut officiellement incarcéré et condamné pour violation de l’article 88, lequel stipulait : “Le peuple de la République populaire de Chine jouit de la liberté de croyance religieuse. Refuser de joindre l’Association patriotique est une atteinte au droit constitutionnel de la liberté religieuse.” Le 12 décembre, il était à nouveau jugé, cette fois-ci pour “diffamation”. L’accusation demandait la condamnation pour avoir dit que les catholiques membres de l’Association patriotique “étaient diaboliques et excommuniés” et qu’“il était difficile pour la Chine populaire de libérer Taiwan par la force militaire”. L’avocat qui assistait le P. Zhang et qui avait été commis d’office souligna la véracité de cette déclaration, en soulignant que, de fait, “Taiwan n’avait pas été libéré”. Le procès tourna court, la cinquantaine de personnes invitées à suivre les débats ayant éclaté de rire. Mais le P. Zhang ne fut pas remis en liberté.

Plus tard, le P. Zhang écrivit ceci à propos de son procès : “Je pense que le juge avait en lui quelque chose de Ponce Pilate. Il savait Jésus innocent, mais il n’osa pas le remettre en liberté.” En février 1957, les charges prononcées contre lui furent déclarées nulles et non avenues, mais, le 2 avril 1958, le même tribunal, sans doute avec un nouvel avocat de la défense, le condamna à dix années d’emprisonnement. “En fait, écrivit-il, je suis resté en prison vingt-quatre ans.”

En avril 1958, le P. Zhang refusa à nouveau d’avoir affaire avec l’Association patriotique, lorsque de nouveaux évêques furent nommés par le gouvernement pour Wuhan et ses trois diocèses, dans cette triple ville formée au confluant des fleuves Han et Yang-Tsé (Yangzi Jiang). Le P. Zhang était nommé pour prendre la direction du diocèse de Hanyang et un responsable lui déclara que, bien qu’il soit emprisonné et condamné par un tribunal, “notre droit est différent de celui des pays capitalistes ; leurs lois sont figées, tandis que les nôtres peuvent changer”. Il ajouta que s’il acceptait l’offre qui lui était faite, “nous vous déclarerons innocent et vous serez immédiatement remis en liberté”.

C’est en 1979 que le P. Zhang sera finalement relâché et il sera autorisé à enseigner l’anglais à Xiantoa, une région catholique qu’il n’a jamais plus vraiment quittée jusqu’à sa mort. Il semble qu’il recevait les catholiques et se déplaçait pour les voir, entendant les confessions, donnant la Sainte Communion et, en certaines occasions, célébrant la messe, le tout dans la plus grande discrétion. Ses droits civils n’avaient pas été restaurés et il était donc sous-payé pour son travail d’enseignant, recevant seulement 40 yuans par mois et vivant pauvrement.

En 1984, le P. Zhang fut ordonné évêque par l’évêque “clandestin” de Hankou, Mgr Liu Zhensheng, qui était venu pour l’occasion de la province du Gansu. La cérémonie eut lieu dans une gare de chemin de fer isolée, le petit attroupement ainsi créé pouvant aisément passer pour un groupe de voyageurs attardés. En 1989, lors de la réouverture de la cathédrale de son diocèse, il se réjouit de l’événement mais répétait qu’il préférait “mourir plutôt que d’adhérer à l’Association patriotique et aller à l’église à Hanyang”. Si il pouvait se montrer cinglant dans sa condamnation de ceux qui acceptaient des “nominations athées” au sein de l’Eglise, il n’empêcha pas quatre de ses neveux de devenir prêtre au sein de l’Eglise “officielle” et il se disait fier de leurs vocations sacerdotales. En 1993, il déménagea et alla habiter auprès d’une église de la rue de Shanghai, à Hanyang, car l’évêque nommé par le gouvernement, Mgr Anthony Tu Shi-hua, vivait principalement à Pékin et que l’évêque “officiel” de Hankou, Mgr Dong Guangqing, était en déplacement en Europe.

A l’époque, cette situation suscita de grands espoirs : si lui et l’évêque de Hankou pouvaient travailler en bonne coopération, la cause de la réunification des Eglises “officielle” et “clandestine” serait renforcée. Cependant, principalement du fait d’éléments extérieurs, attribués par Mgr Zhang à Mgr Tu Shi-hua, il repartit vivre à la campagne et retourna au ministère pastoral qu’il accomplissait auprès des catholiques de régions rurales. Il passait pour “un saint homme” et on lui attribuait un charisme de guérison, en particulier pour ceux qui avaient la réputation d’être “possédés par des esprits mauvais”.

Sa volonté d’être fidèle ne fut jamais mise en défaut et son long combat en faveur de la liberté religieuse dans sa patrie n’a pas été vain. Il a vécu suffisamment longtemps pour se réjouir de la perspective renouvelée d’une communion entre le Vatican et l’Eglise en Chine et voir que la plupart des évêques nommés par le gouvernement le sont désormais aussi par Rome, à travers “la magnanimité du Saint Père pour reprendre l’expression utilisée par l’évêque de Hongkong, Mgr Zen Ze-kiun, lors du Synode sur l’Eucharistie.