Eglises d'Asie

Wenzhou : des patrons chrétiens face à la crise financière

Publié le 01/02/2012




Dans la riche province côtière du Zhejiang, la ville de Wenzhou est réputée pour le dynamisme commercial de ses nombreux entrepreneurs privés. Mais depuis peu, ce que l’on appelait « le modèle de Wenzhou » semble s’être effondré sous l’effet des scandales financiers et avec eux de la faillite de milliers d’entreprises. Sur la blogosphère chinoise, la trentaine d’entrepreneurs de Wenzhou qui ont fui le pays pour ne pas payer leurs dettes, …

 … est vilipendée pour son esprit de spéculation et de lucre sans limites. Toutefois, dans une région où les chrétiens sont très présents, des entrepreneurs catholiques témoignent de leur attachement aux valeurs morales fondées sur l’Evangile.

La communauté de Wenzhou (environ 7 millions d’habitants dont un million pour la ville elle-même) est réputée pour son dynamisme dans de nombreux commerces et industries aussi bien en Chine qu’à l’étranger. Région dépourvue de ressources naturelles, elle a dû son succès au sens des affaires de ses commerçants qui, dès le XVIIe siècle, sont allés chercher fortune ailleurs. L’immigration à laquelle a été contrainte une partie de ses habitants a par ailleurs contribué à son succès, les « Wenzhou » formant un vaste réseau commercial à l’échelle mondiale, dont la France (1). Ils ont ainsi pu être surnommés les « juifs de la Chine », une dénomination non dénuée de paradoxe étant donné que les chrétiens, catholiques comme protestants, forment près de 25 % de la population de la région. Numériquement, le diocèse catholique de Wenzhou est l’un des plus importants du pays, avec celui de Shanghai.

Dans ce contexte, la crise de la dette que traversent actuellement les petites et moyennes entreprises de Wenzhou est spectaculaire. Pas une semaine ne se passe sans que les journaux locaux ne rapportent la fermeture pour faillite d’une entreprise dont le patron a disparu de la circulation, probablement enfui à l’étranger. En septembre dernier, le président de Central Group, le plus important fabricant chinois de verres optiques, a fui aux Etats-Unis en laissant derrière lui une dette de 1,5 milliard de yuans (180 millions d’euros). Au total, on estime que plus de 200 entrepreneurs ont mis la clef sous la porte sans laisser d’adresse et que la crise de la dette a entraîné la faillite d’environ 25 000 entreprises au cours des neuf derniers mois. La situation a été jugée grave au point que le Premier ministre Wen Jiabao a été dépêché sur place le 5 octobre dernier, avec des promesses de soutien au crédit bancaire et de politiques fiscales préférentielles.

Selon des économistes locaux, l’intervention de Pékin, si elle permettra une amélioration temporaire de la conjoncture, ne règlera toutefois pas la situation car elle ne s’attaque pas à la racine du problème. Ils soulignent que les difficultés rencontrées par les PME de Wenzhou ont commencé lorsque, face à la contraction de leurs marchés d’exportation, ainsi qu’à la hausse des prix des matières premières et des salaires, les entreprises ont trouvé porte close chez les banques d’Etat. Suite à l’explosion du volume des nouveaux prêts en 2009, Pékin avait en effet ordonné un resserrement du crédit, lequel a frappé de plein fouet les PME de Wenzhou qui n’avaient pas le poids des grands groupes publics, absents dans la région. Incapables de se financer auprès des banques, les PME se sont alors tournées vers les réseaux de prêts informels, où les taux d’intérêt peuvent atteindre 5 % par mois, voire 70 % par an, avant de se trouver dans l’incapacité de payer leurs engagements. S’était ajoutée à cela une appétence pour la spéculation : bon nombre d’entre eux avaient investi les sommes empruntées dans des opérations financières liées à la bourse ou à l’immobilier.

Selon le P. Paul Jiang Sunian, qui anime l’Association des entreprises catholiques, une association rattachée au diocèse de Wenzhou, les entrepreneurs catholiques représentent généralement l’exception à la règle. Aujourd’hui, ils traversent la crise sans trop de dommages, ayant fait le choix de ne pas s’aventurer dans des spéculations hasardeuses. Un des membres de l’association, qui se présente sous le nom de Joseph, témoigne : « Il est terrifiant de constater que certains de mes amis dans le monde des affaires qui menaient des affaires florissantes, ont aujourd’hui disparu. Je les avais pourtant mis en garde de ne pas s’engager dans des prêts usuriers. » Interrogé par l’agence Ucanews (2) sur les raisons de sa prudence en affaires, il explique : « Ma foi catholique me guide et m’enseigne à ne jamais rechercher le profit avant toute chose. Dans le monde des affaires où la compétition est intense, l’enseignement de Jésus peut aussi guider les entrepreneurs catholiques, même si cela demeure presque imperceptible. »

Dans la société de Joseph, dont l’épouse elle-aussi est catholique, les affaires sont menées « à la chinoise », comme si l’entreprise était une extension de la famille. C’est donc tout naturellement que Joseph et sa femme invitent leurs employés à passer le dimanche avec eux, et même à les accompagner à la messe. Leur démarche n’est pourtant pas exceptionnelle et, dans des entreprises encore plus importantes dont les patrons sont catholiques, il n’est pas rare que les locaux comprennent une chapelle où les employés sont invités à venir prier (3).

Anthony a fondé une société qui compte aujourd’hui un millier d’employés et les affaires marchent si bien qu’une introduction à la bourse de Shanghai est prévue sous peu. Il se dit fier d’avoir instillé « un esprit chrétien » dans les bureaux et les ateliers. « Cela contribue à maintenir le calme et à pacifier les esprits », explique-t-il, ajoutant que lors de leur dernière assemblée annuelle, lui et certains de ses employés ont organisé un partage d’évangile autour de la lecture de versets de la Bible. Ensuite, plusieurs centaines de ses employés ont prié ensemble, chantant des psaumes et se tenant par la main. La plupart étaient des non-catholiques mais l’un d’eux a témoigné : « J’aime ce genre de prière. Cela aide à relâcher la pression ressentie dans le travail. » Un autre ajoutait : « En travaillant ici, je ne gagne pas que mon salaire, mais des valeurs spirituelles – ce qui est précieux pour ma vie dans son ensemble. »

Pour bon nombre de catholiques à Wenzhou, l’épidémie de faillites et de départs précipités à l’étranger est la conséquence directe de la course au profit, dans laquelle le pays tout entier s’est engagé depuis le lancement de la politique d’ouverture en 1979. Selon Paul, qui est cadre dans l’entreprise d’Anthony, « l’une des causes principales de cette série de fuites à l’étranger trouve son origine dans la poursuite aveugle et acharnée de l’intérêt personnel ». Il conclut : « Toutes les entreprises devraient pourtant être conscientes de leur responsabilité sociale et fonctionner pour le bien de la personne humaine. C’est en étant enracinés dans la foi chrétienne que les entrepreneurs catholiques peuvent parvenir à ce management au service de l’homme. Et c’est d’ailleurs comme cela qu’ils arrivent à survivre à la tempête économique que nous traversons aujourd’hui », conclut-il.