Eglises d'Asie

Les petits planteurs de canne à sucre contre l’industrie sucrière

Publié le 21/02/2018




Les planteurs de canne à sucre pakistanais se révoltent contre la conspiration des propriétaires de raffineries, qui leur imposent des taux dérisoires. Caritas Pakistan a lancé un programme de soutien pour aider les petits producteurs touchés par la crise.

Les plans de Shaukat Khan tombent à l’eau, lui qui voulait marier sa fille d’ici la fin de cette saison de récolte de la canne à sucre. Cette idée lui semble maintenant un rêve lointain, alors qu’il peine à vendre sa production au taux officiel – ce qui rend la dot pour sa fille inatteignable. « Dans l’espoir de rassembler assez d’argent pour la dot, cette saison, j’ai cultivé huit hectares de canne à sucre », explique Shaukat. «Mais maintenant, c’est peine perdue. La saison d’extraction du sucre est presque terminée, et les raffineries ont refusé d’acheter notre production au taux fixé par le gouvernement, soit 180 RS par kilogramme [180 roupies pakistanaises, soit 1,31 €/Kg]. »
Dans une tentative désespérée de vendre sa récolte, Shaukat est passé par un revendeur qui lui proposait le taux dérisoire de 50 RS (36 centimes d’euro) pour 40 kilogrammes (soit moins d’un centime par kilogramme) : « Cela ne couvrirait même pas mes frais, ce qui veut dire que je devrais alors payer la location annuelle du terrain de ma poche, en vendant du bétail. »
L’agriculteur de 47 ans fait partie des milliers de planteurs pakistanais laissés pour compte suite à l’impossibilité de vendre leur production au taux approuvé par le gouvernement. Les planteurs font face, par ailleurs, à d’autres épreuves comme les changements climatiques et les inondations. Ils ont tout essayé, des manifestations aux conflits juridiques, mais aucune solution n’a obtenu de résultats significatifs, que ce soit pour les planteurs ou pour les instances qui les représentent.
Certains ont dû vendre leur production pour un prix symbolique, mais d’autres sont allés jusqu’à brûler leurs récoltes, refusant de céder. Ces deux derniers mois, des séquences vidéo provenant de plusieurs régions du pays ont montré des agriculteurs en train de brûler leurs récoltes en signe de protestation.

Attitude féodale

Quelques représentants des droits des planteurs affirment que cette situation a été provoquée volontairement. Pour Mian Muhammad Umair Masood, secrétaire général de Pakistan Kissan Ittehad, un groupe qui protège les droits des petits agriculteurs, la crise actuelle vient des propriétaires des raffineries de sucre, qui seraient de mèche avec le gouvernement. « La saison d’extraction de la canne à sucre commence début novembre chaque année, mais cette fois-ci, elle a été reportée au 10 décembre », explique Masood. « Par exemple, au Pendjab, sur 27 raffineries opérationnelles, sept sont possédées par la famille Sharif au pouvoir. Les autres sont également dirigées par des politiciens ou par des personnalités bénéficiant de soutiens politiques puissants. On retrouve la même situation dans les autres provinces. »
Masood soutient que les propriétaires de raffineries ont reporté la saison d’un mois délibérément, afin de gonfler la demande et de causer la panique des fermiers, obligés de vendre leurs récoltes au rabais : «Beaucoup de propriétaires de raffineries ont refusé d’acheter la canne à sucre, à moins que les planteurs acceptent un taux imposé. Cette récolte les affecte beaucoup, en particulier les petits producteurs. D’abord, les raffineries commencent par refuser leur production, évoquant toute une série de prétextes. Puis celles qui finissent par acheter les récoltes refusent de payer dans les temps impartis. »

« Nous avons reçu des centaines de plaintes »

Selon la loi en vigueur dans le pays, les raffineries de sucre doivent payer les producteurs dans un délai de quinze jours. Mais la loi est bafouée ouvertement, sans crainte d’aucune représaille : « Nous avons reçu des centaines de plaintes de la part de planteurs, affirmant que les raffineries ne respectent pas les délais de paiement. Malheureusement, toutes nos rencontres avec les autorités locales ou provinciales aboutissent généralement sur la répression des revendeurs, ce qui n’empêche pas l’exploitation des producteurs. » Masood estime que la production et le transport de la récolte d’un petit producteur peut lui coûter jusqu’à 60 Rs par kilogramme (44 centimes d’euro). À cause du report de la récolte, beaucoup de récoltants ont dû patienter aux portes des raffineries de sucre durant plusieurs semaines, ce qui a parfois réduit leurs profits à néant.
« Nous avons organisé plusieurs rencontres avec les autorités afin de trouver une issue à la crise, mais pour l’instant, nous n’avons pas pu trouver de solution », regrette Masood. « Beaucoup de planteurs mécontents ont brûlé leurs récoltes à Vehari, Liaquatpur et Rahimyar Khan, entre autres. »
Dans l’impossibilité de vendre ses récoltes, Malik Gullu a choisi, quant à lui, d’en faire du sucre non raffiné, ignorant une interdiction du gouvernement. Le sucre « jaggery », ou « gur », est une forme traditionnelle de sucre non raffiné, consommé en Asie du Sud, en Afrique et dans certains pays américains. « J’ai cherché un revendeur acceptant d’acheter ma canne à sucre pour un prix réduit, mais la demande était si élevée que personne n’acceptait d’acheter ma récolte », explique Malik.

L’abandon des petits producteurs

« J’ai donc installé une petite usine sur mon terrain pour faire du sucre jaggery [ou gur] à partir de mes récoltes, afin de pouvoir couvrir au moins une partie de mes dépenses », ajoute Malik, précisant que le taux du marché pour le sucre jaggery a également commencé à baisser. L’homme de 66 ans décrit la production du jaggery comme particulièrement chronophage, mais c’est la seule solution qu’il a pu trouver pour se débarrasser de sa récolte avant de planter à nouveau.
Mais Masood avertit que ce genre de pratiques et de mentalités ne peut qu’entraîner davantage d’arrestations. « Malheureusement, la production du sucre jaggery est interdite à cause de la pression des raffineries de canne à sucre », regrette-t-il. « C’est une autre manière d’exploiter les petits producteurs. En Inde, il n’y a pas de pareille interdiction. »
En décembre, dans la province de Sindh, quand les producteurs ont protesté contre le refus des raffineries d’acheter leurs récoltes au taux officiel, un paysan s’est immolé par le feu, selon Dawn [Aurore], un quotidien anglophone populaire au Pakistan. Les brûlures de l’homme en question, Majeed Qambrani, couvrent 30 à 40% de son corps.
« Après avoir sué toute l’année, les planteurs de canne à sucre ont été abandonnés par le gouvernement, qui a échoué dans son devoir de protéger les droits des producteurs », soutient le père Iqbal, un prêtre catholique de Multan, dans la province du Pendjab. « Nous apportons tout notre soutien aux producteurs qui doivent surmonter, cette saison, des pertes économiques énormes. Les plus touchés sont les petits producteurs, qui empruntent beaucoup auprès des vendeurs de pesticide dans l’espoir qu’une bonne récolte remboursera leurs dettes. »

Le soutien de Caritas Pakistan

L’Église catholique essaie d’améliorer les conditions des petits producteurs grâce à un programme dirigé par Caritas Pakistan, qui a lancé de nombreux projets afin d’aider les planteurs. Parmi ces projets, on trouve des programmes d’éducation, la vaccination du bétail, des formations sur l’utilisation de fours fonctionnant au fuel, des banques de semences et des ateliers sur l’agriculture biologique.
La principale cause d’inquiétude demeure le fait que l’exploitation des petits producteurs n’est pas anodine, mais une pratique courante, selon Samuel Clement, secrétaire général de la section locale de Multan pour Caritas Pakistan. « C’est injuste pour les petits producteurs. Beaucoup de propriétaires de raffineries sont des législateurs qui adoptent tous le même genre d’attitude féodale », affirme Samuel. « Par rapport aux autres cultures, il faut beaucoup de temps pour faire pousser la canne à sucre. Le gouvernement devrait se concerter pour légiférer de manière à servir la cause des planteurs. »

(Ucanews)