Eglises d'Asie

Covid-19 : les responsables religieux birmans unis face à l’épidémie

Publié le 12/05/2020




En Birmanie, l’ensemble de la société se mobilise face à la menace du Covid-19. Alors que le pays ne dispose que de peu de ressources matérielles et financières, sans compter la poursuite des combats dans les États Rakhine, Chin et Shan, le gouvernement est aidé dans sa tâche par des groupes de volontaires et par les responsables religieux. Ainsi, entre distribution de vivres par des monastères bouddhistes aux plus démunis, accueil des travailleurs migrants en quarantaine dans les mosquées et confection de protections sanitaires par les religieuses de Rangoun, les organisations religieuses s’inscrivent pleinement dans la réponse birmane face au Covid-19.

Des moines bouddhistes lors de la quête, durant l’épidémie de Covid-19.

Au 8 mai, la Birmanie enregistrait 170 cas confirmés de Covid-19 et 6 décès. Ces chiffres officiels sont toutefois incomplets compte tenu des faibles capacités de test. Selon la Banque mondiale, en mars dernier, le pays ne disposait que de 250 ventilateurs respiratoires. De plus, les tests ne sont disponibles qu’à Rangoun – malgré l’annonce d’un prochain centre à Mandalay –, et moins de 10 000 ont été effectués depuis le début de la pandémie. Le gouvernement birman ne dispose que de peu de moyens financiers pour soutenir son économie déjà fort impactée par le virus. Plus de 90 000 emplois ont déjà été perdus depuis le début de la crise, les secteurs manufacturiers et touristiques étant les plus touchés.

Le gouvernement birman n’est toutefois pas seul à agir. Des groupes de volontaires et de nombreuses organisations humanitaires se sont mobilisés afin de distribuer du savon, informer le public et assurer des campagnes de sensibilisation et de prévention jusque dans les zones les plus enclavées. Un mois après le lancement d’un fonds d’urgence pour le Covid-19 par la Conseillère d’État Aung San Suu Kyi, les dons ont afflué – 891 millions de kyats (590 919 euros) ont été envoyés par des institutions, des entreprises mais aussi des particuliers. Lors d’une vidéoconférence organisée avec des patients atteints du coronavirus, Aung San Suu Kyi s’en est félicitée. « J’ose dire qu’aucun autre pays dans le monde n’aura reçu un tel soutien populaire », a-t-elle affirmé (la Birmanie est considérée comme le second pays au monde le plus généreux selon le CAF’s World Giving Index 2019).

Au-delà du gouvernement, les groupes ethniques armés qui sont actifs sur les zones frontières ont déjà presque tous déclaré prendre des mesures de distanciation sociale. Le 28 avril, un comité a également été créé pour coordonner les efforts des groupes armés avec ceux du gouvernement birman. La plupart des groupes rebelles n’ont d’autre choix que d’envoyer leurs malades vers les hôpitaux birmans, à l’exception des groupes Wa, Kachin et Karen, qui ont leurs propres services de santé. La coopération entre ces différentes autorités est cruciale pour éviter une propagation imprévue du virus depuis les zones frontières poreuses et protéger les régions les plus enclavées.

Les responsables religieux en Birmanie se sont également mobilisés. Dans un pays très largement bouddhiste, la Sangha (le clergé bouddhiste) a par ailleurs posé un geste fort en acceptant la fermeture de la pagode Shwedagon, à Rangoun. La majorité des monastères ont été fermés. Le Dhama Duta College, le centre de méditation du moine Ashin Sakeinda, à Rangoun, a été transformé en un centre temporaire de quarantaine pouvant accueillir jusqu’à 400 personnes. Dans les bidonvilles densément peuplés de Rangoun, les monastères ont accueilli en quarantaine les travailleurs migrants revenant de Thaïlande ou de Malaisie. Début avril, une délégation de moines bouddhistes, menée par le vénérable Dr Bhaddanta Kumara Bhivanmsa, a récité des prières en Pali depuis un avion spécial afin de protéger le pays. Enfin, le festival Thingyan, une célébration bouddhiste marquant la nouvelle année, a dû être annulé : « C’est la première fois que cela arrive », selon une sexagénaire de Rangoun. Cette annulation des festivités populaires, organisées autour de concerts et de jets d’eau, a été décidée par le président birman U Win Myint. Une décision certes difficile, mais qui a certainement évité la propagation du virus qu’auraient provoqué les déplacements de foule. « Je suis profondément désolé de voir que notre peuple ne peut pas célébrer Thingyan [le nouvel an bouddhiste] à cause de l’épidémie du Covid-19. Je demande à tous de lutter contre la propagation de cette épidémie de manière concertée et unie, comme une tâche historique », a déclaré le président U Win Myint.

Pas d’épisodes de violences interreligieuses

Alors qu’une certaine tension est palpable dans les centres urbains vis-à-vis des étrangers occidentaux ou chinois, il n’y a pas eu de violences interreligieuses. Quelques tensions ont pu apparaître suite à la contamination de plus de 50 individus, après un rassemblement organisé par un pasteur évangéliste célèbre et controversé. Ce dernier, avant d’être testé positif au Covid-19, avait organisé un rassemblement religieux dans la banlieue chrétienne de Rangoun, à Insein, où il déclarait que « ceux réellement centrés autour de Jésus ne seront pas infectés ». Toutefois, les responsables religieux du pays n’ont pas cherché à défendre ce dernier, et un appel à l’unité a été publié par la suite par les membres du Conseil des Églises de Birmanie. « Nous en appelons à vous pour lutter contre le Covid-19 dans l’unité et l’amour, alors que la pandémie du coronavirus menace les peuples du monde au-delà des races, religions et castes », ont-ils déclaré. Les responsables chrétiens ont fermé les églises et appelé la population à suivre les consignes de santé du gouvernement, en les relayant jusque dans les communautés montagnardes des États Chin et Kachin (dans la région rurale de Sagaing, le père Cyrille Delort, MEP, a illustré cette adaptation de la vie religieuse dans une vidéo publiée sur Youtube). Le cardinal Charles Maung Bo, archevêque de Rangoun, a également annoncé la mise à disposition de bâtiments appartenant à l’Église catholique locale, pour qu’ils puissent être transformés en centres temporaires de quarantaine. À Mandalay, le moine Sitagu Sayadaw Ashin Nyanissara a offert un don de 10 000 dollars US au Fonds d’urgence pour le Covid-19 lancé par le pape François – reçu par l’archevêque Marco Tin Win dans la cathédrale du Sacré-Cœur de Mandalay.

Les responsables musulmans ont également appelé leurs communautés à ne plus se rendre dans les mosquées. Le secrétaire général du Conseil des affaires religieuses islamiques de Birmanie et de l’Union des organisations religieuses musulmanes de Birmanie, Al-Haj Tin Maung Than, a déclaré que « nous sommes prêts à autoriser l’utilisation de toutes les mosquées et écoles religieuses dans le pays » pour l’organisation de centres temporaires de quarantaine, ajoutant même avoir demandé aux hôteliers musulmans d’autoriser « la transformation de leurs chambres d’hôtels en cliniques temporaires si nécessaire ». Alors qu’en Inde, de fortes tensions opposent musulmans et hindous dans un contexte de confinement strict et d’expression nationaliste du BJP (Bharatiya Janata Party), le parti du Premier ministre Narendra Modi, la Birmanie offre un tout autre visage. Aung San Suu Kyi a justifié la décision de ne pas appliquer de confinement strict afin de protéger les populations les plus pauvres, particulièrement dépendantes de l’économie informelle et des travaux journaliers. De leur côté, les responsables religieux n’ont pas pris le parti de désigner un bouc émissaire et ont choisi d’apporter tout leur soutien.

Entre distribution de vivres par des monastères bouddhistes aux plus pauvres, accueil des travailleurs migrants en quarantaine dans les mosquées et confection de protections médicales par les religieuses de Rangoun, les organisations religieuses s’inscrivent pleinement dans la réponse birmane au Covid-19. Ce soutien est d’autant plus important que les religions dépassent les oppositions ethniques et les frontières des conflits armés. L’union des institutions religieuses en Birmanie face à la pandémie tranche avec la montée du nationalisme birman et l’actualité des violences entre l’armée et les communautés musulmanes dans l’État d’Arakan (Rakhine).

Une Union sacrée incomplète

Avec humour, un moine de Pyin Oo Lwin, Bhante Bhikkhu Subhut, évoque l’actualité du confinement au sein de son monastère : « Récemment, ils ont construit une porte avec un cadenas [à la sortie du monastère], mais je ne l’ai jamais vu parce que je ne sors de toute façon que rarement du monastère. Depuis novembre 2019 je n’ai été à l’extérieur que deux fois, pour un total de quatre heures ! Le confinement ne change pas vraiment ma vie. » Plus sobrement, il ajoute que « l’épidémie révèle de nombreuses choses que nous lisons dans les anciens textes bouddhistes ». « Pas seulement sur les maladies répandues comme dans le Ratana Sutta, mais hélas aussi sur la famine. J’espère que nous n’en arriverons pas là », poursuit-il, en songeant aux craintes existantes face aux difficultés rencontrées par les agriculteurs birmans, dont les productions ont vu leurs prix s’effondrer suite à la fermeture des frontières indienne, thaïlandaise et chinoise. Le moine conclut avec philosophie : « Toutefois, nous savons qu’il existe un sens de l’urgence et que l’âge, la maladie et la mort sont toujours au-dessus de nos têtes. Néanmoins, c’est notre métier à plein temps de méditer ainsi. »

L’union sacrée de ces forces civiles et religieuses face à l’épidémie n’est toutefois pas parfaite. L’armée birmane a refusé un appel au cessez-le-feu lancé par 18 diplomates, le secrétaire général des Nations Unies, le cardinal Charles Maung Bo et des organisations de la société civiles. Alors que l’armée poursuit ses offensives dans l’État de Rakhine, deux journalistes ont été emprisonnés pour avoir interviewé des membres de l’Arakan Army, récemment déclarée comme « organisation terroriste ». Selon l’association Athan, le nombre de procès intentés contre des individus ayant critiqué l’État a augmenté depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de la Ligue Nationale pour la Démocratie. Depuis 2016, 67 journalistes et 326 militants ont été poursuivis pour avoir exprimé des points de vue critiques vis-à-vis de l’État. L’armée birmane a elle-même initié 52 de ces procès.

(EDA / Thibaut Bara)


CRÉDITS

Moine Bhante Subhuti / DR