Eglises d'Asie

Des artistes et sculpteurs chrétiens et hindous au service du patrimoine sacré bangladais

Publié le 23/07/2020




Avec la crise sanitaire, Lincoln D’Rozario, un sculpteur chrétien de Dacca, n’a reçu aucune commande en trois mois de confinement. L’artiste, qui espère reprendre son travail rapidement, a produit plusieurs dizaines d’œuvres pour une cinquantaine de paroisses à travers le Bangladesh. Originaire de Padrishibpur, dans le district de Barishal, dans le sud du Bangladesh, il façonne des statues religieuses en argile, en bois, en ciment ou en fibre de verre, avec de simples burins. Le Bangladesh compte plusieurs artistes similaires qui contribuent à embellir le patrimoine sacré local, comme Milton Kumar, un hindou, auteur d’une scène en bois de la Pentecôte, installée dans une paroisse de la capitale.

Lincoln D’Rozario, un sculpteur chrétien bangladais, devant une œuvre en bois de la Cène.

Lincoln D’Rozario sculpte et moule des statues depuis l’âge de 10 ans. « Mes oncles maternels étaient menuisiers, et j’ai grandi en observant comment ils sculptaient des statues en bois », explique ce catholique bangladais, père de quatre enfants. Lincoln, qui fait partie de la paroisse de Notre-Dame de l’Orientation (Our Lady of Guidance) de Padrishibpur, dans le district de Barishal, dans le sud du Bangladesh, a ensuite appris à façonner des statues en argile, en ciment, en bois ou en fibre de verre à l’aide de burins. Certaines ont des visages asiatiques, mais pour lui, ce n’est pas l’essentiel. « L’important n’est pas de leur donner un visage asiatique ou européen. Je pense surtout à leur donner un aspect réaliste et pieux », confie Lincoln D’Rozario, 45 ans, qui a réalisé plusieurs dizaines de statues et d’œuvres d’art pour une cinquantaine de paroisses à travers le Bangladesh. Il a également quelques clients individuels. « J’aime particulièrement les statues de Jésus. Je produis aussi des statues de la Vierge, des statues d’anges, des chemins de croix et des autels avec des représentations de la Cène. J’ai aussi sculpté quelques statues pour des hindous et des bouddhistes », ajoute-t-il. Aujourd’hui, il vit à Dacca, la capitale bangladaise. Il considère l’art comme un exercice spirituel, jamais comme une activité commerciale. « Chaque fois que je commence une œuvre, je m’assieds pour prier et me représenter une image de ce que je veux créer, par la contemplation, avant de me mettre au travail », poursuit-il. Lincoln D’Rozario évite de facturer ses œuvres à des prix trop élevés, afin de permettre à plus de paroisses de les acquérir. « Je touche environ 80 000 takas [825 euros] pour trois mois de travail, tandis qu’un autre sculpteur pourrait gagner au moins 150 000 takas [1 550 euros] sur la même période. Je n’ai pas de diplôme professionnel, mais je cherche toujours à produire des œuvres de qualité. »

Lincoln est reconnaissant pour le soutient qu’il a reçu d’un missionnaire italien au début de sa carrière. Le père Ezio Mascaretti (PIME), aujourd’hui de retour en Italie, âgé de 76 ans, a été missionnaire au Bangladesh de 1984 à 2011, notamment dans la paroisse de Padrishibpur. Le prêtre italien était aussi un architecte talentueux, qui a conçu et construit plusieurs dizaines d’églises et de bâtiments catholiques dans le pays. Pour les statues et les œuvres d’arts destinées aux nouvelles églises, il a sollicité plusieurs artistes locaux, dont Lincoln D’Rozario. « Ma vie professionnelle a débutée grâce au soutien du père Ezio. Il a été pour moi un maître et une grande source d’inspiration. » Depuis le départ du missionnaire, Lincoln explique que les artistes comme lui ont manqué d’aides et de soutien. « Les autorités ecclésiales, y compris les prêtres et les religieuses, ont tendance à préférer acheter des statues coûteuses venues d’autres pays, notamment d’Inde, et elles ne font pas appel à nous. Les gens voudraient aussi pouvoir s’acheter des jolies statues de petites tailles et à bas prix, mais ce n’est pas possible, parce que pour moi, ce serait travailler à perte. » Parfois, quand il n’y a pas de travail, il vend des planches et de meubles en bois, souvent à bas prix. Par manque d’économies, il ne possède pas d’équipement moderne, ce qui l’oblige à n’utiliser que ses mains et ses burins. Sa famille a particulièrement souffert de la pandémie. “Durant trois mois, je n’ai pas pu payer le loyer de notre maison, et j’ai dû emprunter de l’argent pour acheter à manger pour ma famille. Il n’y a pas de travail ni de revenus, et personne de se préoccupe de nous », déplore-t-il.

Les œuvres chrétiennes d’un artiste hindou

Une scène de la Pentecôte, dans une église catholique de Dacca, créé par Milton Kumar, un artiste et sculpteur hindou.

Milton Kumar, un hindou de 45 ans du district de Sirajganj, dans le nord du Bangladesh, sculpte des statues chrétiennes en terre cuite, en fibre de verre et en ciment depuis des décennies, avec de simples outils comme des burins. « J’ai commencé mon travail grâce à l’aide du père Carlo Buzzi [PIME], qui m’a demandé de participer à la rénovation d’un cimetière catholique. Depuis, j’ai fait plusieurs statues de Jésus, de la Vierge et de saints. Au début, c’était surtout un passe-temps, mais c’est devenu une passion », explique-t-il. Quelques-unes de ses œuvres principales se trouvent dans la chapelle du grand séminaire du Saint Esprit de Dacca, au sanctuaire Notre-Dame de Lourdes de Diang, dans le district de Chittagong, et dans la paroisse catholique de Golla, dans l’archidiocèse de Dacca. Tout comme Lincoln D’Rozario, il a lui aussi reçu le soutien du père Ezio. « Il était architecte, et il m’a conseillé sur la façon dont je pouvais penser l’art chrétien. Une fois, je travaillais sur un chemin de croix, et je lui ai demandé de m’expliquer. Il m’a dit : ‘Essaie de te représenter les expressions de Jésus, quand il est battu et cloué sur la croix.’ J’ai suivi ses instructions, et j’ai fini par arriver à produire une belle œuvre d’art », raconte-t-il.

Milton Kumar a suivi une formation artistique mais n’a aucun diplôme professionnel ; il ne peut donc pas négocier beaucoup quand il reçoit des commandes. « C’est ma passion, donc je me contente de ce que je reçois. Cela dépend du travail que l’on me demande. Une fois j’ai travaillé pour environ 250 takas [2,6 euros] par jour. Pour un autre lieu, j’ai reçu 30 000 takas [310 euros] pour six mois de travail. En général, je suis payé beaucoup moins que les artistes et les sculpteurs professionnels », explique Milton Kumar, qui aimerait créer une école d’art. « J’aimerais organiser une exposition représentant des œuvres chrétiennes », ajoute-t-il. Le père James Shyamol Gomes, curé de la paroisse de la Sainte-Croix de Dacca, qui a travaillé avec Lincoln D’Rozario et avec Milton Kumar, apprécie le travail des deux artistes et estime que l’Église locale devrait les soutenir. « Leurs œuvres sont belles et de qualité, et ils ont persévéré en vivant de leur passion au service de la communauté chrétienne. L’Église doit les reconnaître, les soutenir et les solliciter davantage, pour qu’ils puissent perpétuer cette tradition à l’avenir », insiste le prêtre. « Ils ont contribué à enrichir nos églises et notre spiritualité par leurs œuvres. »

(Avec Ucanews, Dacca)


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